Entretien avec Bassolma Bazié : « Ce ne sont pas les luttes sociales qui ont des conséquences négatives sur la relance économique du pays mais l’absence d’une gouvernance vertueuse… »

Publié le jeudi 29 juin 2017

Bassolma Bazié est un leader syndical dont la stature nationale s’est vite imposée grâce à sa parfaite connaissance des dossiers sociaux, à une excellente maitrise de la langue qu’il décline de façon fort élégante dans une oralité dont seuls ont le secret les grands maitres africains de la parole. Cet ingénieur des mines qui aurait pu poursuivre une carrière juteuse, vu son profil impressionnant (lauréat de la Cité des sciences de Paris, ingénieur minier, option technologie de l’environnement), il a tout simplement opté pour la carrière d’enseignant du secondaire en sa qualité de Professeur certifié des Sciences de la Vie et de la Terre. C’est en 2002 qu’il commence sa carrière d’enseignant à Fada N’Gourma. Dans la capitale du Gourma son nom rime d’emblée avec syndicalisme. Bassolma Bazié est secrétaire général du comité SYNTER de 2002 à 2005 (autant dire dès son arrivée) et secrétaire général de l’union provinciale CGTB de 2003 à 2005. Il quitte Fada pour Ouagadougou en 2006 où aux côtés de Tolé Sagnon, il assure la fonction de secrétaire général adjoint du bureau national confédéral. Et c’est tout naturellement qu’au départ à la retraite de Tolé Sagnon, il succède à ce dernier comme premier secrétaire de la confédération générale du Travail du Burkina. C’est ce syndicaliste à l’ascension fulgurante que nous avons convié pour un entretien dans la dernière quinzaine du mois de mai. Puis interviennent les événements de Tialgo et la médiation du groupe de Koukouldi. Nous étions pratiquement fin mai quand notre invité put enfin se libérer de ses servitudes. Mais c’était pour se retrouver aussitôt devant une autre servitude : la traditionnelle session annuelle de l’OIT. Date de départ : 1er juin. L’entretien que nous vous proposons a été réalisé par voie électronique, la veille de son départ. Bassolma n’a absolument pas voulu désorganiser notre agenda. Ce n’est pas l’idéal pour tirer la substantifique moelle de cet homme à la vaste culture. Toutefois, l’entretien, comme vous le verrez, ne manque pas de piquant. Lisez plutôt !

Quelle est votre analyse de la situation nationale ?
La situation nationale reste assez difficile, caractérisée par des soucis multiples notamment aux plans politique, économique, social et sécuritaire.

Le Premier ministre lors de son discours sur l’état de la nation a affirmé que le Burkina va mieux ; allusion au taux de croissance de 6% en 2016. Quelle appréciation faites-vous de cette déclaration ?
Aucun burkinabé doté de tous ses sens ne souhaiterait que son pays aille mal. Et si le Burkina « va mieux » comme l’a affirmé son Excellence Monsieur le Premier Ministre, nous rêvons que cela soit vrai. Mais la réalité est tout autre, dans la mesure où une déclaration n’arrête ni la faim, encore moins la maladie ! Et quand on se souvient qu’il n’y a pas longtemps, les mêmes dirigeants nous répétaient que pour espérer voir les effets de la croissance sur les conditions de vie des populations, il faut que celui-ci atteigne au moins deux chiffres, on peut dire qu’il n’y a pas de quoi pavoiser !

Les élections générales au Burkina Faso en 2015 et 2016 ont abouti à une reconfiguration politique. Quelle est votre lecture du jeu politique partisan ?
C’est un jeu de chaises !

