L’impossible pari du juge Salifou Nébié

Publié le mercredi 11 juin 2014

 Il était d’une jovialité légendaire et voulait que la vie soit à son image. Malheureusement au Burkina, l’ambiance ces jours-ci est maussade et elle l’est irrésistiblement. « Ça y est, me lance t-il un jour, le référendum aura lieu, c’est décidé. » C’était bien avant le discours de Réo du président du Faso.

Dans sa voix, il y’avait comme du dépit. L’homme ne voulait pas de ce truc qui divise ses amis d’hier et d’aujourd’hui et qui menace de plonger le pays tout entier dans une instabilité durable. Magistrat de formation et de profession, Salif n’était pas moins un politique dans l’âme. Le virus de la politique, il l’a contracté pendant son cursus universitaire. Quand la révolution éclate en 1983, Salif et quelques uns de ses amis de l’Union de lutte communiste (ULC) adhèrent. Blaise Compaoré en charge du portefeuille de la justice dans le gouvernement révolutionnaire organise les Tribunaux populaires. 

Salif Nébié présidera une de ces assises, le fameux TPR de l’or où il s’illustre de façon mémorable. Il évolue aux côtés de Blaise Compaoré devenu par la suite président. On retiendra qu’il fut ambassadeur à Cuba pendant plus d’une décennie et conseiller à la présidence du Faso avant de se voir nommer juge constitutionnel dans le quota du président du Faso. Se prévalant de son statut de juge constitutionnel et à priori exclu du champ de la politique, Salif Nébié cultive ses amitiés dans tous les cercles politiques. Il était le point de convergence d’hommes et de femmes aux profils politiques divers voire parfois antagoniques.

Sans doute espérait-il promouvoir à travers ce microcosme, une culture de la tolérance, manière à lui de contribuer à civiliser les mœurs politiques. Il entretenait par ailleurs d’excellents rapports avec des opposants célèbres de pays de la sous-région et d’ailleurs, rapports probablement tissés du temps où il était conseiller du président du Faso.

Mais ces derniers temps, il semblait mal vivre ce rôle de bascule qu’il s’efforçait de tenir entre ses anciens camarades. C’était comme s’il se reprochait de rester dans le flou et de ne pas vivre réellement ses propres convictions. Il est cependant demeuré circonspect. S’il n’a pas dévoilé sur le champ les termes précis de ce vague à l’âme qui le tenaillait visiblement, c’est sans doute parce qu’il pensait qu’on se comprenait à demi-mot.

Si l’on en est à évoquer ces choses là, c’est parce que derrière « l’homicide volontaire », une manière pudique de désigner l’assassinat, il y a une forte présomption en faveur du mobile politique. Il est peut-être encore trop tôt d’en parler mais des indices commencent à se profiler. Quoi qu’il en soit, rien, absolument rien ne peut justifier ce crime odieux et stupide. Il ne peut servir la cause de ceux qui l’ont commandité. Au contraire ! S’il se cache derrière, une visée d’intimidation, ils auront alors frappé complètement à côté.

Les Burkinabé n’ont pas l’intention de se coucher devant la loi de nervis. La colère qui gronde déjà à Léo, la ville natale du juge Nébié, pourrait être le commencement de nouvelles actions de refus de la violence criminelle que certains croient pouvoir utiliser pour assouvir de basses ambitions. Hier, ils sont sortis très nombreux pour accompagner le grand juge à sa dernière demeure.

Dans le long cortège funèbre, beaucoup ne le connaissaient pas. Ils ont cependant tenu à être là, car derrière ce lâche assassinat se joue le destin de millions de burkinabé. Le 30 mars 2001 au stade du 4 août, on avait lâché des colombes en guise d’engagement solennel à construire un Burkina de paix.

L’histoire semble donner raison à tous ceux qui y voyaient une mascarade. Comme en témoigne le sort réservé aux dossiers en instance, notamment les dossiers Sankara et Norbert Zongo. Aujourd’hui, il s’agit d’élucider l’assassinat d’un juge constitutionnel. Ses collègues et l’ensemble de la profession sont au pied du mur. De leur vigilante détermination dépendra pour une large part la bonne conduite de la procédure et partant, la manifestation de la vérité.

Par Germain Bitiou NAMA


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