Les peintures murales des femmes Kasena

Publié le jeudi 29 juin 2017

L’une des expressions artistiques qui fait la renommée du Burkina Faso et celle de la province du Nahouri au Sud-est du pays, est bien l’architecture kasena, magnifiée par les peintures murales. Marqueur d’identité, l’architecture Kasena est en elle-même originale, avec ses maisons rectangulaires et/ou en cercle et leurs toits de terrasse. Une maison peut être constituée d’une chambre mère (Di-nie) qui contient les ustensiles de cuisine de la femme, savamment rangés et la meule. Une chambre annexée (Di-yuu) à celle-ci sert aussi de cuisine interne sans que cela dérange les occupants des lieux. Le modèle architectural est bien pensé pour s’adapter au changement saisonnier de température et résister aux assauts d’éventuels agresseurs, hommes ou bêtes sauvages. Le style de construction préfigure la répartition sexuelle de l’espace. Ainsi, la maison de la femme diffère de celle de l’homme par sa forme et son décor. Lors des travaux de construction, les grosses œuvres sont de la responsabilité des hommes, le transport de l’eau, la finition (lissage et damage) et les décorations des activités essentiellement féminines. L’architecture Kasena est le lieu de la division sexuelle du travail. Le travail de décoration des maisons se fait à plusieurs, sous l’autorité d’une responsable qui par l’âge et le savoir faire dirige le groupe. Le plus souvent les femmes plus jeunes, font leur apprentissage en ne participant qu’au lissage et à l’application de la peinture, tandis que la plus expérimentée s’occupe des dessins. C’est cette dernière qui fera le tracé des lignes qui seront suivies par les autres membres du groupe pour l’application de la peinture. Le rythme du travail est entretenu par les chants des femmes. La personne dont la maison est en chantier offre de la boisson et le repas journalier aux travailleuses. Occasion de communion et de partage.
Le travail de construction comme celui des peintures se déroule généralement en saison sèche après les récoltes. Avant l’application de la peinture, un banco constitué de terre argileuse malaxée et mélangé à de la bouse de vache est appliqué sur le mur et lissé avec la paume. Le traçage peut alors intervenir (sur la surface lissée) à l’aide d’un caillou au bout tranchant. L’eau de décoction d’écorces de néré bouillies, sert à humidifier le mur. A la fin des travaux, ce bouillon sert aussi de vernis qui sera aspergé sur toutes les surfaces peintes afin de lui donner une certaines brillance. Ce verni permet aux peintures murales de résister aux intempéries, notamment aux pluies. Les plumes de pintade ou de coq utilisées comme pinceau servent à appliquer la peinture sur les tracés. Cette peinture est constituée essentiellement de teintes provenant de la terre : Le rouge de la latérite, le blanc de l’argile de Kaolin, le noir d’une roche que l’on trouve dans certains villages du Nahouri. Il est possible du reste d’acquérir tous ces matériaux sur la place du marché des villages de la province.

