Paspanga, la vitrine de la prostitution en procès : Le combat de madame Nianogo Isabelle

Publié le jeudi 15 février 2018

Elle s’appelle Isabelle Nianogo. Elle constate avec amertume que son quartier, le secteur 17 de Ouagadougou (quartier Paspanga), est en train de sombrer dangereusement dans le phénomène de la prostitution avec comme corollaires l’alcoolisme, la toxicomanie, etc. Les puissants décibels lâchés par les discothèques des maquis troublent également la quiétude des habitants du quartier. Si pour ces raisons, de nombreuses personnes vendent leurs maisons ou déménagent, Isabelle Nianogo a décidé quant à elle d’affronter ceux qu’elle tient pour responsables de cette débauche : les « proxénètes » et « propriétaires de maquis ». Mais son combat se mène sur le terrain du droit.

Ce lundi 15 janvier, une affaire inhabituelle est appelée devant la chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance (TGI) de Ouagadougou. Une action judiciaire a été intentée contre des « propriétaires de maquis » et « de chambre de passe ». Ce jour-là, deux prévenus étaient à la barre. Oumarou Sawadogo, propriétaire de l’auberge Copa Cabana et du maquis Lagarde. Le second prévenu s’appelle Arouna Diarra, propriétaire de l’ex maquis Dynastie. Quatre chefs d’inculpation pèsent sur eux. Les infractions de nuisance sonore, et de proxénétisme pour les deux et en ce qui concerne Oumarou Sawadogo s’ajoutent des faits d’injures graves et de menace de mort. Ces prévenus ont été assignés par une dame au nom du Collectif Paspanga Debout. Pour Isabelle Nianogo il s’agit de sauver « l’âme de Paspanga ». Mais les accusés invoquent au contraire « la jalousie » d’une dame mécontente de leur prospérité.

Les reproches faits aux prévenus

La question de la prostitution à Paspanga est un secret de polichinelle pour les Ouagalais. Même les propos des parties au procès attestent cette assertion… L’affaire remonte à 2015. C’est depuis cette année que dame Nianogo a engagé son combat. Mais bien avant elle, des résidents s’étaient mobilisés pour démanteler les réseaux de prostitution et la flopée de maquis qui troublent le calme du quartier. C’est ainsi qu’est né le Collectif Paspanga Débout. Devant l’inertie des autorités, le mouvement s’est essoufflé et était sur le point de jeter l’éponge. En 2015, Isabelle Nianogo reprend le flambeau de la lutte et est portée à la tête du Collectif. Sans tarder, elle adresse concomitamment des lettres aux autorités municipales notamment aux maires de l’arrondissement 2, de la mairie centrale et même au Mogho Naaba leur exposant les calvaires qu’endurent les habitants de Paspanga. Le procureur du Faso a aussi été saisi dès 2015. De report en report, c’est enfin le lundi 15 janvier que l’affaire est finalement jugée.

Un an d’emprisonnement et un million d’amende

L’infraction de proxénétisme est le premier chef d’accusation contre les deux prévenus à la barre, Arouna Diarra et Oumarou Sawadogo. Devant le juge, l’accusation expose la présence massive de prostituées dans le quartier en question autour des chambres de passe qui servent aux « prestations sexuelles (pour emprunter l’expression du procureur) ». Des constatations de Procès-verbal d’huissiers établies à des heures et jours différents confirment les allégations. Des jeunes filles dans des tenues excentriques qui accostent les passants. Ce sont les locaux appartenant à Oumarou Sawadogo, notamment le Copa Cobana qui sont utilisées pour « ces prestations sexuelles » et c’est à dessein que ces locaux ont été bâtis. Selon dame Nianogo, ces installations se situent entre des concessions familiales, non loin d’établissements scolaires et d’une clinique. Le conseil de dame Nianogo, Me Bouyain, ajoute que le nom de la maison de passe est à lui seul révélateur. Oumarou Sawadogo réfute ces accusations. Il explique au juge que Copa Cobana est une auberge dont les tarifs de loyer varient entre 10 000 et 15 000 F cfa. Mais le procureur s’est appuyé sur ses connaissances, notamment le registre dans lequel les clients s’inscrivent et le Procès-verbal d’huissier pour qualifier l’auberge de Oumarou de « chambre de passe ». Le jeune procureur affirme que le registre que le prévenu présente pour se défendre, l’enfonce davantage. Il excipe des bizarreries dans le registre. Par exemple, des personnes sont inscrites comme « venant de Ouagadougou et allant à Ouagadougou, avec peu de temps passé » dans les chambres. Pire dans le registre figure des élèves (de par leur CNIB) qui y auront séjournés une journée. Pour quelle raison s’interroge le procureur agacé.
Le parquet martèle même que la zone est reconnue pour la présence « des marchands de sexe dans les couloirs ». A Oumarou Sawadogo qui soutient que dame Nianogo est « jalouse » de sa réussite et cherche à le nuire, le jeune procureur répond : « La dame a eu un comportement républicain. Elle pouvait mobiliser des personnes avec de modiques sommes d’argent pour détruire vos installations comme ce qui s’est déjà passé à Bobo. Il faut la féliciter pour cette démarche républicaine ». L’avocat de Oumarou Sawadogo, Me Karambiri, après avoir soulevé des « problèmes de confusion dans l’acte de poursuite », pense que rien ne prouve les allégations de l’accusation. Pour lui, il aurait fallu amener des prostituées qui viendraient attester qu’elles sont « encouragées, aidées » par son client. Selon Me Karambiri, la démarche de la plaignante que le procureur qualifie de « républicain », ne favorise pas le vivre ensemble. Elle divise et ne réconcilie pas. Pour l’avocat, la dame aurait dû chercher à régler le problème en utilisant les canaux de la tradition au lieu de s’adresser à la justice. Dans sa réquisition, le procureur a demandé au tribunal que Oumarou Sawadogo soit déclaré coupable pour infraction de proxénétisme. Pour cela, il exige que le prévenu soit condamné à 12 mois de prison ferme et au paiement d’une amende de 1 million de F cfa. Par contre sur la même infraction, le procureur a demandé la relaxe de Arouna Diarra pour éléments non constitués.

