Pauvreté et géographie : Pourquoi localiser les pauvres au Burkina Faso ?

Publié le samedi 4 août 2012

La pauvreté est généralement abordée sous l’angle quantitatif privilégiant l’approche économique et l’utilisation de statistiques. Nos travaux s’intéressent aux individus et à leur environnement par une approche qualitative. L’intérêt de la démarche géographique est d’apporter des éléments de réponse à la question : Est-ce qu’être pauvre au nord du Burkina Faso dépend des mêmes causes et revêt les mêmes effets qu’au sud du pays ?

 

Le maintien ou non de la pauvreté n’est-il pas l’expression d’une question sans réponse ?

Certainement non répondront les spécialistes à cette question. La présentation de cette série d’articles sur la pauvreté au Burkina Faso en est une illustration. Cela montre la diversité des méthodes mises en œuvre aujourd’hui pour mieux comprendre le phénomène. La géographie, associée à la cartographie, est de la partie. Les cartes sont plus connues du grand public pour leur rôle dans la localisation des sites touristiques ou le suivi d’un itinéraire que pour la représentation de phénomènes comme la pauvreté. Pourtant, il s’agit d’un de leur rôle. Dans le cadre du projet de recherche sur la pauvreté chronique, sa fonction a été double : découper et localiser.

 

Découper le territoire

Pour comprendre la pauvreté, la connaissance de l’environnement apparaît indispensable. L’environnement n’est pas perçu, ici, uniquement sous le prisme du milieu naturel mais recouvre des notions plus vastes, qui s’attachent au social, aux équipements, aux risques vécus en lien avec le climat ou la santé, etc. Le maintien d’un environnement naturel favorable aux activités agricoles est indispensable à la survie des populations et à leur épanouissement. Cependant, il apparaît de plus en plus évident que l’environnement social ou l’existence d’infrastructures sanitaires et socio-économiques de proximité constitue également un élément décisif au maintien ou non dans un état de pauvreté quel qu’il soit.

 

Le lien est évident entre l’amélioration de la gestion de l’environnement et l’amélioration de la santé, du bien-être et des échanges sociaux et économiques qui peuvent en découler. Au-delà des conséquences liées à un faible revenu monétaire, ce sont les mécanismes qui contribuent à détériorer l’environnement, quel qu’il soit, qui peuvent être approchés pour comprendre l’intensité du risque que courent certaines familles de tomber dans un état de pauvreté extrême. Il est donc indispensable d’évaluer la difficulté d’accéder à un lieu de soins quand on est malade, l’absence de réseau social sur lequel s’appuyer, l’impossibilité d’accéder à la terre ou aux ressources naturelles. Ces facteurs permettent d’identifier les raisons qui contribuent à placer une famille dans une situation de pauvreté, dans laquelle elle peut rester pendant plusieurs années.

Dans un pays où près de 80% de la population vit d’une activité agricole (agriculture, pêche, élevage), la préservation du milieu naturel peut avoir une incidence positive sur l’amélioration du bien-être des populations. Cela peut favoriser l’accès à la terre et offrir une possibilité d’approvisionner la famille en denrées alimentaires mais également en eau et en combustible. L’analyse qualitative qui s’est appuyée sur les statistiques agricoles s’est intéressée aux moyens externes des ménages, susceptibles de les aider à se maintenir hors d’une situation de pauvreté ou d’en sortir.

Les activités menées ont constitué un indicateur clef pour décrire l’environnement de vie des populations dans le cadre de cette étude. L’accès à un moyen de production, s’il est un élément déterminant pour ne pas plonger le ménage dans une pauvreté extrême n’est pas la seule ressource, contribuant à cette situation. L’accès à l’eau, pour les besoins domestiques ou pour les activités économiques, a constitué un second indicateur important. La répartition des points d’eau modernes (PEM), comme source d’alimentation pour les besoins quotidiens, et des petits barrages, comme moyens de production et plus précisément le maraîchage, a été retenue. L’environnement villageois peut également constituer une entrave à l’expansion d’activités génératrices de revenus, fréquemment basées sur les échanges commerciaux. L’insuffisance de marchés, l’indigence des équipements sociaux (écoles, centres de soins) sont des facteurs pris en considération pour caractériser l’environnement dans lequel vivent les populations. Si le manque d’école est considéré pour certains ménages comme supportable, l’éloignement d’un centre de soins et/ou d’un point d’eau est, par contre, ressenti comme une réelle contrainte à l’amélioration des conditions de vie. Par ailleurs, l’environnement culturel caractérisé par des interdits et autres entraves socio-culturelles, peut constituer un obstacle à l’accès à certains métiers susceptibles d’améliorer les conditions de vie des ménages.

