Salifou Nébié : Un autre assassinat sans assassin ?

Publié le mercredi 11 juin 2014

Pour l’instant il est peut-être trop tôt pour se fixer sur le sort de l’enquête sur la mort de Nébié. Sauf que débutée tard, après des jours de tergiversation, l’enquête part avec des infirmités qui conditionneront sans nul doute son échec. Probablement un autre « non-lieu » dans la gibecière de Wens.

 Il faut bien croire que la justice travaille. Elle devrait donc bénéficier de la tranquillité nécessaire à des circonstances pareilles. Sauf que voilà bientôt près de trois semaines, elle n’est toujours pas capable d’échafauder des hypothèses et de frayer des pistes. Quand Wens, le procureur général dit qu’il s’agit d’un « homicide volontaire », autant dire qu’il n’a rien dit. Le juge Nébié ne s’est pas assassiné lui-même.

Si c’est un homicide volontaire, la justice avec ce car de police scientifique, qui défile chaque 11 décembre, aurait dû faire les premières constations obligatoires et donc dresser une première série de pistes. C’est dans le déroulement de l’enquête que les pistes vont être abandonnées, les unes après les autres, jusqu’à maintenir la plus vraisemblable. Or c’est sans doute le problème des enquêtes sur les homicides équivoques, dans notre pays. Très souvent, comme c’est le cas actuellement, le gouvernement se recroqueville, le département de la justice fait très peu et la polémique naturellement enfle. Les francs tireurs de la presse du régime sont déjà à l’œuvre pour pourfendre « préventivement » ceux qu’ils considèrent comme les bêtes noires du régime. 

 Il ne faut surtout pas parler de corde…

C’est comme on dit dans la famille du pendu, il faut éviter de dire « corde  ». Alors les organes de régulation sont aux aguets pour que les medias pèsent bien les mots. Il ne faut surtout pas dire que cet assassinat pourrait être lié au contexte politique que traverse actuellement le Burkina Faso. Parce que le dire c’est à priori indexer un clan. Or n’est-ce pas une hypothèse qui pourrait expliquer cet odieux assassinat ? (voir les conditions de mise à mort de Nébié).

L’argument qui est mis en avant pour réfuter cette hypothèse, c’est que Nébié n’a pas de positions connues contre les projets du pouvoir, qui font polémique. Ses proches lui prêtent des propos et des attitudes sur le référendum et la révision de l’article 37 qui sont à l’opposé des visées du pouvoir. Mais publiquement Nébié lui-même ne les a jamais professés. Aurait-il pu le faire ? De façon formelle, son statut le lui interdisait. Comme juge et de surcroit, juge constitutionnel, il était tenu à un devoir de réserve. Ceux qui le fréquentaient disent tous que le juge Nébié ne plaisantait pas avec ces choses-là. Personne de ceux qui l’on bien connu, ne se souvient qu’il ait violé le secret d’une délibération. La dernière fois où le conseil constitutionnel avait été saisi, sur la constitutionnalité d’une loi, après les émeutes estudiantines de juillet 2013, contre la fermeture non concertée des cités universitaires et le procès qui s’en était suivi, les avocats des étudiants avaient soulevé l’inconstitutionnalité des lois en vertu desquelles ils étaient attraits devant les juges. Le conseil constitutionnel avait alors été saisi. Du débat qui s’en était suivi, Nébié Salifou était l’un des juges du Conseil à approuver l’inconstitutionnalité des lois visées. Finalement le Conseil constitutionnel avait déclaré le contraire. De son vivant, il n’en avait jamais parlé. C’est après sa mort que les langues se sont déliées. 

Il en est de même depuis le début de cette année 2014. Le gouvernement avait demandé l’avis du Conseil constitutionnel sur la révision de l’article 37. Les juges du Conseil avaient répondu que cette disposition était révisable, dans l’avis qui est parvenu au gouvernement et qui n’a jamais été publié. Sauf, plus informé évidemment. A cette occasion aussi le juge Nébié avait été celui-là qui avait pointé, les contradictions qui pouvaient exister entre l’esprit d’une disposition de la même constitution qui « interdisait toute idée de pouvoir personnel » et la possibilité illimitée qu’on pouvait octroyer aux individus de pouvoir demeurer sans discontinuer à la tête de l’Etat. Mais le juge Nébié, lui-même n’en avait jamais parlé, c’est maintenant que ces choses sont sues.

Il semble que sur le débat actuel sur le référendum, le conseil constitutionnel a été informellement saisi par le gouvernement. Etait-ce pour avis sur la faisabilité du référendum « constitutionnel » ? Le président Dé Albert Millogo que nous avons interrogé au téléphone dit qu’ils n’ont pas encore été saisi (lire ci-contre l’intégralité de l’entretien). Là aussi, on apprend maintenant qu’il avait exprimé son opposition.

