Attention à la cour effrénée aux chefs coutumiers !

Publié le samedi 5 avril 2014

Le jeu politique qui se noue autour des chefs coutumiers, n’est pas sain à proprement parler. Ce n’est pas la première fois que ces gardiens de la tradition sont ainsi courtisés. A titre de rappel historique, l’explorateur Binger qui a séjourné dans les pays du Burkina Faso et notamment à Ouagadougou en 1888, alors que naaba Sanem était sur le trône, fit un portrait élogieux du prince Kutu, qui deviendra plus tard, naaba Wobgho. Pour Binger, Kutu sur le trône serait un excellent allié pour la France. Le capitaine Destenave qui arrive, presque dix ans après, se verra interdire l’entrée de Ouagadougou. Le naaba qui lui interdit l’entrée du mogho n’est autre que le prince Kutu devenu, entretemps, naaba Wobgho.

Le Conseil de notables qu’il a réuni, quand Destenave a sollicité une permission d’entrée dans le mogho a pris la résolution suivante : « (…) accepter les blancs, c’est abdiquer toute autorité en leurs mains. Les blancs veulent faire chez nous ce qu’ils ont fait ailleurs (…) faire de nous à leur manière, de nouveaux esclaves de leurs intérêts  ». Extraordinaire résolution, prise en ces temps anciens dont le sens politique colle comme un gant à la situation actuelle de notre pays. Il suffit simplement de remplacer « les blancs » par « les politiciens » pour mettre la résolution en contexte.

Dans le processus politique en cours, les chefs coutumiers sont devenus plus que jamais objet de convoitise. Les partis politiques se les disputent parce qu’ils sont, comme au temps colonial, des relais importants pour « s’attacher le peuple », au risque même de provoquer des dérives, en généralisant la chefferie à des sociétés qui n’en ont pas connu.

Dans l’histoire politique de notre pays, le CDP a été celui-là qui a le plus instrumentalisé les chefs coutumiers. Sous les républiques passées, les chefs ont été présents en politique. Ils ont souvent joué des rôles de premier plan, le Boussouma « survivant  » de cette époque en est le témoin. On a eu aussi le cas de Larlé Naba Abgha, (l’ancêtre de Tigré). Mais cela n’avait jamais atteint la « massification  » connue sous le CDP. La naissance du MPP est en train de donner une autre dimension à cette sollicitation des chefs coutumiers. La preuve, Roch est allé leur donner la primeur de sa démission du CDP. Dès lors, les chefs sont devenus l’instrument ou la mesure de la puissance des deux ennemis mortels CDP#MPP.

Qu’est-ce que l’institution chefferie coutumière va-t-elle en tirer ? Sûrement, dans les deux cas, (avec CDP ou MPP) un rôle plus affirmé des coutumiers dans la gestion des affaires de l’Etat. Certains chefs auront des strapontins politiques. Les moins chanceux ou inaptes, des broutilles. L’institution quand à elle va se corrompre et devenir l’objet de toutes les détestations, comme notre passé politique l’a maintes fois illustré. Or la mort de la chefferie coutumière, c’est la mort de notre société qui sera dès lors privée de tous les anticorps sociaux qui évitent de « faire de nous de nouveaux esclaves » de l’uniformisation mondiale. Les chefs coutumiers eux-mêmes se mettent ainsi en danger, selon la bonne formule de Machiavel « si vous êtes cause que quelqu’un devienne roi vous courrez à votre perte »

Qu’est-ce que la démocratie et la politique vont gagner ? Les chefs deviennent les arbitres incontestés de notre démocratie et des choix politiques à mener. Ils sont ceux qui choisissent nos futurs leaders politiques. Or il n’y a pas un plus grand mal pour la démocratie que la mise sous tutelle, quelle qu’elle soit. La démocratie est une négociation permanente permettant le triomphe du consensus du moment, sur des bases et des valeurs partagées et consolidées. Si la démocratie est sous tutelle, elle reproduit le même ordre. C’est une des explications sans doute de la longévité exceptionnelle du CDP. C’est sûrement la raison qui fonde aujourd’hui Blaise Compaoré à revendiquer l’inamovibilité. 

On peut donc craindre, sauf à penser recadrer les choses une fois aux affaires, que le MPP, s’il n’y prend garde pourrait rapidement tomber dans les travers du CDP. Comme dit une sagesse africaine « les humains ressemblent terriblement à leurs parents en vieillissant »

Newton Ahmed BARRY


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