Gérard Kango Ouédraogo:La bibliothèque vivante s’est éteinte

Publié le dimanche 13 juillet 2014

Un jour de l’an 1987, j’accompagnai mon père à sa demande à Abidjan. Cela fait des décennies qu’il n’y avait plus remis les pieds. Il avait pourtant fait ses classes à Bingerville après la fin de son cycle primaire à l’école publique de Ouagadougou, alors sise à l’actuelle place de la Révolution. Il s’était enfin résolu à répondre aux itératives invitations de son vieil ami Philippe Yacé.

Ce dernier avait longtemps occupé le perchoir sous Houphouët Boigny, son compagnon de lutte du RDA. Mais en 1987, Philippe Yacé avait changé de fonction et avait été chargé de diriger le Conseil économique et social ivoirien.

A Ouagadougou, les hommes de la révolution étaient aux affaires. Nous avions été éloignés, quelques camarades du SYNTER et moi de nos charges d’enseignants, la révolution nous ayant affublés de l’accusation infamante de contre-révolutionnaires. C’est donc sur la pointe des pieds que j’ai du débarquer à Abidjan en compagnie de mon père. Là-bas, mon séjour a été volontiers discret.

J’évitais soigneusement de me faire voir en compagnie de quelque dignitaire ivoirien dans la crainte de subir le sort infligé au malheureux neveu de Gérard Kango Ouédraogo, arrêté et fusillé par la révolution, parce qu’on l’aurait vu, recevant des consignes du Pr. Ki Zerbo dans une église à Dakar.

Rappelons que ce dernier n’avait lui-même eu la vie sauve que grâce à des relations qui l’avaient informé de l’imminence de son arrestation. Gérard Kango lui-aussi avait du subir les geôles de la révolution. Et selon la légende, c’est l’actuel locataire de Kosyam qui l’aurait sauvé du peloton d’exécution.

Naturellement cet épisode douloureux de la vie de Gérard ne pouvait que nous rapprocher. Avec Halidou Ouédraogo et d’autres, nous avons créé le Mouvement des droits de l’Homme afin d’éviter que plus jamais au Burkina Faso, la vie humaine ne soit banalisée.

Gérard Kango Ouédraogo que je ne connaissais que de loin m’appela un jour de 1995 au téléphone. Mon fils, viens me voir. Philippe Yacé, lui avait remis une lettre de condoléances et une contribution financière pour les funérailles de mon père. Ce jour là, je fus gratifié d’un cours magistral en politique nationale et africaine.

La vie du RDA depuis sa création sur les rives du Djoliba, les luttes héroïques menées par ce parti et ses militants sous la férule colonialiste, les figures de Ouezzin, d’Houphouët et bien sûr de Philippe Yacé. Il n’oublia pas au passage son propre rôle, bref. J’en étais ressorti complètement lessivé mais très instruit sur notre histoire coloniale mais aussi plus brièvement sur notre histoire moderne. Celle-là nous était un peu plus familière, pour l’avoir en partie vécue au moins depuis les années 70. Gérard Kango est un homme à la mémoire d’éléphant.

Emile Derlin Zinsou, un ancien président béninois qui a fait la préface de sa « Chronique de soixante ans de lutte politique, un combat pour l’Afrique », un livre de témoignages recueillis par Armand Maurice Balima s’émerveillait à juste titre : « Heureux es-tu d’avoir pu conserver une telle moisson. Un de mes grands regrets, c’est que les avatars de notre vie politique intérieure qui ont amené parfois nos amis et parents à cacher, disperser, même détruire des documents dont l’histoire a un précieux besoin, en même temps que des archives officielles mal rassemblées et mal conservées ne permettent pas aujourd’hui, de faire comme toi. … Les peuples n’ont pas toujours de mémoire et quand ils existent, les témoignages sont souvent truffés d’approximations et prennent des libertés avec la vérité, cela d’autant plus qu’on veut exister dans l’histoire, alors qu’on ne l’a pas été dans l’action…

Une vie bien pleine, bien remplie est toujours chargée d’enseignement. Tu peux être heureux Gérard, de l’usage que tu as fait de la tienne ». Ces propos du président Zinsou sont un magnifique hommage rendu à Gérard Kango de son vivant. Il repose aujourd’hui dans son village natal de Soubo mais sa mémoire appartient désormais à notre histoire nationale mais aussi à l’histoire de l’Afrique.

Par Germain B. NAMA


Commenter l'article (0)