Position politique connue,

Si le juge Nébié ne se prononçait jamais sur les délibérations judiciaires, ses positions politiques étaient par contre connues de ses proches. Ancien sympathisant de l’ULC, il a gardé de bons rapports avec Roch Marc Christian Kaboré, par exemple. Même si ce n’est pas ce dernier, contrairement à ce qui est souvent écrit, qui l’a nommé au Conseil Constitutionnel. C’est dans le quota du président du Faso qu’il a été nommé. Le secrétaire exécutif national du CDP, le professeur Assimi Kouanda affirme avoir été le premier à informer Nébié que le président l’a choisi pour siéger au conseil constitutionnel. A l’époque de la nomination, Assimi Kouanda était directeur de cabinet de Blaise Compaoré.

Kouanda et Nébié se sont connu au lycée Zinda et auraient gardé de bons rapports. Cependant, un proche de Nébié confie que le 4 janvier 2014, quand les Roch ont officialisé leur divorce d’avec le CDP, Nébié, en cercle restreint, a sabré le champagne. Ce qui confirmerait sa proximité politique, sinon idéologique à tout le moins, avec le patron du MPP. Il aurait cependant gardé de bons rapports avec les pontes du régime. La preuve après son assassinat, toutes les grosses légumes du régime ont défilé dans la famille mortuaire. François et Chantal Compaoré se sont rendus dans sa famille pour compatir avec sa veuve. La belle-mère aussi.

A qui profite le crime ?

Le juge Nébié avait une vie très rangée, de l’avis de ceux qui le connaissaient. On ne lui connaissait pas d’ennemi qui pouvait lui en vouloir au point de le faire mourir dans les conditions aussi atroces. Ces genres de pratiques sont assez souvent constatés soit en politique ou dans des pratiques mafieuses. Pour Nébié, on peut exclure à 99,99% la collusion mafieuse. Il reste, quoi qu’on dise, la thèse politique. C’est pour l’instant la seule qui peut-être étayée avec des indices et des présomptions. La justice ne peut pas les ignorer d’emblée. 

Il ne faut pas non plus exiger le temps. L’expérience de notre pays montre que le temps n’est pas l’allié des enquêtes sur les assassinats à forte coloration politique. A chaque fois le temps a servi à les enterrer. Jamais à les élucider.

 Nébié mort atrocement !

L’autopsie n’est pas encore connue, mais les constations sur le corps du juge laissent penser qu’il a été sauvagement massacré.

Ceux qui ont vu, les premiers, le corps de Nébié sur les lieux où il a été retrouvé, décrivent un corps avec des blessures du genre de celles provoquées quand on chute d’une moto ou lorsqu’on est traîné de force sur une distance conséquente. Les blessures ont été constatées sur les bras et au niveau des coudes. Il semble donc avoir été traîné et il a dû se débattre violemment. On peut corroborer cette présomption par les faits suivants :

- Le polo de couleur rouge qu’il portait a été retroussé jusqu’à la lisière de la poitrine, comme s’il avait été traîné par les pieds.

- Il avait un orteil (un témoin a parlé de l’orteil gauche) presque décollé. Ce jour là, il était chaussé avec des chaussures genre « lèkè », mais pas en plastique. Ces chaussures que l’on porte quand il fait chaud.

- Ses lunettes ont été retrouvées non loin du corps, gondolées avec une lentille sortie de son cadre.

- Le bracelet argent qu’il portait au poignet était aussi tordu.

On peut supposer que le juge a dû lutter avec ses assassins. A tout le moins, il se serait débattu. 

Les agresseurs du juge n’étaient pas venus pour le laisser vivant. Ils se sont acharnés sur sa tête qu’ils ont défoncée avec des saignées par les oreilles, les yeux et les oreilles. Lui-ont-ils crevé les yeux ? L’autopsie permettra de trancher.

Maintenant combien étaient-ils ? Difficile de s’aventurer. Mais on peut dire au moins deux.

Il a fallu au moins deux chauffeurs. Un pour conduire le véhicule des assassins et un autre qui a conduit le 4x4 du juge Nébié, jusqu’à la sortie de la ville de Saponé. L’état du 4x4 du juge montre que le meurtre n’a pas été perpétré là dedans. On n’y a pas retrouvé de traces de sang. Vu l’état du corps avec les saignements, s’il avait été transporté dans son 4x4, on y aurait retrouvé du sang. Or le véhicule du juge a été retrouvé garé sur le bas côté de la route intact. Son habitacle ne montre pas non plus de signes de lutte.

Même dans l’hypothèse où il a été tué avant d’être transporté là où on a retrouvé son corps, il a fallu au moins deux chauffeurs.

Dernière chose. Son assassinat est allé très vite. En l’espace d’une heure. Il a quitté Germain Nama à 19 heures environ et à 20h 19 son corps était retrouvé par les gendarmes de Saponé.

Par Newton Ahmed BARRY


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