Matinée de pédagogie judiciaire au TGI de Léo

Publié le mardi 1er avril 2014

Jeudi 13 mars. L’affaire Hamidou Ouedraogo, alias Ben laden est inscrite au rôle. A la barre, les prévenus Nignan Alassane, Nignan Bakondona Moussa, Nignan Badianta, Nignan Abi, Nignan Abdoul Nassirou. Ils sont poursuivis pour : coups et blessures, dégradations aggravées de biens, menace de mort. Les deux premiers Nignan Alassane et Nignan Bakondona Moussa sont respectivement chef de terre et chef de village. Ils ont joué un rôle éminent dans l’arrestation de Ben laden. Les deux derniers Nignan Abdoul et Nignan Abi ont eux reconnu avoir exécuté les ordres du chef. Pour établir leur culpabilité, le tribunal a usé de patience, de pédagogie et surtout de savoir faire.

Les dossiers inscrits au rôle ce jour là étaient assez nombreux. Avant le dossier « Ben laden  », le tribunal a planché sur deux affaires de vols d’animaux et une curieuse affaire d’avortement où la prévenue ne reconnaissait ni les faits ni même une quelconque relation avec le plaignant qui avait pourtant pris le soin de faire faire un test de grossesse au niveau de la formation sanitaire du village. L’assistance qui était nombreuse ce jour là probablement venue pour l’affaire « Ben laden » semblait se passionner pour cette affaire où la jeune dame niait tout y compris devant le major qui a pratiqué le test ! La grande affaire du jour, celle pour laquelle comparaissaient deux notables coutumiers du village de Nebrou a été appelée aux environs de 11h 40mn. Pendant près de trois heures d’horloge, le tribunal s’est employé à démêler les fils de l’écheveau en vue d’établir les responsabilités.

Retour aux faits

Le 16 janvier dernier, Hamidou Ouedraogo dit Benladen est arrêté par

un groupe de jeunes à l’entrée du village de Neboun. Il est attaché aux mains et conduit chez le chef qui ordonne immédiatement de le ligoter contre une des poutres de son hangar. Il restera dans cette position de 16H à 22H. Pendant 8 heures d’horloge, il subira le supplice de la croix, jusqu’à l’intervention de la gendarmerie venue de Léo. Comment en est-on arrivé là ? Hamidou Ouedraogo avait été une première fois bastonné dans le village et devant le chef. C’était à l’occasion d’une réunion publique où dit-on il n’avait pas été convié. Personnage atypique, « Ben laden  » s’était mis à dos les notables du village qui le trouvaient asocial et irrévérencieux.

A la suite de cet incident, une chasse à l’homme avait été lancée contre les migrants mossis (communauté d’origine de Hamidou) dont les boutiques avaient été fermées une semaine durant, au motif que ces derniers avaient osé l’assister, à l’occasion du décès et de l’enterrement de sa fillette. Le différend portait sur le lieu de la sépulture. « Ben laden  » avait passé outre l’interdiction du chef pour faire inhumer sa fille derrière sa concession à la sortie du village, route de Pô. La médiation entreprise par le Haut commissaire à l’époque avait permis de calmer la situation. Mais le 16 janvier 2014, à la surprise de Ben laden, un groupe de jeunes lui coupent le chemin, s’emparent violemment de lui et le conduisent manu militari chez le chef, dans une ambiance hystérique.

Stratégie de défense des prévenus

Nier les faits, ne concéder que ce qui est évident et le moins possible, tel semble être la stratégie des prévenus. Sur les trois chefs d’inculpation, les principaux inculpés que sont le chef de village et le chef de terre, ont choisi de tout rejeter en bloc. Les violences et voies de fait ? Nous n’étions pas sur le théâtre des faits et nous ne pouvons pas frapper quelqu’un en raison de notre âge. Sur la destruction des biens ? Nous ne l’avons su qu’après coup. Sur les menaces sous condition ? Archi faux diront tous les cinq prévenus. Mais qui a ordonné l’arrestation de Hamidou dit Ben laden ? Ce n’est pas moi a répondu chacun des chefs. Mais quand Ben laden a été attaché au poteau du hangar, quelle a été votre attitude ? Je n’étais pas d’accord dit le chef de village mais il y’avait du monde. Quand je l’ai trouvé attaché, je ne pouvais pas faire autrement. Le chef de terre quand à lui dit s’être rendu au domicile du chef quand il a entendu des cris provenant de là-bas. C’est là qu’il a vu que Ben laden était attaché. J’ai dit de ne pas lui faire du mal. Et quand les jeunes ont annoncé qu’ils iraient détruire la maison de Hamidou, je leur ai dit de ne pas faire.