Vous avez déclaré le 28 janvier 2017, je vous cite : « le fait de vouloir mettre un programme d’ajustement structurel appelé PNDES, avez-vous déclaré, avec le financement des bailleurs sur la base des dettes, sans travailler à ce qu’il y’ait une gouvernance vertueuse dans notre pays, nous avons la crainte forte que ces financements seront destinés à des détournements fallacieux ». N’est-ce pas un procès d’intention que vous faites au gouvernement en place ? De janvier jusqu’à ce jour, est-ce que votre position sur le sujet a changé ?
Les quatre cents millions du fonds d’entretien routier, les deux cents millions du SIAO, les quarante-neuf milliards de prêts des anciens ministres et députés, les déclarations fantaisistes des biens de certains dignitaires, les résultats de l’enquête sur les services payés suite aux protestations de l’Union Nationale de la Police (UNAPOL), la situation au FAFPA, les 31 milliards révélés par le rapport récent de l’Autorité Supérieure de Contrôle d’Etat et de Lutte contre la Corruption etc. etc. etc. sont-elles aussi des procès d’intention ? Du reste, il ressort dans L’Evénement n°351 du 10 juin 2017, page 3, ceci : « Le Burkina dans un cul de sac…Il faut une vigilance quasi militaire pour ne pas sombrer. Une exigence absolue si le pouvoir MPP veut éviter un naufrage imminent ». Est-ce aussi un procès d’intention ?

Vous critiquez pratiquement toutes les initiatives du gouvernement, notamment le PNDES et, tout récemment, la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC). Bassolma Bazié a-t-il une formule pour le développement du Burkina Faso ? Et que pensez-vous de l’idée de la CDC qui est la dernière trouvaille du gouvernement ?
Vous savez, le choix des orientations économiques et politiques présage suffisamment des résultats auxquels ils peuvent aboutir. L’expérience de nombreux pays, y compris le nôtre montre bien qu’une politique libérale ou néolibérale qui rime avec mise en avant de l’argent au détriment de l’homme, recherche du profit maximum, détournements et vols ne peut apporter des solutions aux problèmes que vivent les masses. Dans tout système politique où tout peut se vendre et s’acheter, y compris la dignité et l’intégrité ; dans tout système socio-économique où être vertueux est un crime ; c’est la dérive à coup sûr !
Sur la création de la Caisse de Dépôt, la célérité avec laquelle la loi a été votée, sans même informer les partenaires sociaux encore moins les associer à la réflexion, alors même qu’une bonne partie des ressources visées sont destinées aux pensions et autres prestations des travailleurs à la sécurité en dit long sur les intentions du gouvernement et l’Assemblée Nationale. Et dire que ce sont les syndicats qui gèrent actuellement les Présidences des Conseils d’administration de la CNSS et de la CARFO ! Pour nous donc, l’expérience de l’échec de la Caisse Nationale de Dépôt et d’Investissement (CNDI), la mal gouvernance actuelle n’autorisent pas à apprécier positivement cette initiative qui a tenu à l’écart aussi bien les syndicats de travailleurs que le patronat, alors qu’on nous chante le dialogue social à longueur de journée. Parlant de mal gouvernance, je me permets de vous inviter à parcourir cette publication du Courrier Confidentiel N°132 du 25 mai 2017 à la page 3, dont le titre hautement illustrateur est : « Gestion des finances publiques. Comment Salifou Diallo et sa « clic » ont effacé des traces… ». Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’une chose existerait en France qu’il faille la dupliquer chez nous forcément ! Les singeries sans discernement conduisent inévitablement à la désolation. Maintenant, pour ces spécialistes en pirouettes qui attendent toujours que le soleil se lève à l’Ouest avant de prendre position sur des cas graves, je leur souhaite un bon sommeil tout en leur rappelant que Norbert Zongo disait : « le pire n’est pas la méchanceté des Hommes mauvais, mais le silence des Hommes biens. » ? De toute façon, La compromission et la complicité se paient toujours et cash !