Du sens des signes

Concernant les signes, il existe un registre culturel dans lequel les femmes puisent pour décorer les maisons. Cependant, cela ne les empêche pas d’être créatives et d’imaginer des éléments qui pourraient apporter plus de splendeur au tableau tout en ne transgressant pas la culture. Les symboles doivent être expressifs sur le plan lignager et social. Ils servent aussi à formuler des codes en vu d’entretenir la bénédiction des ancêtres sur les habitants des lieux. Au-delà de ces fonctions pratiques des symboles des peintures murales, les femmes recherchent l’esthétique (lan). C’est ainsi que la cour de la chefferie de Tiébélé est parvenue à se maintenir à force de persévérance à un niveau de performance élevé, dans toute la province, dans la promotion de ce patrimoine culturel immatériel.
La femme peintre prend en compte les questions sociales et culturelles dans l’exploitation des symboles et des couleurs. Concernant les couleurs, le noir représente la nuit, la gestation. Le monde des invisibles qui entretient une relation dialectique avec celui des vivants. L’inconnu qui alimente la vie. Le blanc c’est la pureté, l’honnêteté comme le jour écarlate. Le rouge c’est la puissance et la bravoure. Le sang sacrificiel, celui des animaux qu’on offre aux ancêtres à toute occasion. Ce sang que l’on est soi-même prêt à verser pour « la terre des pères ». Il existe des signes qui sont plus fréquents que d’autres. Ce sont ceux directement liés à l’environnement quotidien de la femme. C’est le cas du macramé (filet de rangement de la calebasse Zono en kasim) représenté sous formes de losange descendant. Ce filet accroché à la verticale existe dans toute maison de femme, il côtoie un autre filet (bura) lui aussi sert à transporter les ustensiles de cuisine pour les déplacer ou les stabiliser au dessus d’un panier trop plein. L’univers de la femme est aussi symbolisé par la représentation des bandes de cotonnade (garyi), du pilon (sankam), des grains de mil (mina), des morceaux de calebasse (zun-bweri), le balai (zê). La tige de mil (min-vooro ou kassogo). L’accent mis sur cette céréale rappelle l’agriculture qui demeure la principale activité de production. Les pattes de poules (coro nê) sont le signe de l’élevage de volaille présent dans chaque maison kasena. Les ailes de l’épervier (kawule) sont là pour rappeler l’oiseau qu’il faut surveiller de prêt si l’on veut avoir une bassecour prospère.
Les peinture murales kasena peuvent aussi représenter des instruments de musique tel que le tambourin (gungwege), la crécelle (sinyê), la flûte (wu) qui sont très présent dans les orchestres traditionnels. La lune (cana) et les animaux sauvages sont aussi des éléments possibles. Le python (dii) qui pour de nombreux lignages est un animal sacré et protecteur, mais aussi le caïman (nyogo), etc. Certains animaux peuvent être peints sur la maison pour montrer la qualité de chasseur du maitre des lieux. C’est le cas des signes genou de la biche (toro nadoni), peau de panthère (gweru tono), etc. De tels signes ne sont pas reproductibles à dessein, car exprimant une particularité. L’entente et la solidarité peuvent être symbolisées par des traits en zigzag reliant deux barres droites, pour signifier l’importance de se donner la main. Les signes qui figurent sur une maison sont donc divers et variés. Il s’agit d’un mélange d’éléments provenant d’un registre communautaire et du désir personnel du propriétaire de la maison allié au talent de la femme-peintre. La nouveauté de nos jours, est que l’œuvre peut comporter quelque fois la date de confection, mais jamais celle de l’auteur. Patrimoine communautaire, modestie artistique !
La conservation de cette peinture sur la longue durée est une préoccupation permanente chez les Kasena. Cela amène de nos jours certaines personnes à utiliser du goudron ou de la peinture industrielle en lieu et place du matériau traditionnel. En outre, de nombreuses jeunes filles ne se mobilisent plus pour cette activité, ce qui pose un sérieux problème de relève. Dans un contexte de transformation sociale où les préoccupations architecturales de la nouvelle génération vont vers des ouvrages en ciment sur lesquels on applique des peintures industrielles qui résistent mieux aux intempéries, la peinture murale kasena est menacée. La pratique est à l’abandon dans de nombreux villages, car elle nécessite du temps et des moyens matériels. A Pô chef lieu de la province du Nahouri, il est quasi-impossible de trouver une habitation entièrement habillée de peintures murales traditionnelles. Fort heureusement, quelques initiatives louables sont en cours dans certains villages du Nahouri. Au niveau de la « cour royale » de Tiébélé, d’où est issue la sexagénaire Kayê Tintama qui a été proclamée Trésor humain vivant en 2015, les visiteurs ne cesse d’affluer grâce à son savoir-faire dans ce domaine artistique identitaire. Il y a toutefois lieu d’améliorer la gestion, l’organisation autour de la sauvegarde de ce patrimoine culturel immatériel qui court des risques multiformes.

Ludovic Ouhonyioué KIBORA


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