Malades mentaux : les grands oubliés de l’Etat

Publié le mardi 1er avril 2014

Leur condition de vie au Burkina est effroyable. Ces malades mentaux qui ont perdu la raison sont également victimes de l’indifférence étatique. Ils sont quasi oubliés sur le triple plan juridique, infrastructurel, de traitement et réinsertion. Pourtant, leur état d’éprouvé commande une attention particulière. Mais Dieu n’oublie pas ses enfants, certaines bonnes volontés travaillent âprement pour alléger voire les délivrer de la damnation.

Errant dans les rues et cherchant leur pitance dans les décharges publiques, dormant sous des ponts ou étroitement surveillés dans des domiciles, les débiles mentaux ont tous un dénominateur commun ; ils sont victimes de ségrégation. A ce niveau de constat, on est tenté d’affirmer que quand on est atteint d’un handicap mental on perd tout. Toute chaleur humaine notamment de parents et amis mais aussi la jouissance de droits permettant de vivre dans la dignité. Ils mènent une vie pathétique, morne et morose. Comme pour dire « nous avons aussi le droit de vivre comme vous » certaines personnes atteintes de handicap mental troublent l’ordre public. La loi ne prévoit les assister qu’à travers le mécanisme de la tutelle, la curatelle et l’assistance judiciaire en fonction de la gravité de leur état. Cette assistance se préoccupe beaucoup plus de la gestion du patrimoine du majeur incapable que de l’aider à vivre dans une certaine dignité en édictant des mesures concrètes dans ce sens. En principe, une telle mission est inhérente au fonctionnement normal d’une société moderne. Et l’Etat est le premier responsable en la matière.

Quelque cas de malades mentaux de la capitale

 Tous les noms utilisés ici ont été forgés en vue de garder l’anonymat. René est étudiant à l’université de Ouaga II. Il a été atteint de troubles mentaux dès l’entame de son année de licence en Droit. Très vite il sera exclu de la maison qu’il louait avec ses compagnons étudiants. Sa sœur le récupère et l’héberge. Mais attention ! Il dort au-dehors sur la terrasse avec ses bagages qu’il gardait à l’arrière cour. La sœur déménage malgré cela et l’abandonne. Avec l’intervention des voisins, Réné comprend qu’il est devenu persona non grata. Il prend ses bagages dès que le nouveau locataire effectue son déménagement et disparaît… Bilé vit avec ses parents à Zogona. Il porte toujours le même vêtement luisant de crasse. Dans le quartier, on le voit et on le sent venir de loin car il défèque directement dans ses vêtements. Inutile de vous indiquer où il dort dans la cour… Yao vit aussi dans sa famille mais laissé à lui-même. Il doit mendier pour manger… François lui se montre très violent lorsque survient sa crise.

Un malade mental qui a élu domicile sous un arbre non loin de la police municipale

Il est permanemment enchaîné dans une chambre. Tenga faisait ses va et vient sur l’avenue Babaguindacelle, celle qu’il a choisi de squatter au quotidien. Il sera violement percuté par un automobiliste. Ses deux pieds sont sévèrement fracturés. Une association prend pitié de lui et donne un engin roulant pour se déplacer. Blaise dormais à côté d’une poubelle de laquelle il se nourrissait des pourritures du quartier wemtenga. Il a un ventre ballonné. C’est un secret de polichinelle, au centre ville maintes fois on voit des déficients mentaux se promener nus comme des vers de terre.

Des actions louables et à soutenir 

Des personnes de bonne volonté, éprises d’humanisme travaillent malgré leurs très modestes moyens à donner de la dignité à ces malades. Toutes les structures étatiques notamment les ministères des droits humains et de l’action sociale ne mènent pas d’actions concrètes en faveur de ces malades. La structure publique qui a mis en place un service spécifique pour s’occuper à fond des malades mentaux est la police municipale. Son directeur général, M. Clément Wangau déplore le fait qu’ « au Burkina Faso nous n’avons pas de structure appropriée pour une prise en charge quasi permanente des malades mentaux  ». Mais la direction de la police municipale décide de faire de son mieux.