Le Burkina Faso est frappé de plein fouet par le phénomène du terrorisme. Avez-vous une explication à cela ? Le général Bassolma a-t-il une solution pour lutter contre l’insécurité ?
Le terrorisme est un produit du système qui gère et pille le monde. Il suffit de considérer les origines des groupes terroristes, les liens que les puissances impérialistes ont entretenus et entretiennent avec ces groupes terroristes, pour accepter que le terrorisme a été secrété par les puissances impérialistes, même si, aujourd’hui, ils n’ont plus tout à fait le contrôle de ces groupes. Par ailleurs, on ne peut pas chaque jour produire des désœuvrés, des affamés, des gens sans perspective et penser qu’on peut être à l’abri de ce genre de phénomènes. En effet, ces laissés-pour-compte, tant qu’ils n’ont pas compris la nécessité de s’organiser et de se battre, ils constituent des proies faciles pour les illuminés et autres terroristes.
Donc, la solution à l’insécurité, c’est la présence d’un système politique à visage humain : mettre fin à l’exploitation de l’Homme par l’Homme, cultiver les valeurs humaines fondamentales : l’intégrité, la dignité, la méritocratie, l’égalité, la gouvernance vertueuse, la justice sociale.

Le procès de l’ex-Premier ministre Luc Adolphe TIAO et de son gouvernement a commencé le 27 avril 2017. Quelles analyses de fond et de forme faites-vous de ce procès ?
La forme et le fond se tiennent ici : c’est du théâtre ! Les martyrs méritent mieux que cela ! Depuis Blaise Compaoré jusqu’au pouvoir actuel, il n’y a pas eu une volonté réelle de faire fonctionner cette cour ! On dirait que chacun l’envisage pour ne s’occuper que des autres !

On entend souvent parler de l’UAS, de CCVC, de centrale syndicale, de syndicat autonome, etc. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs la différence entre ces différentes entités tant dans leur organisation que dans leur mode d’action ?
Dans leur organisation : un syndicat Autonome est un syndicat de branche qui n’est affilié à aucune Centrale Syndicale (exemple le SYNATEB) ; s’il est affilié à une Centrale, il devient un syndicat Professionnel ou de Base ; une Centrale Syndicale est composée de Syndicats Professionnels et/ou de Fédérations et/ou de Comités d’Entreprises. Ses syndicats de base doivent se conformer à ses textes et à ses décisions ; une Fédération étant le regroupement de plusieurs Syndicats au niveau d’une même branche : ainsi, une fédération des agents de santé peut regrouper des syndicats des infirmiers, des médecins, des sages-femmes, etc. ;
L’Unité d’Action Syndicale (UAS) est composée de six (6) Centrales Syndicales (CGT-B, CNTB, CSB, FO/UNS, ONSL, USTB) et de dix-sept Syndicats Autonomes. La Coalition Nationale Contre la Vie Chère, la corruption, la fraude, l’impunité et pour les libertés (CCVC) est composée de trente-cinq Organisations dont des syndicats, des organisations de droits humains, de jeunes, de femmes, de journalistes, etc.
Dans leur fonctionnement : les Syndicats Professionnels ou de Base, les Syndicats Autonomes et les Centrales Syndicales sont dirigés par des Bureaux Nationaux. Une décision d’une Centrale Syndicale engage tous ses Syndicats Professionnels ou de Base ; mais pas forcément un Syndicat Autonome. L’UAS a une Présidence De Mois tournante au niveau des 6 Centrales Syndicales et qui dure 4 mois. Il en est pratiquement de même au niveau des Syndicats Autonomes membres de l’UAS. Le Président De Mois (PDM) des Centrales Syndicales joue un rôle de Coordination. Les décisions au niveau de l’UAS se prennent par consensus. Sur toutes les autres questions, chaque organisation membre conserve son autonomie pour agir ou pour prendre position. La CCVC est dirigée par une coordination qui a un bureau de six (6) membres. Son fonctionnement est semblable à celui de l’UAS.

