Palais de justice de Bobo : on y entre faux marabout on en ressort lavé de tout soupçon

Publié le lundi 12 mai 2014

Le jeune orpailleur grugé par un faux marabout a-t-il eu tort de se confier à la justice de son pays ? Tout porte à le croire au regard des conditions de la surprenante relaxe du délinquant en appel, reconnu pourtant coupable d’escroquerie portant sur 7 680 000 F CFA par le tribunal de grande instance de Bobo en avril dernier. Le jugement suscite de nombreuses interrogations sans réponses pour le moment.

 Tahirou Zampou, un orpailleur de 25 ans s’est fait méthodiquement extorquer de l’argent d’un montant cumulé d’environ 10 millions de F CFA depuis 2010, par un prétendu marabout de 4 ans son aîné, employé de commerce sur papier. Si les faits paraissent rocambolesques, la procédure judiciaire engagée contre le dit marabout, poursuivi pour escroquerie ne l’a pas moins été. A l’audience du 26 avril 2013 du tribunal correctionnel, le prévenu Yabré Moussa a nié les faits d’escroquerie à lui reprochés. Il affirme pour se défendre que les sommes qu’il a reçues du plaignant Zampou Tahirou, résultent de ses relations d’affaires avec la victime. Un revirement soudain car, il n’a pas échappé au tribunal que le même Yabré Moussa avait reconnu les faits d’escroquerie devant le procureur du Faso, détaillant même « avoir usé de tromperie et de mensonge pour persuader la victime de ses pouvoirs mystiques ». Au terme du jugement N°379/13 suivant la procédure de flagrant délit, le marabout Moussa Yabré sera reconnu coupable des faits d’escroquerie et condamné à payer à Tahirou Zampou, assisté par le cabinet d’avocats, Me Benjamin Nombré, la somme de 7 680 000 CFA à titre de dommages-intérêts et 300 000 F CFA à titre des frais exposés. Six (6) mois plus tard, soit le 14 novembre 2013, le greffe du tribunal de grande instance de Bobo délivre l’expédition exécutoire, ce précieux document qui permet aux justiciables de procéder à l’exécution effective d’un jugement rendu. Et c’est le cabinet d’huissier de justice Me Moussa Koanda qui a été sollicité par la victime à cette fin. Le 6 décembre 2013, l’huissier, après les formalités d’usage, procède à la saisie conservatoire de meubles et de la parcelle d’habitation chez le marabout au secteur 13 (Dogona) de Bobo-Dioulasso alors que Yabré Moussa purge encore sa peine à Bolomakoté. Jusque là, la procédure se déroule normalement.

« Dieu seul sait ce qu’il s’est passé »

C’est sur ces entrefaits que Tozimé Zarata Boussim, la compagne du condamné viendra remettre à l’huissier une attestation d’arrêt correctionnel délivrée par le greffe de la cour d’appel de Bobo-Dioulasso. Cet arrêt, qui aurait été rendu le 17 décembre 2013 par ladite cour, « infirme le jugement attaqué en toutes ses dispositions », « relaxe le prévenu au bénéfice du doute », ordonne sa mise en liberté immédiate s’il n’est détenu pour autre cause », «  met les dépens à la charge du trésor  ». Du coup, c’est l’incompréhension voire le désarroi dans le camp de la victime, mais surtout mille interrogations. L’arrêt de la cour d’appel n’étant pas disponible au moment de notre passage au greffe de la cour le 7 mars 2014, il est difficile de se faire une idée sur les motivations qui ont conduit le tribunal d’appel à infirmer le jugement en toutes ses dispositions. Tahirou Zampou affirme que quelques « bonnes volontés » au palais de justice de Bobo lui auraient expliqué que le tribunal a convoqué en vain la partie civile avant de rendre son arrêt. Une première curiosité dans ce dossier car Tahirou Zampou est défendu par Me Benjamin Nombré, un avocat bien connu de tous au palais de justice de Bobo-Dioulasso où il a d’ailleurs exercé comme magistrat pendant une dizaine d’années avant d’endosser la robe noire des avocats. M. Tahirou se demande encore comment un prévenu qui a reconnu les faits d’escroquerie en enquête préliminaire au commissariat, puis devant Madame la procureure du Faso puisse être mis hors de cause en catimini par la cour d’appel ? Un appel régulièrement constitué par ailleurs car la cour l’a jugé recevable en la forme. Là ou le profane se perd en conjecture, c’est lorsque l’attestation de l’arrêt stipule que le tribunal a statué « publiquement, contradictoirement…..). En effet, selon le témoignage de Me Nombré, ni Tahirou Zampou, ni son avocat, n’ont eu l’occasion d’apporter une quelconque contradiction au marabout au cours de l’audience de la cour d’appel.

 Un jugement clandestin ?

