Justice et médias : Les règles d’une cohabitation pacifique

Publié le mardi 18 mars 2014

Le juge et le journaliste, ce sont deux personnages rendus célèbres par la force des choses, singulièrement ces quinze dernières années au Burkina Faso, et cela à la faveur de la multiplication d’affaires judiciaires, dans un contexte d’Etat de droit où les citoyens investissent de plus en plus l’espace public et mettent en avant des revendications démocratiques.

 Pourtant ces deux personnages à qui la société a conféré un rôle éminent dans la consolidation de la démocratie entretiennent des relations plus ou moins froides pour ne pas dire mauvaises. A la base de cet état de fait, une profonde incompréhension mais aussi une suspicion réciproque. L’incompréhension d’abord. 

Dans une communication délivrée le 25 février dernier à l’occasion d’un colloque organisé par le Conseil supérieur de la communication, le magistrat Arnaud Ouédraogo identifie la source de cette incompréhension à travers deux principes contradictoires : l’obligation de réserve et le droit à l’information. Pendant que le juge cultive le secret, dans l’intérêt de la procédure, le journaliste fait du droit à l’information, un principe applicable ici et maintenant.

Mais en réalité explique le communicateur, c’est parce que l’un et l’autre ne tiennent pas la même horloge. Le premier (le juge) marche d’un pas lent, tandis que le second (le journaliste) marche d’un pas pressé. Si le temps judiciaire et le temps médiatique n’ont pas le même rythme, ils recherchent en fin de compte un même but : la vérité.

Une autre source d’incompréhension entre le juge et le journaliste, tient à l’approche que chacun a de la notion de liberté. Le principe de liberté est revendiqué à la fois par le juge et par le journaliste. Sans liberté de jugement, le juge est livré à l’arbitraire. « Le juge appelle toujours la liberté à son secours pour éclairer son interprétation des lois. Selon un principe général de droit, la liberté est le principe, l’interdiction l’exception : « tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché »

Mais dans la pratique, deux conceptions se heurtent à propos du principe de liberté. Pour le journaliste le principe de liberté se décline en liberté de presse ou encore en liberté d’expression. Elle est totale ou elle n’est pas. Or le juge est souvent appelé à arbitrer entre plusieurs libertés concurrentes sans hiérarchie préétablie soutient le communicateur.

Citons à cet égard le droit au respect de la vie privée, le droit à l’honneur et à la considération des personnes, le droit à la présomption d’innocence etc. Il faut donc conclure-t-il, que justice et médias apprennent à se connaître : « Nos libertés auront autant à souffrir d’une Justice qui marche au pas des médias que des médias qui marchent au pas de la Justice. Pas d’entente cordiale ni d’inimitié tranchée, seulement le regard rivé sur les valeurs communes : la liberté et la vérité ». 

Mieux se connaître est sans doute utile pour dissiper les malentendus même s’il ne faut pas rêver de voir la tension qui caractérise leurs rapports ramenée à un degré zéro. Cela tient à la nature des deux professions, des professions aux logiques différentes et dont les dynamiques contradictoires ont bien souvent paradoxalement produit des effets inattendus mais cependant bénéfiques sur le cours de la justice.

Mais la crise de confiance entre justice et médias va au-delà de l’incompréhension sur les principes. On peut certes adhérer à des valeurs communes sans pour autant se retrouver sur le terrain de la mise en œuvre de ces valeurs.

Des affaires judiciaires emblématiques comme l’affaire Norbert Zongo ou encore l’affaire Guiro (du nom de l’ancien directeur général des Douanes) ont constitué des terrains d’affrontements entre juges et hommes de médias. Sur un autre registre, les journalistes se sont retrouvés à la barre dans des affaires qui les ont opposées à des juges. Rien d’extraordinaire en cela dirions-nous, si ce n’est que les uns et les autres, dans l’objet qui leur est reproché ont souvent tourné le dos aux règles de leur profession. Dans les deux cas, il s’agit de mauvais coups portés à la profession.

On peut donc en conclure que chaque fois que les deux acteurs sont entrés en collision grave, c’est qu’il y a eu quelque part des manquements aux règles déontologiques et professionnelles. Il s’ensuit à contrario que pour que se renforce la solidarité entre le juge et l’homme de médias, il importe que chacun travaille avant tout à cultiver l’excellence. Une justice bien rendue qui a su s’affranchir des pressions de toutes sortes pour faire triompher la vérité a droit à la reconnaissance de tous, du journaliste en particulier.

De même, le journaliste qui résiste à la tentation du « coup médiatique » et qui cultive l’excellence rencontre auprès du juge, respect et protection. Il importe donc de revisiter les pratiques respectives de la justice et des médias afin de construire à l’aune des valeurs, le socle des solidarités nécessaires au renforcement de l’Etat de droit.

Par Germain B. NAMA 


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