Depuis l’arrivée au pouvoir du MPP, on assiste à un durcissement sans précédent des luttes revendicatives des syndicats. Pourquoi ce durcissement ?
Les sacrifices consentis par notre peuple et à tous les niveaux, c’est pour exiger des solutions idoines à leurs préoccupations. Du reste, bien avant l’arrivée du MPP au pouvoir, des luttes étaient menées. Avant aussi son arrivée et pendant la campagne présidentielle, une adresse a été envoyée à tous les candidats le 5 novembre 2015 ; les candidats à ces élections dans leur discours de campagne ont bien dit l’avoir reçue et pour certains, ils « étaient même la solution ! ».
Mais à leur arrivée, au lieu d’un discours franc et cohérent, des ambitions de remises en cause des engagements ont commencé à être étalées. Pire, aux promesses sur les attentes basiques, s’est substituée une aggravation de certaines situations : stagnation du processus judicaire, poursuite du pillage et de la culture de l’impunité, de la politisation de l’administration publique, des nominations fantaisistes, de la promotion de la médiocrité, bref ! L’aggravation de la mauvaise gouvernance !

Comment fonctionne l’unité syndicale à la base parce qu’on a l’impression que ça tire à hue et à dia ?
L’Unité d’Action Syndicale (UAS) s’exprime et agit à partir des positions et décisions consensuelles. Elle n’est pas à l’origine des luttes sectorielles qui sont menées librement par les Syndicats Professionnels, qu’ils soient Autonomes ou membres des Centrales Syndicales.

Y a-t-il un minimum autour duquel pourrait s’établir une trêve sociale nécessaire à une relance économique sans laquelle tout espoir de redistribution serait vain ? Et sur quoi cette trêve sociale peut-elle se négocier ?
Une trêve sociale est une conséquence de la justice sociale. Vouloir d’une conséquence sans en cultiver et entretenir la cause c’est de l’utopie. Par conséquent, la gouvernance vertueuse, le respect de la parole donnée, l’exemplarité, l’élucidation des crimes, la volonté politique de lutter contre la corruption et la vie chère, la culture de la méritocratie et de la transparence pourraient constituer un vrai socle de trêve sociale.

Ne craignez-vous pas que ces luttes aient des conséquences négatives sur la relance économique du pays ?
Ce qui a vraiment des conséquences négatives sur la relance économique du pays, c’est l’absence d’une gouvernance vertueuse ; si non des luttes revendiquant de meilleures conditions pour mieux travailler, pour une gestion transparente, efficiente, efficace, et sécurisée les ressources du pays, de telles luttes doivent même être encouragées et promues par des gouvernants sérieux et vertueux.

On voit se développer également des luttes sectorielles avec à la clé des revendications de statuts particuliers. Est-ce que cela ne va pas engendrer une anarchie dans la gestion des carrières des agents publics ?
Les statuts particuliers sont un droit reconnu par la Constitution du 2 juin 1991 et la loi 081 du 24 novembre 2015. Si donc exiger l’application des normes dans un pays c’est de l’anarchie, alors là !

A quel niveau êtes-vous avec la nouvelle loi 081 régissant les agents publics de l’Etat ?
Nous attendons la mise en œuvre des engagements du gouvernement sur cette question. Premièrement beaucoup de fonctionnaires sont toujours en attente de sa mise en œuvre au-delà des papiers pris ; parce que moi-même qui vous parle, c’est un papier que j’ai en main sans incidence financière. Deuxièmement il faudra rétablir le salaire de base des contractuels qui a été insidieusement saccagé ; et il faut impérativement procéder à un reclassement correct des fonctionnaires sans jongleries. Troisièmement, le Gouvernement doit prendre tous les textes (décrets et arrêtés) y afférents.

Dans une déclaration syndicale, vous avez qualifié la nouvelle proposition de loi sur le droit de grève de « liberticide ». Qu’est-ce que vous reprochez à cette proposition de loi ?
Ce que nous reprochons à cette proposition de loi s’articule autour des plans juridique, politique, historique, économique et social.