 « C’est le client qui m’a remis l’attestation d’arrêt infirmant le jugement et m’a informé de la libération du condamné. Du coup tout est tombé à l’eau. Normalement l’avocat est informé de la date du jugement en appel. Mais il n’y a aucune trace d’une convocation adressée à l’avocat dans le dossier », a fait remarquer Me Nombré. Dans ses bureaux Ouagalais du 1200 Logements, l’avocat en est toujours à s’interroger sur les motivations d’un « curieux arrêt ». Dans la mesure où, s’indigne t-il « Ce sont des situations très malsaines qui arrivent. On a foiré la procédure. Beaucoup de dossiers jugés antérieurement à celui de l’escroquerie n’ont même pas encore été programmés pour être jugés en appel. Les condamnés sont toujours en prison. ». Que s’est-il donc passé ? L’avocat avoue ne pas avoir la réponse jusqu’à la date du 12 mars 2014. « C’est une situation de un poids, deux mesures. Seul celui qui a jugé peut me dire ce qu’il se passe. Je ne peux pas donner un jugement de valeur. Dieu seul sait ce qu’il s’est passé » a-t-il prudemment avancé. Pour Me Nombré, la relaxe n’aurait offusqué personne si le juge avait donné la chance à chacune des parties de s’expliquer devant le tribunal avant de prendre la décision qu’il veut. Dans l’affaire d’escroquerie, Me Nombré relève que « le jugement s’est fait clandestinement » sans même tenir compte du respect que se doivent mutuellement, juridictions et avocats. Face aux nombreux questionnements, le procureur général près la cour d’appel de Bobo-Dioulasso Maurice Nikiema soutient qu’il n’est pas question pour lui de commenter une décision de justice. Néanmoins, il suggère au plaignant ou à son avocat d’introduire un pourvoi en cassation. En tout état de cause, Me Nombre maintient « qu’il y’a eu des choses » même s’il n’avance pas de preuves matérielles pour l’instant. L’avocat promet « de creuser davantage » pour montrer à l’opinion ce qu’il s’est réellement passé.

Dans cette affaire d’escroquerie, la justice s’’était pourtant dite déterminée à envoyer un sévère avertissement face au phénomène des marabouts escrocs de plus en plus grandissant, en infligeant une « peine exemplaire ». Cette fois c’est raté, il faudra peut-être l’espérer pour la prochaine fois.

Djibril G. Touré

 

 

Le mode opératoire du faux marabout

Le compte rendu de l’audience du 26 avril 2013 du tribunal de grande instance de Bobo-Dioulasso est assez édifiant sur le mode opératoire du faux marabout. C’est sur un site aurifère à Kouroussa en Guinée que Tahirou Zampou a fait la connaissance de Moussa Yabré, présenté comme un grand marabout capable de faire prospérer ses affaires. Au premier contact, le marabout a demandé 495 000 F CFA à son client Tahirou Zampou pour faire un travail mystique censé lui procurer beaucoup d’argent. En contrepartie de la somme remise, le marabout lui concocte une mixture à base de vieux billets de banques démonétisés dont le client devrait s’imbiber 7 jours durant pour que ses affaires prospèrent. Il n’eût pas de résultats une semaine après. M.Zampou se voit proposer une autre solution : multiplier son argent grâce aux supposés génies du marabout. Pour cette opération, le marabout aura besoin de se rendre à la Mecque (2 510 000 F CFA de frais de transport et séjour) pour se procurer un parfum de 1 million ce qui fait monter la facture à 3 510 000 F CFA au total. L’argent encaissé, L’escroc ne bougea pas de Bobo, expliquant avoir été empêché par la maladie de sa mère, et qu’il ne lui reste plus que 1 300 000 F sur les frais de voyage empochés. Il usa d’un autre manège. Devant son client, il fit des incantations en maniant des feuilles de manguier qu’il transforma en billets de banque. Par ce procédé dit-il à son client sans doute envoûté, il pourrait fabriquer 3 milliards au profit de M.Zampou pour peu qu’il consente sortir 7 millions. La proposition est alléchante mais n’ayant que 2 500 000 F, Zampou dit pouvoir se contenter de seulement 1 milliard. La somme encaissée, le marabout échoue encore une fois à transformer les feuilles en milliards. Son client tente de se réveiller enfin en réclamant le remboursement de sa mise. Son marabout lui propose de nouveau de la poudre d’or fabriquée par ses mêmes génies qu’il devrait vendre très loin du Burkina en tâchant de ne pas laisser l’acheteur brûler ou mettre de l’acide sur l’or pour l’authentifier. Et voilà Tahirou Zampou engagé encore dans la vente de « l’or ». La première vente au Mali a réussi et Zampou a pu ainsi récupérer 1 million de sa mise. La seconde vente lui permet aussi d’engranger 3 millions. Lors d’une des ventes au Sénégal, les acheteurs le démasquent. Tahirou Zampou a dû rembourser l’argent de toutes les précédentes ventes pour se libérer. De retour à Bobo-Dioulasso, il tente de voir son marabout qui refuse de lui indiquer sa cour. C’est ainsi qu’il ira déposer, le 11 avril 2013, une plainte au commissariat central de Bobo contre Yabré Moussa pour escroquerie portant sur la somme de 7 680 000 F CFA. Poursuivi suivant la procédure de flagrant délit d’escroquerie, Yabré Moussa sera condamné le 26 avril 2013 par le tribunal de grande instance à 2 ans d’emprisonnement ferme et au paiement de 7 680 000 F CFA correspondant aux montants escroqués qui ont pu être justifiés.

DGT

 


Commenter l'article (9)