Entretien avec Moussa Traoré, ancien Président du Mali

Publié le samedi 17 mai 2014

Le réalisateur burkinabè Nissi Joanny Traoré a démarré en fin février, au Mali, un documentaire de fiction sur l’histoire du premier balafon, le Sosso balan, qui se transmet depuis les années 1235 dans la descendance des griots Kouyaté de l’empire du Mali, le Mandé. Ce tournage ci a débuté dans le village de Balankomana, dernier village du Mali d’où le mythique balafon est parti en 1975 pour celui de Niagassola, chez les Kouyaté de Guinée, à quelques encablures de ce site, et y est détenu jusqu’à ce jour sur ordre des autorités guinéennes. Après les témoignages des doyens des griots de ce village, l’équipe de tournage a recueilli ceux de monsieur Moussa Traoré, ancien Président du Mali, qui avait, en son temps, entrepris des démarches auprès des autorités guinéennes pour rétablir le mode normal de transmission de cet héritage. En sa résidence de Bamako, Moussa Traoré qui accorde très rarement des interviews, a accepté, après plusieurs démarches, de s’exprimer sur la question et sur d’autres sujets culturels. Il a vu bon de faire devoir de mémoire. Surprise ! Avant d’engager cet entretien, il a tenu à faire une prière pour l’équipe et demander au Tout-Puissant de l’aider dans son entreprise.

Bonjour monsieur le Président, nous venons nous entretenir avec vous sur le Sosso Balan (le balafon du Sosso), supposé être le premier balafon du Mandé, important trophée de guerre de Soundjata Keita après avoir vaincu Soumahoro Kanté, son premier détenteur, à la bataille de Kirina, vers 1235.

Emmanuel Sama : Vers les années 1975, le Sosso Bala devait revenir à la lignée des griots héritiers au Mali alors qu’il se trouvait du côté des Kouyaté de Guinée. La délégation est revenue bredouille et les anciens vous ont saisi de la question car le président Sékou Touré avait pris la décision de garder le légendaire balafon en Guinée. 

Quels souvenirs avez-vous gardé de ces événements à l’époque ?

Président Moussa Traoré (Pdt M.T.) Je n’ai pas été au centre de l’événement, donc je pourrai difficilement parler des pourparlers entre les frères Kouyaté de Guinée et ceux du Mali. C’est lorsqu’il a été refusé que le Sosso Balan revienne au Mali, que la communauté mandingue m’a approché. Etant donné la délicatesse la question, j’ai dû emprunter d’abord la voie diplomatique. L’ambassadeur du Mali à Conakry a saisi les autorités guinéennes de la question ; ensuite ce fut au tour du ministre de la jeunesse, des arts, et de la culture à l’époque qui a saisi son homologue guinéen pour trouver une solution culturelle ancestrale à cette affaire de Sosso Balan.

La famille Kouyaté vous aurait remis personnellement le dossier lors de votre visite. 

Effectivement lors de ma visite dans la région, J’ai été saisi de la question du Sosso balan ; je n’ai pas reçu de dossier mais l’information verbale m’a été donnée que le Sosso Balan a été retenu en Guinée sur décision de la révolution guinéenne. J’ai estimé qu’une révolution n’avait pas à s’interférer dans une telle affaire qui est culturelle et ancestrale et c’est pourquoi après l’échec des interventions de l’ambassadeur du Mali à Conakry et du ministre de la culture, lors d’une de mes visites en Guinée, j’ai évoqué la question en son temps avec le Président Sékou Touré ; et nous avons convenu que cette affaire est une question purement ancestrale et culturelle qui doit revenir à la famille Kouyaté de régler.

Quels arguments avez-vous développés auprès du Président Sékou Touré ? 

 Je n’ai fait que restituer l’histoire de nos pays et de ce balafon ; je lui ai rappelé qu’avant la division de la famille Kouyaté, selon la tradition, il revenait aux plus âgés de la famille de gérer la question du Sosso Balan ; et que c’est la colonisation qui a divisé cette famille de part et d’autre de nos frontières qui ne sont que des lignes artificielles qui ont partagé des communautés entre nos pays ; par conséquent la question de Sosso Balan doit être une affaire de la famille dans laquelle aucun pouvoir public ne doit s’interférer.

Quelle a été la réaction du président Sékou Touré ?

Le Président Ahmed Sékou Touré, paix à son âme, a reconnu le fait ancestral et culturel et nous avons convenu, comme je l’ai dit, que cette affaire doit être laissée à la famille qui doit la gérer traditionnellement. J’ai pu comprendre par la suite, après mon intervention de Conakry, que les autorités guinéennes n’avaient pas l’intention de revenir sur leur décision ; Je me suis décidé d’intervenir une seconde fois. Cette fois ci à Addis-Abeba, au siège de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA, aujourd’hui U.A). L’institution a statué une fois encore que cette affaire ne devrait pas être une affaire politique. A cette époque les relations entre la Guinée et le Mali n’étaient pas au beau fixe.