Les aberrations juridiques

Prenons trois éléments parmi une infinité. D’abord, dans l’exposé des motifs justifiant cette proposition de loi, il ressort la « vétusté » de la loi 45/60/AN du 25 juillet 1960 ; donc selon les députés celle-ci « ne reflète guère la situation et les exigences du moment ». Cet argument est aberrant en ce sens que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen date du 26 août 1789 et c’est sur l’article 35 de celle-ci que se tiennent la légalité et la légitimité d’une insurrection dont certains au Burkina Faso se battent pour s’attribuer la paternité et que je rappelle aussi : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Donc, une règle de droit, pour avoir toute sa puissance publique et jouir d’une légitimité minimale doit au moins être impersonnelle et de portée générale, d’où elle doit impérativement éviter d’être un concentré d’ambitions et d’émotions des princes du moment.
Ensuite, à l’article 3 de cette proposition de loi, il est écrit : « la grève est une cessation concertée du travail en vue d’aboutir à la satisfaction des revendications collectives d’ordre professionnel. La grève ne peut s’exercer que dans le cadre de la défense d’intérêts professionnels collectifs légitimes. » Je me permets de rappeler aux initiateurs et commanditaires de cette proposition que la Haute-Volta, actuel Burkina Faso, a ratifié le 21 novembre 1960, la Convention N°87 de 1948 sur la liberté Syndicale et la protection du Droit syndical. Sans m’étaler sur ce document qui est du reste sur le net et donc accessible à souhait, j’invite les députés à retenir ceci : « Les revendications que les travailleurs peuvent chercher à appuyer par la grève sont de trois sortes : celles de caractère professionnel (garantie ou amélioration des conditions de travail et de vie), celles de caractère syndical (garantie ou extension des droits des organisations syndicales ou de leurs dirigeants), celles de nature politique. Le comité des experts relève qu’il est difficile de faire une distinction nette entre ce qui est politique et ce qui est proprement syndical, qu’il y a en fait interpénétration entre les deux (Ibid., paragr. 457). ».
Enfin, à l’article 19 de cette proposition de loi il est écrit : « Des travailleurs peuvent être recrutés pour remplacer les travailleurs grévistes dans les services essentiels ». Donc en clair il y aura des licenciements en cas de grève ! Là aussi, notre pays a ratifié le 6 avril 1962, la Convention N°98 de 1949 sur le droit d’organisation et de négociation Collective. Celle-ci dispose à travers les travaux des experts du comité des libertés que : « le licenciement de travailleurs pour fait de grève constitue une grave discrimination en matière d’emploi pour exercice d’activité syndicale licite, contraire à la convention no 98 (Ibid., paragr. 591) ; le recours à des mesures extrêmement graves comme le licenciement de travailleurs du fait de leur participation à une grève et le refus de les réembaucher implique de graves risques d’abus et constitue une violation de la liberté syndicale (Ibid., paragr. 597) ; ».

Les aberrations historiques et politiques

Prenons aussi seulement trois cas parmi tant d’autres. Rappelant encore l’article 3 de cette proposition de loi : « la grève est une cessation concertée du travail en vue d’aboutir à la satisfaction des revendications collectives d’ordre professionnel. La grève ne peut s’exercer que dans le cadre de la défense d’intérêts professionnels collectifs légitimes. », cela signifie clairement que, si le syndicat va en lutte contre l’impunité des crimes économiques et de sang, contre la fraude, contre la vie chère, contre la corruption, contre un coup d’Etat, cela sera considéré comme un crime. Quel Etat de Droit ????? En effet, la riposte syndicale de 1965 contre la mise en place de l’Union Démocratique Voltaïque (UDV) qui se voulait un parti unique ; la grève générale des 17 et 18 décembre 1975 contre la mise en place du Mouvement National pour le Renouveau (MNR) du feu Général Sangoulé LAMIZANA ; la grève générale lancée le 16 septembre 2015 en contribution à la lutte du peuple contre le putsch du Général Gilbert Diendéré ; ces différents motifs étaient-ils d’ordre professionnel ?
Par ailleurs, il est écrit dans cette proposition de loi en son article 13 que : « A compter de la date de l’accusé de réception de la notification de préavis, le déclenchement de la grève ne peut intervenir qu’après un délai de vingt jours ; ». Sur le dernier exemple concernant le coup d’Etat, l’ex-Président KAFANDO avait-il le temps et les possibilités de signer un accusé de réception d’un préavis de grève ? Si oui, les éléments du RSP qui allaient ramener ce préavis le remettaient à qui ? Et si c’était faisable, ce mot d’ordre de grève générale devrait être déclenché 20 jours après la réception du préavis par l’UAS, donc le 6 octobre 2015 au plus tôt ! Je salue cette « lucidité historique et politique » de ces législateurs post-insurrectionnels ?