Ces éléments vont permettre aux ménages de développer une capacité de résistance plus ou moins grande face aux risques climatiques qui restent la contrainte principale au Burkina Faso, aussi bien pour le ménage non pauvre que celui dans une situation de pauvreté permanente. C’est pourquoi les zones agroclimatiques ont été un élément supplémentaire pour caractériser le territoire. Dans notre étude, le pays dans sa globalité a donc été décrit à partir des indicateurs précédemment cités. Le but était de prendre en considération les différences majeures qui marquent le territoire et participent au contraste nord/sud. Des différences qui mettent en exergue une richesse culturelle, que l’on retrouve à travers les pratiques quotidiennes (vestimentaires, culinaires, etc) et laissent supposer une diversité d’adaptation face aux contraintes environnementales. 

La localisation géographique favorise l’accès à des équipements plus ou moins nombreux dans un milieu naturel densément peuplé et intensément exploité ou non. La perception de la pauvreté associée aux valeurs culturelles se trouve également modifiée selon le lieu de résidence.

 

Ce support méthodologique s’est également appuyé sur une base de données, parfois un peu ancienne, qui toutefois donne l’opportunité de décliner le pays sous différents aspects : selon les langues pratiquées, l’occupation du sol, les grands types d’activités, etc. Cette base est constituée à partir de la Base nationale de données topographiques (BNDT) et de la Base nationale d’occupation des terres (BDOT), créées en 2002 par l’Institut géographique du Burkina Faso (IGB) sur financement du PNGT. Ces bases géographiques ont été enrichies par des données démographiques fournies par l’Institut national de la statistique démographique (INSD) à travers le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) et des statistiques disponibles dans les rapports annuels du Ministère de l’Education nationale et de l’alphabétisation (MENA) et du Ministère de la santé.

 

Localiser les pauvres

La carte a été l’occasion de faire le lien entre les statistiques et les individus qui se cachent derrière les chiffres. Elle a été le lien entre l’équipe quantitative qui a travaillé à produire des catégories de pauvreté et l’équipe qualitative qui souhaite mieux comprendre les obstacles à la sortie d’une telle situation. Trois classes de niveau de pauvreté ont été définies à partir de la production céréalière, méthode déjà exposée dans les articles précédents de cette série. Il s’agit des non pauvres, des pauvres chroniques, des pauvres transitoires. La répartition inégale de ces différentes catégories sur le territoire national, laisse entrevoir les difficultés rencontrées par le monde rural. Les pauvres chroniques installés de longue date dans une situation à laquelle ils trouvent difficilement une porte de sortie sont très présents au centre du pays.

La comparaison avec des zones où les pauvres sont plus fréquemment dans une situation transitoire, voire absents, pourraient faciliter la compréhension d’un état de dénuement récurrent.

A la lueur des informations recueillies quatre grandes zones ont été identifiées (voir carte). Elles sont marquées par une forte présence de non pauvres (Zone 1), de pauvres chroniques c’est-à-dire installés dans la pauvreté (Zone 2) ou des taux variables de pauvres chroniques et transitoires (Zones 3 et 4).

En termes d’équipements et d’occupation de l’espace, les zones 1 et 4 sont totalement opposées à la zone 2. La zone 3 forme souvent une continuité de la zone 2 avec, toutefois, quelques signes distinctifs.

Dans la zone 1, les densités démographiques sont faibles mais contrastées selon les lieux. L’activité agricole est dominée par la culture céréalière et présente les plus forts pourcentages de production cotonnière. Le sex-ratio est relativement équilibré sauf pour la région administrative du sud-ouest où les femmes sont plus nombreuses. De même, les équipements en points d’eau modernes y sont très concentrés.

 

Densément peuplées, les unités administratives de la zone 2 présentent un sex-ratio en défaveur des hommes. L’une des réponses des autorités politiques, aux flux d’émigration, a été de multiplier les équipements hydrauliques (PEM et barrages) très nombreux comparativement aux autres zones. En outre, le taux d’alphabétisation va en diminuant d’ouest en est. La zone 3 présente des caractéristiques sensiblement identiques, cependant sa situation périphérique en fait un espace marqué par de fortes variations internes.

Enfin, la zone 4 se démarque par de faibles densités démographiques et, de fait, un faible niveau d’équipement bien que la tendance soit à une amélioration. L’élevage transhumant est caractéristique de cette zone.

 

La carte obtenue au final s’appuie sur les trois catégories définies à partir des statistiques agricoles. La mise en perspective géographique met en évidence des unités administratives plus fortement touchées par la pauvreté. Ainsi, le centre du pays regroupe de forts pourcentages de population installée dans une situation de pauvreté permanente (pauvres chroniques). La périphérie ouest du Burkina Faso est davantage marquée par une pauvreté transitoire ou des taux de pauvreté moins prégnants.

Carte : Découpage du pays en zone de pauvreté et profil environnemental

 

Les zones ainsi dessinées ont permis d’identifier des ménages de huit provinces dans le but de leur appliquer l’outil « histoires de vie » afin de mieux renseigner et expliquer les conditions de vie des populations. Il s’agissait de recueillir leur vécu sur la pauvreté, leur perception, leur comportement pour sortir de situations difficiles et mieux comprendre leur dépendance vis-à-vis de l’environnement.

Les résultats seront présentés dans les articles des prochaines semaines.

 

Aude NIKIEMA