Cette affaire, a – t- on ouï dire, a même failli créer un conflit entre le Mali et la Guinée ?

Non, une affaire ancestrale et culturelle ne pouvait pas nous amener à prendre les armes pour la régler ! Il y a eu des agitations c’est vrai ; il y a eu des propositions pour que la récupération du Sosso Balan se fasse par la force. J’ai estimé qu’il ne faut pas insulter l’avenir et que nous ne devons pas prendre les armes pour récupérer ce balafon car c’est un balafon de famille. Malheureusement, celui qui était au centre de cette affaire, c’était le président Sékou Touré. Il n’avait pas la volonté politique de régler cette affaire qui s’était entre temps envenimée, malgré qu’il ait déclaré que c’était normal que la famille la règle ; j’ai compris que la révolution s’était approprié le balafon et qu’il fallait absolument peser lourdement sur cette révolution afin que le côté ancestral et culturel puisse prévaloir sur le fait politique parce que la question n’est pas politique et d’ailleurs tous le reconnaissent y compris le Président Sékou Touré. Mais entre temps, il est décédé. Dans ce cas, il était possible de reprendre cette affaire à un autre niveau et puis laisser le soin à la famille de la gérer de la manière la plus cohérente selon la tradition ancestrale.

D’après vous, y avait-il espoir, après le décès du Président Sékou Touré, que la tradition soit rétablie et que les Kouyaté puissent revenir à l’ancien système sans votre implication ?

 Je dois dire d’abord que ce n’était pas un désintérêt pour moi personnellement de suivre cette affaire de Sosso Balan dans la mesure où il était convenu entre les hautes autorités de la Guinée de la laisser entre les mains de la famille comme je le disais tantôt.

Le président Sékou Touré étant décédé donc la révolution n’avait plus aucune raison de continuer de s’approprier le Sosso Balan. Le balafon n’était plus entre les mains de la révolution mais entre les mains de la famille, cela aussi il faut comprendre.

 Toujours est-il que c’est le statut quo ?

Nous avons convenu que pour des raisons purement culturelles et ancestrales nous devons laisser gérer cette affaire de Sosso Balan par les familles. Cependant, les autorités du Mali et de la Guinée doivent se concerter pour demander de revenir sur cette question de Sosso Balan dans la famille Kouyaté. C’est de cela qu’il s’agit et pas d’autre chose. Ce sont tous des descendants de Bala Fasséké Kouyaté et donc qu’ils redeviennent un bloc ancestral. Je suis convaincu que les conseils des pouvoirs publics pourront aider les membres de la famille à retrouver le chemin ancestral et culturel de la famille du Sosso Balan.

Sékou aurait dit qu’avec l’indépendance les biens culturels, dont le le Sosso balan, qui se sont retrouvés en Guinée sont la propriété de la Guinée et ceux qui se sont trouvés au Mali sont la propriété du Mali …

C’est derrière une telle proclamation qu’on a toujours politisé l’affaire du Sosso Balan. Dire dans cette affaire purement familiale qu’après l’indépendance ce qui était resté au Mali soit devenu malien et ce qui était resté en Guinée soit devenu guinéen est faux. Ce qui est vrai, c’est que le Sosso balan est la propriété de la famille Kouyaté et tous le reconnaissent, les maliens et les guinéens. Entre la Guinée et le Mali, il y a eu une frontière qui est une ligne artificielle. Pourquoi ne pas dire que c’est l’alternance établie dès les origines qui doit prévaloir. C’est cela la réalité. Une telle affirmation de la part des anciennes autorités guinéennes a conduit à politiser l’affaire du Sosso Balan.

Avez-vous un message à l’endroit de la jeunesse dans une Afrique dont les traditions se perdent de plus en plus ?

En son temps j’avais dit que l’Afrique ne se retrouvera qu’en se tournant vers ses traditions culturelles et que tout développement socio-économique doit se baser sur la tradition, sur nos valeurs culturelles et le fondement de notre démocratie traditionnelle.