Les aberrations sociales

Voyons trois cas aussi sur une multitude. D’abord, dans les motifs, le syndicat est purement et simplement présenté à la limite comme une organisation « terroriste ». Voilà une manière de présenter les partenaires sociaux et en même temps on loue à longueur du temps les vertus du dialogue social auxquelles on appelle de tous ses vœux ! En effet, dans la présentation de motifs, il est écrit : « Notre pays a été confronté ces dernières années à des contestations sociales marquées par des grèves, des sit-in et d’autres formes de protestations tant pour appuyer les revendications professionnelles et l’amélioration des conditions de vie et de travail que pour la satisfaction d’autres revendications notamment liées à la lutte contre la vie chère. Ces revendications, tous azimuts, ont été accompagnées de violences et de voies de fait ; en témoignent les saccages et les incendies sur les sites miniers, des habitations d’enseignants du primaire et du secondaire, la séquestration de personnel (cas des boulangers), etc. … En dépit des obligations découlant du devoir d’obéissance hiérarchique dans la fonction publique, on assiste à la défiance de la loi et des règlements en la matière. ». Voilà la vision que des « politiques » ont de partenaires sociaux !
Ensuite, cette proposition de loi renferme les résidus d’attitudes de gestionnaires de régimes d’exception caractérisés par un fond vil et inoubliable. En effet, l’article 19 rappelle le licenciement des 1345 enseignants pour fait de grève ; avec ses corollaires de suicides, de déscolarisation, de dislocations familiales, de conduite à la dépravation etc.
De même, l’article 13 rappelle bien les dispositions prises sous le Comité Militaire pour le Redressement et le Progrès National (CMRPN) du Colonel Saye ZERBO pour détruire le droit de grève.
Enfin, cette proposition de loi pourrait nourrir des germes de guerre civile. En effet, en disposant en son article 19 : « Des travailleurs peuvent être recrutés pour remplacer les travailleurs grévistes dans les services essentiels » ; et aussi en son article 53 : « la victime du refus d’une réquisition ou ses ayants droit, peut faire enclencher la poursuite judiciaire à l’encontre de l’agent n’ayant pas déféré à la réquisition. La poursuite peut être aussi enclenchée à l’encontre de tout responsable d’entreprise ou de toute autorité administrative concernée qui s’abstient de procéder à des réquisitions d’agents lorsque leur silence ou leur négligence entraîne des préjudices irréparables pour la victime. » ; cela crée en toute évidence les conditions d’une confrontation sociale !