Une unité d’intervention mobile est sur le terrain pour neutraliser les malades errant qui troublent l’ordre public. Le poste de commandement reçoit les appels de citadins ou des parents de malades mentaux violents ou perturbateurs de l’ordre public. L’assistant de police Kongo Jean Modeste, chef de la section du poste de commandement radio de la police municipale affirme qu’ « ils reçoivent énormément d’appels, soit de la part des parents de malades violents désirant conduire leurs malades à l’hôpital ou des usagers pour se plaindre d’un malade mental qui perturbe l’ordre public et nous transmettons le message à l’équipe d’intervention qui se transporte sur les lieux ».  Selon M.Compaoré Rasmani le premier responsable de la brigade mobile d’intervention, « la brigade est composée de vingt éléments repartis en deux équipe de 10 qui sont sur le terrain ». Rasmani donne des cas concrets des interventions de sa brigade qui sont confirmés par le centre psychiatrique de l’hôpital Yalgado. « Si vous avez remarqué, celui qui errait sur le pont à Cissin n’est plus là », déclare notre interlocuteur pour illustrer ses affirmations.

Rasmani confirme que sa brigade intervient aussi bien pour des cas de malades mentaux vivant dans des familles que pour ceux errant dans la ville. Ce n’est pas sans difficultés que la brigade accompli cette tâche. D’abord aucun fonds au nom de ce service ne lui est alloué. Pire les deux véhicules que la brigade utilisait sont aujourd’hui au garage pour cause de panne. Bien qu’aucun texte ne spécifie que c’est la police municipale qui doit s’occuper des malades mentaux, elle est la seule à être assaillie par des appels les concernant. Rasmani relève qu’ « ils sont même interpelés pour des cas ne nécessitant pas leur secours ». Un autre problème, nombre de fois lorsque la brigade amène un malade à l’hôpital, les médecins refusent de les prendre tant que le malade n’a pas d’accompagnant. Ce qui entame la volonté des policiers à transférer principalement un malade errant au centre hospitalier. Le cas échéant, ils seront obligés d’assister le malade, le nourrir, payer ses ordonnances, etc. alors qu’aucune ressource au niveau de la police municipale n’est prévue pour cela. En dépit des obstacles, la brigade d’intervention compte à son actif 197 interventions en faveur des malades mentaux pour l’année 2013.

C’est d’ailleurs « la seconde grosse tâche de la police municipale après les opérations de sensibilisation », assure Kongo Modeste. Pour plus d’action Clément Wangau, le directeur général annonce que « la mairie est en train de réfléchir avec le service du développement social pour voir comment l’Etat peut nous accompagner pour mettre en place un centre d’accueil parce qu’on se dit que certains déficients mentaux peuvent être récupérés si toutefois ils sont bien accompagnés, bien suivis  ». Cependant, ils ont trouvé comme astuce de travailler en collaboration avec une très dynamique association nommée l’Abasmei (Association Burkinabè pour l’assistance, le suivi et la santé des malades mentaux errant et isolés. Cette association est présidée par une religieuse. La sœur Rosalie Kanzyiomo. Ses actions sont bien appréciées par le directeur et ses subalternes.

Zoom sur des structures d’aide aux malades mentaux

L’Abasmei a vu le jour le 4 novembre 2011. Cette association s’est assignée comme objectif la prise en charge des malades mentaux, de leur hospitalisation jusqu’à leur insertion dans la société. Selon Kaboré Nicaise, membre du groupement, « les actions de l’association en faveur des malades mentaux sont diverses. Il s’agit du social, de la santé et de la réinsertion socioprofessionnelle ». En effet, l’association va sur le terrain elle repère les malades mentaux, leur apporte de la nourriture, change leur vêtement sinon habille ceux qui sont dévêtus et les retire de leur milieu malsain en les conduisant au service psychiatrique de Yalgado.

Là elle commet deux personnes qui feront office d’accompagnants qui se relaient jour et nuit auprès du déficient mental. L’association doit trouver les moyens de rétribuer chaque accompagnant à hauteur de 30 000f CFA mensuellement. Après guérison, les membres recherchent les parents de leur assisté via communiqué à la radio pour le rendre à sa famille. Mieux pour ceux qui avaient un métier, l’association leur donne une certaine somme en vue de leur permettre de reprendre leur activité. Et pour ceux qui n’en avaient pas, ils sont formés et insérés dans le tissu économique et social. Cette méthode a donné des preuves concluantes. Quelques exemples ? Une femme qui était atteinte de handicap mental était dans une situation piteuse avec un bébé. L’association l’a récupérée, accompagné, payé ses soins à l’hôpital et après communiqué à la radio a pu la remettre à sa famille. Aujourd’hui l’enfant a grandi et la bonne dame vend des légumes au marché de Saaba.