Tout développement qui n’est pas basé sur certains aspects communautaires et moraux de la tradition, sur les leçons qu’on peut tirer du passé, est voué à l’échec or ce sont les anciens qui doivent transmettent les valeurs de civilisation à la jeunesse. Cette jeunesse, l’espoir de notre patrie, de notre continent doit s’imprégner de nos valeurs de civilisation. J’affirme ici encore que c’est une jeunesse très bien instruite, consciente de ses responsabilités qui peut construire le pays. Chacun de nos pays doit se convaincre de cette nécessité et se consacrer à la formation de la jeunesse…Il y a eu beaucoup de tentatives de développement socio-économique qui ont échoué parce qu’on n’a pas réfléchi suffisamment sur ce qu’on doit faire en se basant sur nos valeurs culturelles. On s’est risqué de choisir entre soit le socialisme scientifique, soit l’islamisme et le libéralisme, ou même l’esclavagisme. On peut trouver des moyens sûrs pour nous développer en se basant sur nos valeurs culturelles. L’occasion de cette interview me permet de prendre en exemple l’organisation politique et sociale du Mandé.

Les bases de la démocratie et de la vie en société de la plus grande partie des peuples de la sous-région dès le 13éme siècle étaient la charte de Kouroukanfouga pensée par l’empereur Soundiata Kéita et entérinée après de larges concertations avec les autres royaumes.

Pourquoi n’avoir pas exploité cette démocratie qui a été instaurée à cette époque et qui était différente de la démocratie occidentale mais qui intégrait déjà ses grands principes. (NDLR : droits de l’Homme ; protection de l’environnement ; liberté de choix des dirigeants…)

La seule démocratie qui est venue plus tard en occident et surtout en Europe c’était la démocratie de Rome, et cette démocratie était limitée. Celle qui avait été lancée à Kouroukanfouga par Soundiata Kéita concernait l’ensemble des peuples du Mandé, c’est-à-dire l’empire du Mali.

Il nous fallait à cela ajouter ce que nous pouvons gérer et digérer de l’extérieur ; sinon nous pouvons difficilement être comme les autres. Faisons en sorte que nous puissions être nous-mêmes. Il faut que la jeunesse comprenne cela. Même si elle est formée à l’extérieur, que ce soit en occident, que ce soit ailleurs, elle doit se dire que sa formation est faite pour servir l’Afrique. Voilà l’appel que je lance à la jeunesse pour qu’elle comprenne qu’elle a un rôle primordial à jouer dans le développement socio-économique de l’Afrique.

Que pensez-vous du projet auquel vous venez d’apporter votre témoignage ?

En parlant du balafon du Sosso, on évoque une partie de l’histoire du Mandé, une histoire très ancienne qui a évolué jusqu’à la date d’aujourd’hui. Concernant le Sosso balan, j’ose dire qu’il y a eu une interruption, une évolution négative de la gestion ancestrale et traditionnelle de cet instrument.C’est pourquoi j’ai voulu témoigner de ce que je sais de cette histoire et de mon implication dans le rétablissement normal de transmission de cet héritage de l’empire du Mali. Votre projet est noble et va dans le sens de la préservation de l’histoire et de la culture africaines.

Comment selon vous le dialogue des peuples de la sous-région peut s’amplifier pour servir la coopération, la compréhension et la tolérance entre les peuples de la sous-région ?

Le dialogue des cultures est une nécessité pour la compréhension entre les peuples. Le silence évoque la méfiance, la méfiance entraîne l’affrontement et l’affrontement se termine par des drames…Or le dialogue incite à la compréhension, la compréhension développe la coopération et la coopération invite les peuples à s’unir pour faire face à l’adversité. Dans notre sous-région nous avons été des animateurs pour la compréhension, le dialogue culturel entre nos populations pour une meilleure coopération et le développement.

A travers quelles actions par exemple ?

A travers notre rôle dans la naissance d’un certain nombre d’institutions sous régionales .Qu’il s’agisse de la CEAO,(Communauté Economique de l’Afrique de l’Ouest) qui est née au Mali, de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique) née au Mali,de l’Autorité d’Aménagement du fleuve Niger née au Mali, … Bref, toutes ces actions ont été menées dans des cadres de dialogue. Ces dialogues furent intensifs, il faut le dire, parce qu’il s’agissait d’aller vite et de faire quelque chose pour qu’on puisse se retrouver et pouvoir se comprendre pour assurer le développement de la sous-région.

En son temps quels ont été les grands projets culturels que vous avez mis en œuvre et avec quelle philosophie ?

Je disais tantôt au cours de mon interview que toute action de développement doit être sous tendue par nos valeurs culturelles. Les grands projets culturels furent d’abord les projets nationaux qui unissent l’ensemble du peuple malien et partant l’ensemble des peuples de la sous-région. Nous avons créé la biennale artistique, culturelle et sportive qui regroupait l’ensemble des jeunes et vieux du Mali. Par la suite, elle est devenue un regroupement des jeunes de la sous-région qui étaient invités à y assister ; c’est à partir de cet instant que nous avons estimé qu’il fallait absolument sur la base de cette rencontre, que nous puissions nous retrouver dans la sous-région pour créer quelque chose de durable au profit de nos populations.