Les confrontations produisent des résultats

Quand les jeunes sont interrogés à la barre sur l’identité du donneur d’ordre, ces derniers sont formels : C’est le chef qui nous a ordonné de procéder à l’arrestation de Hamidou. Et quand nous l’avions amené à son domicile, il nous a félicité et dit que nous avons fait du bon boulot. Un troisième prévenu (Nignan Baduita) abondera dans le même sens : l’ordre d’arrêter Hamidou est venu du chef de village et du chef de terre.

Conforté par ses aveux, le procureur revient vers le chef de terre : Vous avez déclaré au parquet que c’est vous qui avez ordonné l’arrestation de Hamidou oui ou non ? Oui j’ai dit cela. Pensez-vous qu’un citoyen a le droit de faire arrêter quelqu’un, rebondit le procureur ? Nous avons agi dans la colère. La colère est-elle passée ? Oui. Est-il normal d’agir de la sorte ? Ce n’est pas correct. Si le chef n’avait pas donné l’ordre, ce qui est arrivé aurait-il pu arriver ? Non. Même offensive du procureur envers le chef de village : Est-ce que ce que vous avez fait est bien ? Non, c’est pas bien concède le chef. Si quelqu’un profane vos coutumes et vous menace comme vous dites, n’est-ce pas mieux de saisir la police ou la gendarmerie ? Nous avons prévenu le chef de Bieha et le Haut commissaire. Vous ont-ils dit d’aller détruire les biens de Hamidou ?

Non, ils ne l’ont pas dit. Vous voyez, vous reprochez à Hamidou de ne pas respecter l’autorité que vous êtes. Ce que vous avez fait est aussi un manquement à l’autorité… Visiblement, le procureur venait de marquer un point. Il reviendra dans ses réquisitions sur cet épisode du procès. Les prévenus dira t-il, particulièrement le chef de village et le chef de terre avaient tous reconnu au parquet ainsi qu’à la gendarmerie avoir donné l’ordre d’arrêter Hamidou : S’il faut le faire, ils le referont avaient-ils déclaré pendant la phase d’instruction du dossier. S’il n’y avait pas eu procès déclare le procureur, les prévenus auraient maintenu les positions qu’ils avaient préalablement défendues. D’où l’intérêt du tribunal et du procès dira-t-il. Les prévenus ont non seulement reconnu leur faute mais ils se sont engagé à reconstruire la maison détruite de Ben laden et à œuvrer pour le retour de la sérénité dans le village.

A l’endroit de Hamidou dit Benladen, le procureur tiendra ces propos empreints de sagesse : « Il ne sert à rien d’avoir tout le monde sur le dos. Une vie paisible est une vie faite de concession ». Sans doute touché par cette leçon de morale sociale, ce dernier s’est engagé devant le tribunal à entreprendre des démarches de bonne volonté envers les notables du village, s’il lui était donné d’y retourner. Le tribunal a noté les requêtes en réparation faites par la victime, de même que les réquisitions du procureur demandant de condamner les prévenus à une peine d’emprisonnement de 12 mois avec sursis et une amende également assortie de sursis à décider par le tribunal. Le délibéré est attendu pour le 27 mars 2014.

Visiblement le tribunal a voulu s’inscrire dans la pédagogie plutôt que dans la répression. Nous aurions échoué si nous n’arrivons pas à réconcilier les parties et par conséquent à ramener la sérénité dans le village dira le procureur du Faso. Le rôle de la justice c’est de travailler à ce que la paix et l’harmonie règnent dans la société. Avec ce procès la justice a remplit sa part de contrat. Pour le reste, il appartient aux autorités administratives de prendre le relais, tant pour le suivi de la décision judiciaire qui en sortira que pour les réparations civiles qui s’imposeront. Tout laxisme pourrait être préjudiciable au retour de la paix.

Par Germain B. NAMA

 

 


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