La dernière bonne nouvelle c’est qu’un homme est venu la demander en mariage. Une vieille femme malade mentale qui avait élu domicile devant la CNSS a eu l’accompagnement de l’Abasmei. Après guérison son fils, inspecteur des impôts à Bobo est venu chercher sa mère huit mois après. Un étudiant en année de licence qui avait piqué une crise psychologique se promenait sur le campus. Avec le concours de l’association, ce dernier a retrouvé ses esprits et travaille quelque part dans la capitale comme vigile vu que pendant sa crise il avait déchiré tous papiers, l’Abasmei éprouve des difficultés pour sa réinscription. Mais elle a pu récupérer son BEPC et essaie de l’encadrer afin qu’il passe les prochains concours de la fonction publique. Un compatriote venu de la Côte d’Ivoire avait aussi été frappé par une crise de folie. L’Abasmei l’a aidé à se retrouver sur fonds propre et à restitué à ce dernier la somme de 113 000f Cfa qu’il avait par devers lui. Le bilan de l’association en 2013 est éloquent. Elle a sauvé 17 personnes de la folie et les a réinséré dans le tissu économique et social. « Ils sont guéris et mènent leur vie normalement chez eux  », se rejouit Kaboré Nicaise. 5 personnes ont dit avoir le salut grâce à l’Abasmei dans le bilan de sa première année de fonctionnement.

Pourtant l’Abasmei ploie sous de terribles difficultés. Elle manque cruellement de fonds mais l’esprit de sacrifice pousse ses membres à mettre la main dans la poche. Elle se retrouve souvent avec des assistés qui n’ont pas de parents ou que les parents refusent de récupérer. L’Abasmei se doit imaginer d’autres solutions. Parmi ces cas deux ont été transférés à l’intérieur du pays à Houndé dans un centre d’hébergement. Un autre à été conduit hors de nos frontières à Bouaké en Côte d’Ivoire par absence d’infrastructure d’accueil.

L’Association Sauvons Le Reste ‘SAULER’ est très active en faveur des malades mentaux dans le grand nord du Burkina. Créée le 21 juin 2012 elle prend en charge les soins primaires de malades mentaux errants dans la rue. Cela se traduit par des opérations de pansement des plaies ; de bains ; de rasage des cheveux et coupures des ongles ; de référence vers les formations sanitaires. Sauler prend aussi en charge leurs besoins alimentaires.

A cet effet, elle organise entre autre des repas communautaires. Donne de l’argent à des restauratrices pour donner à manger aux déficients mentaux qui se trouvent dans leur périmètre. L’association leur distribue également journellement des repas sans oublier leur prise en charge vestimentaire. Sauler travaille aussi à leur réinsertion sociale et sensibilise les populations à propos des conditions de vie des malades mentaux. Sauvons Le Reste bat de l’aile dans son œuvre. Selon Adama Ouedraogo le président, « Sauler, est confrontée à de multiples difficultés notamment l’insuffisance de ressources matérielles et financière ; l’inexistence d’un local approprié pour immobiliser certains patients ; le nombre croissant de malades mentaux dans le nord ».

Le centre psychiatrique de Yalgado qui reçoit les malades mentaux est dans un état de précarité indicible. 20 ans durant, le centre n’a pas connu de réfection. Le local est exigu. Les portes de certaines chambres sont défoncées par des malades violents. Compaoré Seydou, un psychiatre du centre cite une litanie d’entraves minant le bon fonctionnement du service. Il s’agit entre autre de l’insuffisance des chambres et qui sont même inappropriées ; les médicaments coûtent cher et difficilement trouvables dans les pharmacies. Le centre fait face souvent à des malades violents qui troublent la quiétude de l’hôpital. Et n’y a pas un personnel aguerri pour les contenir malgré leurs incessantes demandes. Le vigile à qui ils font souvent recours est victime de plusieurs morsures de malades violents. Le personnel psychiatrique reste aussi énormément insuffisant.

Hamidou TRAORE


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