Une législation inappropriée pour réprimer les faits de nuisances sonores

L’accusation reproche aussi aux prévenus le délit de nuisances sonores. Isabelle Nianogo indique que Oumarou Sawadogo est propriétaire du Maquis La garde et Arouna Diarra du maquis Dynastie que ce dernier dit avoir fermé en avril 2017. Arouna Diarra explique au tribunal qu’il a pendant l’exploitation de ce maquis pris les dispositions pour éviter que la musique ne dérange les voisins. Sans trop discourir, le procureur a déclaré le délit de nuisance sonore constitué et requiert la condamnation des deux prévenus à une amende de 15 000 F cfa chacun. Sur cette question, le procureur remarque que les plaintes sont légions, mais bute sur une « législation inappropriée pour les réprimer ».
La plaignante Isabelle Nianogo accuse également Oumarou Sawadogo des faits d’injures graves et de menace de mort. Elle explique à la barre qu’un jour, pendant que des agents de l’ONEA faisaient des travaux devant son domicile, M. Sawadogo est venu l’injurier, la traitant de prostituée. Elle ajoute que ce dernier l’a même menacé de « lui faire la peau ». Chose qu’Oumarou réfute. Devant deux versions contradictoires et en l’absence de témoin pour confirmer ou infirmer, le procureur a demandé, sur ces charges, la relaxe du prévenu au bénéfice du doute. Le délibéré est prévu pour le 29 janvier prochain.

Mobilisation de soutien des deux côtés

Environ une vingtaine de personnes sont venues soutenir les parties au procès. Mais visiblement, la mobilisation du côté de Oumarou Sawadogo était plus importante : quatre chefs coutumiers coiffés de bonnets, des jeunes garçons et filles, des gorilles. Bien que portée par un collectif, la mobilisation était plutôt maigre du côté de madame Nianogo Isabelle. Cependant, elle avait aussi des soutiens de marque, notamment des médecins ayant leurs cliniques dans le quartier. La sociologue qui a publié Prostitution : Nous sommes tous responsables est aussi venue suivre le procès.

Libérer Paspanga de l’emprise du vice

C’est essentiellement pour redorer la réputation de son quartier que madame Nianogo Isabelle dit s’être engagée dans cette bataille. Dans un manifeste adressé aux résidents du secteur, la première responsable du Collectif appelle à la mobilisation pour libérer le quartier qui est envahi par les maquis, bars, prostitués, dancing, débits de boisson. Elle se désole de ce que Paspanga perde son âme sous leurs yeux. Pourtant, ce quartier a une histoire qui devrait parler aux gens. Selon elle, le nom Paspanga ne sort pas du néant. Elle explique qu’historiquement, ce quartier était le lieu d’accueil des grands chefs mossis et autres chefs qui venaient se présenter au Mogho Naba en vue d’affermir leur pouvoir et acquérir une légitimité plus visible : Paspanga veut dire « rajouter de la force », c’est-à-dire du crédit à la charge du chef. C’est donc pour permettre au quartier Paspanga de retrouver ses marques de noblesse que Isabelle Nianogo a entrepris son activisme. Elle invite ses frères et sœurs à la lutte pour la sauvegarde de ce patrimoine commun qu’est le quartier et pour sa salubrité.

Par Hamidou TRAORE


Commenter l'article (0)