Nous sommes curieux de savoir à quoi vous occupez votre temps ; si vous avez des projets ?

J’ai des projets ; j’écris souvent, je vais à la Mosquée. J’ai une ferme que je suis en train de refaire petit à petit ; j’y pratique de l’agriculture et de l’élevage. Et après la ferme, j’écris. Entre la ferme et l’écriture, je vais à la Mosquée.

Vous écrivez des nouvelles, des romans ou vos mémoires ?

Mes mémoires… (Rires amusés)

Peut-on avoir la primeur des premiers volets ?

(Rires).Vous savez à mon âge, ce que certains ne comprennent pas, il faut transmettre ce qu’on a acquis, ce qu’on a vécu qui peut éclairer les autres et contribuer à l’Histoire .

Il nous est revenu que vous jouissez d’un grand respect pour les actes humbles que vous posez, en vous rendant à des décès, à des inhumations, et par vos actions dans le social. Quelle philosophie de vie sous-tend votre ligne de conduite ?

Cette philosophie n’est pas nouvelle, elle résulte de nos valeurs de civilisation, c’est la base de notre vie en société. Il ne faut pas rejeter cette base sinon on va à notre perte.

L’individu se doit de mener des actions à caractère social en ce qui concerne les mariages, en ce qui concerne les décès et tous les évènements qui surviennent dans sa communauté, dans son voisinage, dans son entourage professionnel, dans sa famille. C’est une obligation morale pour les gens de notre âge de faire des bénédictions aux nouveaux mariés à la Mosquée par exemple puisque qu’il s’agit d’une alliance dans la maison de Dieu.

Nous avons l’honneur de vous rencontrer dans le cadre d’un tournage. Pouvez-vous nous dire ce que vous avez fait pour aider le cinéma malien ?

Vous savez, lorsque nous avons commencé à tourner des films en République du Mali, j’ai apporté personnellement mon aide à cette activité afin qu’elle serve nos valeurs de civilisation ; et c’est pourquoi quand vous voyez certains films de cette époque beaucoup de gens se posent la question de savoir comment on a pu tourner de tels films dans ce pays-là, lorsque le Président est lui-même militaire …

Baara, Finyé, Yeleen, Nyamaton …

J’affirme que toute action qui peut amener l’autorité politique à prendre conscience d’une situation donnée est une action réussie. Et des films, comme ceux que vous citez qui évoquent les problèmes de la jeunesse et des populations en général ou comme celui que vous avez entrepris sur le Sosso balan méritent d’être aidé

 Propos recueillis par Nissi Joanny TRAORE et Emmanuel SAMA à Bamako, le 22 février 2014

 Retranscription Emmanuel SAMA

 

 

 Profil du réalisateur

 Nissi Joanny Traoré, ingénieur de son et de mixage de formation (1978-1980 à Cologne ), est passé à la réalisation en 1983, après de nombreux plateaux et une formation à l’INA (Institut National de l’Audiovisuel de Paris -1983-1985-). Il est auteur d’une dizaine de fictions, parmi lesquelles, on peut noter le court métrage « L’autre école ;-1985- » (Prix du Jury aux Journées Cinématographiques de Carthage 1985) et le long métrage « Sababu ; 1992 » (Prix ACCT au FESPACO 1993 ; prix de la ville de Milan ; prix de la FIPESCI ; 1er prix du festival de la ville d’Accra). Depuis les années 2000, Joanny Traoré s’investit dans des films axés sur le patrimoine culturel. En effet en 2006, il réalise « Mamio, l’exil des dieux » (mention spéciale du Jury documentaire au FESPACO 2007) sur les péripéties de récupération par le Burkina Faso d’une statuette sacrée de la fécondité (Mamio) volée dans la région de Pobé Mengao (province du Soum) et vendue à un collectionneur européen. L’importance dans les rites et les pouvoirs de cette statuette sont mis en exergue. En 2010, le cinéaste parcourt six pays (Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana, Mali, Niger, Nigéria) pour réaliser le documentaire « Arts et techniques des textiles en Afrique occidentale » sur les différentes cotonnades de la sous-région en mettant en valeur leur richesse, leur histoire, la place qu’elles occupent place dans les rites et les évènements sociaux. Avec le démarrage en février 2014 du documentaire de fiction sur « la légende du Sosso bala », Nissi Joanny Traoré se confirme comme un cinéaste de la mémoire et un acteur de la préservation du patrimoine culturel africain.

 ES

 


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