Les aberrations économiques

Là aussi retenons trois éléments sur plusieurs. D’abord, il y a des inexactitudes et des grossièretés financières dans cette proposition de loi. En effet, dans la présentation des motifs, il est écrit : « Par ailleurs, force est de constater que les augmentations salariales consécutives aux nombreuses grèves sont en passe de déséquilibrer de manière structurelle notre économie. En effet, pour le cas du Burkina Faso, les traitements et salaires des fonctionnaires et agents publics absorbent environ 54% des recettes annuelles de l’Etat contre un critère de convergence estimé à 35% au sein de l’UEMOA ».
En réalité, le ratio 54% (salaires et traitements divisés par l’ensemble des recettes) attribué aux traitements et salaires des fonctionnaires est inexact pour les raisons suivantes. Au niveau du numérateur : parmi les salaires et traitements il y a les émoluments des ministres et autres accessoires, ceux des députés, présidents d’institutions, les caisses noires non justifiées (Présidence, AN etc.). Donc que les Autorités et leurs Techniciens nous disent quelle est la proportion de cette masse financière dans les traitements et salaires ? Au niveau du dénominateur : parmi les recettes, il faut noter qu’il manque les fonds pillés ou détournés, les pertes liées à la fraude fiscale, aux exonérations dans l’ombre, aux prêts non remboursés par les dignitaires etc. Donc si tous ces éléments sont considérés, on verra que le Burkina Faso se retrouvera avec un Ratio qui sera même nettement en dessous de ce « critère de convergence estimé à 35% au sein de l’UEMOA ». Donc les salaires peuvent bel et bien être augmentés.
Ensuite, quand on écrit dans les motifs de cette proposition de loi que : « Dans un contexte où le taux de mobilisation des recettes reste encore faible, la satisfaction indue des revendications du fait de certaines pressions syndicales contribue à aggraver ce déséquilibre. Si cette régulation n’est pas opérée dans des délais raisonnables, la détérioration constante de cet indicateur pourrait compromettre à terme la solvabilité de l’Etat et hypothéquer les chances de développement du pays. » ;
Cela est inacceptable. En effet, quand les pouvoirs publics annoncent que « l’apurement de la dette est nécessaire pour maintenir la crédibilité de l’Etat », il est bien de savoir que les créances sociales (salaires, indemnités …) font parties des 4 types de créances qui composent la dette intérieure et qui sont : les créances sociales (salaires, indemnités …) ; les créances commerciales (fournisseurs de marchés de l’Etat non payé, …) ; les créances fiscales (crédits de TVA,…), et les emprunts obligataires. Donc, dans une économie sérieuse et viable on ne porte pas une vision étriquée, restrictive et négligente sur l’agent consommateur, encore qu’il n’est démontré nulle part que le fonctionnaire ne fait pas partie des investisseurs au vu de son rôle social dans nos communautés. L’ignorer c’est être un dirigeant sans vision, donc programmant un réveil douloureux à son peuple !
Mais, parlant de développement du pays, il faut que les dirigeants nous disent aussi, quand il y a un retard dans le mandatement d’un agent de l’Etat et qui est obligé d’attendre des mois voir un an, ou bien quand l’agent a une décision de justice en sa faveur et qui n’est pas appliquée, ou quand un agent fait des avancements pendant des années et sa situation n’est pas régularisée à temps, n’y a-t-il pas un frein à son développement ? Entre l’Etat et cet individu isolé, qui doit donner le bon exemple à l’autre ? Donc, ce qui « pourrait compromettre à terme la solvabilité de l’Etat et hypothéquer les chances de développement du pays. », ce ne sont pas les mouvements de résistance dont la grève, c’est plutôt le manque de gouvernance vertueuse et de transparence.
Enfin, pour qu’il y ait un bon rendement au travail, le facteur motivation de l’agent occupe une place importante. Voilà pourquoi il est bien de savoir que pour un agent économique comme le fonctionnaire, le niveau de sa rentabilité pour un équilibre économique de son pays est fonction du niveau de motivation, donc de la satisfaction de ses besoins ; Et je ne pense pas que le psychologue Maslow sur la motivation dans les années 1940 ait décrit autre chose ! En effet, selon la Pyramide des besoins de Maslow nous avons du bas en haut : 1. les besoins physiologiques (manger, boire…) ; 2.les besoins de sécurité ; 3.les besoins d’amour et d’appartenance ; 4.les besoins d’estime des autres ; 5.les besoins d’estime de soi ; 6.les besoins d’accomplissement personnel. Donc, tout dirigeant qui refuse de réunir pour ses travailleurs les conditions de la position N°1 (manger à sa faim) et il s’attend à les retrouver à la position N°6, ce n’est pas seulement aberrant, c’est même de la criminalité. »

Soumane Touré vous a traité de corrompu. Vous avez renoncé à le poursuivre devant les tribunaux. Ne pensez-vous pas que cette démarche vous porte préjudice ?

