Gorba le turbo a cessé de tourner !

Publié le mercredi 13 septembre 2017

L’adieu de Salif à la nation

On avait fini par s’habituer à ses incessantes baisses de forme. Salifou Diallo connaissait la fragilité de son état depuis l’attaque cardiaque dont il fut victime en 2004. Et pourtant, son rythme de vie est resté infernal. Comme s’il s’était engagé dans un duel contre le temps qu’il savait compter. Faire le maximum dans ce qui lui restait à vivre semblait être le pari qu’il s’employait à relever. Nous avions le 22 juin dernier réussi à l’attirer dans l’antre du journal. Pendant près de trois heures d’horloge, il avait fait face à une batterie de questions de la rédaction, questions auxquelles il répondit sans la moindre esquive. Au cours de l’interview, Gorba fit une digression : Vous n’avez pas de café ? Eh bien non, nous avions totalement oublié que ce nectar était sa drogue ou plutôt son remontant ! Il n’a pas eu droit ce jour-là à son café, parce qu’il n’y en avait pas dans la maison. Mais la leçon a été bien comprise. Comment diable avons-nous osé soumettre notre invité de marque à pareil inconfort !

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Deux jours après la parution du canard, Salifou Diallo nous rappelle au téléphone : j’ai appris que tu as vendu toute ta production à cause de mon interview. Tous mes ennemis ont acheté ton journal. Tu me dois 10% des recettes ! Nous avions bien ri mais nous nous disions intérieurement qu’il n’avait pas une idée de ce que cela pouvait représenter. Une misère ! Le journalisme au Burkina est loin d’être une entreprise lucrative. C’est bien plus une passion, un engagement qu’autre chose.
Il y a quelques jours, nous appelions le protocole de M. Salifou Diallo. De retour d’un voyage à l’étranger, nous avions tenté en vain de le joindre. Une relation nous fit savoir qu’il était en déplacement. Il semble que ton patron a fui le pays disions-nous au protocole. Ce dernier, tout hilare, fit montre d’un sens certain de la réplique : Non tonton, nous contrôlons la situation. Nous ne pouvons pas fuir. Il nous confirma toutefois l’absence de Salifou, ce qui était d’ailleurs l’objet du câble. Mais à présent, cette plaisanterie revêt des allures de prémonition. En cette incroyable matinée du 19 août, alors que nous répondions à un coup de fil aux environs de 6H du matin, Sandrine, l’accroc du net de la maison nous présente le post fatidique : décès à Paris de Salifou Diallo. C’était donc un voyage sans retour qui nous était apparu sous une forme subliminale.

« Voilà un homme qui a consacré sa vie entière à la politique. Nous avions fini par nous convaincre que la politique était sa sève nourricière. S’en déconnecter, même pour un temps, serait comme si on privait un malade cardiaque de son pacemaker. Gorba le turbo a finalement arrêté de tourner. »

La disparition brutale de celui qui au fil du temps était devenu un ami nous a toujours hanté. Nous en avions parfois discuté avec quelques-uns de ses proches. Son obstination à éprouver les limites de ses capacités nous inquiétait énormément. Il nous donnait cependant l’impression qu’il était par moments traversé par des éclairs de conscience. Un jour, parlant des dures réalités de la politique, il nous fit cette remarque : Tu vois grand frère comment à côté de toi, je parais si vieux. Mais de cette remarque, il n’en tira aucune leçon. Ce qui comptait donc pour lui, ce n’était ni sa santé ni même sa vie mais bien ce qu’il pensait pouvoir faire ici et maintenant de son existence terrestre.

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Nous nous sommes toujours demandé l’intérêt que cet homme surbooké avait à entretenir une relation si soignée avec un homme de média qui ne lui faisait pas de cadeau quand il s’agissait de questions d’intérêt national. Il connaissait bien notre liberté d’esprit que pour rien au monde nous n’aurions accepté de marchander. Et c’est peut- être bien cela qui expliquait le lien fort qui nous unissait. Lui aussi était un esprit libre et entre esprits libres, le commerce est plutôt enrichissant parce que fondé sur la tolérance et l’ouverture à l’autre. Voilà un homme qui a consacré sa vie entière à la politique. Nous avions fini par nous convaincre que la politique était sa sève nourricière. S’en déconnecter, même pour un temps, serait comme si on privait un malade cardiaque de son pacemaker. Gorba le turbo a finalement arrêté de tourner. C’est un grand défi qui se pose à son parti et à son pays. Incontestablement, l’homme aura marqué la vie politique du Burkina pendant ces 30 dernières années. Le plus grand hommage que ses camarades pourraient lui rendre ce serait d’œuvrer à donner tout son sens à l’école du parti à laquelle il était très attaché. Il était en effet très conscient de l’importance de la formation politique pour la pépinière de jeunes militants dont recèle son parti, le MPP. Si l’on est unanime à reconnaître la grandeur de l’illustre disparu, c’est pour une large part en raison de la pertinence de sa vision. Il ne faut surtout pas l’oublier.

Par Germain B. Nama


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