(Rires !) L’origine du préjudice pour un homme est quand il oublie d’où il vient, ignore où il est, et ne sait pas où il va ! Mais si par contre il le sait et jouit de tous ses sens, il doit aussi comprendre que ce ne sont pas tous les compliments qui font avancer, ...’’

Comment caractérisez-vous le moment syndical sous Tolé Sagnon, côté CGT-B ? Qu’avez-vous apporté de nouveau ?
Je suis au front, et face à beaucoup de défis, il est donc objectivement impossible à cette étape d’y donner un jugement moi-même, à moins que vous interveniez en tant que personnes indépendantes. Ce qui est sûr, je ne vois pour le moment pas des signaux indiquant que je suis, avec mon équipe, hors du chemin que les devanciers nous ont tracé.

Comment se porte le syndicalisme de lutte de classe qui vous est si cher ?
Les signaux venant de la base et des travailleurs sont réconfortants. Mais, sans nous en tenir à ces signaux nous retenons que c’est un défi et un devoir de faire en sorte qu’au moins il se porte comme il nous a été transmis, à défaut de faire mieux.

On vous voit sur tous les fronts pratiquement. Comment Bassolma Bazié fait-il face à ses obligations professionnelles et familiales ?
Sur mes obligations professionnelles, mes supérieurs hiérarchiques sont les mieux placés pour apprécier. Du reste, leurs évaluations périodiques et annuelles me rassurent que mes actes professionnels sont appréciés. Mais c’est harassant d’autant que la question des permanents syndicaux jusque-là n’est toujours pas une réalité conformément aux conventions 87 et 98 de l’OIT ratifiées par notre pays. Sur mes obligations familiales, c’est une conjugaison des efforts dans un environnement d’échanges, de compréhension voire de complicité. Je dis merci à ma famille et mes amis pour cela.

Soumane Touré vous a traité de corrompu. Vous avez renoncé à le poursuivre devant les tribunaux. Ne pensez-vous pas que cette démarche vous porte préjudice ?
(Rires !) L’origine du préjudice pour un homme est quand il oublie d’où il vient, ignore où il est, et ne sait pas où il va ! Mais si par contre il le sait et jouit de tous ses sens, il doit aussi comprendre que ce ne sont pas tous les compliments qui font avancer ; autant que les dénigrements et diffamations ne sont que les preuves de votre présence sur la bonne et juste voie. Du reste, vu que la responsabilité par saccade fait qu’une plainte en justice astreint, non pas seulement l’auteur, mais aussi l’organe de presse utilisé comme canal, notre respect pour les médias qui se battent au quotidien pour que la liberté d’expression chèrement acquise soit une réalité nous en dissuade. Et puis, à la réflexion, on comprend qu’il existe des attaques auxquelles il vaut mieux ne pas répondre !

Que pensez-vous de la liberté de presse dans notre pays ?
La liberté de presse a été un acquis arraché de haute lutte avec des sacrifices énormes et multiformes : sueurs, larmes et sang ont été versés ! Je salue l’engagement, le dévouement, la perspicacité, l’esprit de sacrifice et le professionnalisme avec lesquels la presse œuvre dans notre pays pour éduquer, informer, interpeller, critiquer et proposer, malgré les conditions de vie et de travail plus que draconiennes (incompréhensions, répression, ingratitude, bas salaires, insécurité, etc.). Nous battre pour que cet acquis soit sauvegardé, protégé et promu, est un devoir ; et y faillir, c’est renoncer à notre propre vie ; car une vie sans liberté d’expression n’en est pas une n

Interview réalisée par
Basidou KINDA et
Germain Bittiou Nama


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