De l’Humilité !

Publié le mardi 21 janvier 2014

 Façade imposante d’un immeuble tout aussi imposant de Ouaga ‘’émergent’’ abritant le siège d’un organe de presse.

Je passe devant là par hasard. Mon regard est attiré par de colosses sbires en faction.

Je me demande si c’est la Défense ou Kossyam ici pour être aussi bien gardé. Grand portail grillagé. Je m’avance. Les sbires me regardent avec méchanceté. Je veux me diriger vers la porte. Ils me barrent le chemin et l’un d’eux vocifère :

-On n’entre pas.

-Pourquoi ?

- C’est interdit.

-Par qui ?

-Madame, vous posez trop de questions.

- Je veux voir un ami.

Je n’étais plus sûre que l’ami en question y travaillasse encore car les journalistes burkinabè sont de vrais oiseaux migrateurs (<<mais on va faire comment ?>>) diront certains.

-Comment s’appelle-t-il ?

Je donne son nom. Moue dubitative. Non, on ne le connait pas. J’insiste.

-Pouvez-vous entrer et demander à l’intérieur ?

Après hésitation, il s’exécute et revient me dire que quelqu’un arrive. Une dame, sans doute une des secrétaires le suit. Je pense qu’elle est venue plus par curiosité que pour répondre à ma requête. Elle dit ne pas connaître mon ami, je lui demande de faire sortir un journaliste. Elle repart, perchée sur ses talons aiguilles et son maquillage outrageant. C’est une femme orange.

J’attends toujours et je vois un grand monsieur à la veste bigarrée avec cravate mal assortie et couleurs qui jurent se diriger vers moi (pourquoi la majorité de nos compatriotes s’habillent-ils si mal en costumes ? Le mariage des couleurs et le goût des belles cravates, non, pa lébéd bé baaba.) 

Papa Z. le sapeur, on a besoin de tes services.

Il me regarde de haut, me tend la main et se présente :

Mr Kon…

-Angèle Bassolé, dis-je en retirant tout aussitôt ma main.

Je ne supporte pas les gens de ma génération ou plus jeunes encore qui se présentent en se donnant du Mr ou du Mme, qui parlent d’eux-mêmes à la troisième personne comme de Gaulle dont on raconte que chaque matin, à son réveil, il se mettait devant son miroir et priait ainsi :

-Sacré-Cœur de Jésus et Immaculé Cœur de Marie, faites-moi confiance !

Rien de moins. 

Ici, au Faso, l’humilité a foutu le camp tout comme l’intégrité.

Avant on disait de nous :

-Ils sont humbles et très simples.

On nous citait en exemple aux Ivoiriens et aux autres peuples côtiers : Camerounais, Congolais et Cie. Mais cette louange-là n’est plus valable, car de nombreux burkinabè sont devenus arrogants, orgueilleux, carrément impolis et inciviques.

Plus aucun respect pour l’autre. On se croit arrivé, alors on humilie, on piétine tout sur son passage et on passe.

Les Burkinabè sont maintenant très fort en calcul et connaissent parfaitement leur table de multiplication mais la seule qu’ils maîtrisent vraiment est celle par zéro.

Voir une personne et ne même pas ‘’la calculer’’, ça, c’est désormais la marque déposée au Faso.

Ignorer royalement l’autre parce qu’elle n’est pas du même statut social que soi, n’a pas les mêmes moyens, ne roule pas en voiture, n’a ni villas ni argent commence à devenir la spécialité de plus en plus de Burkinabè. Il n’y a rien de mal à montrer sa réussite car ça peut inciter d’autres à vous imiter ; c’est stimulant même mais juger et reléguer une personne sur la seule base de son avoir en oubliant tout son être est dommage.

J’aime les situations où l’on m’ignore car je peux observer les gens et les faits incognito.

Fespaco 2012. Je suis assise sous un appâtam d’un hôtel, lieu de rendez-vous des festivaliers. Je prépare ma prochaine chronique. Scène cocasse d’abord à l’entrée. Le garde de sécurité en faction à la porte d’entrée refuse de me laisser entrer. Je demande pourquoi. Il dit qu’il ne me connait pas. Je lui demande s’il connait tous ceux qui franchissent le seuil de cet établissement et lui dis ensuite que ce lieu est public et donc ouvert à tous. Un de ses collègues passant par là et qui me reconnait (car j’allais là tous les jours pour travailler) intervient en lui faisant une remontrance puis s’excuse auprès de moi. Je réplique que ce n’est pas grave. Et puis, je suis intriguée en allant m’asseoir. Et je comprends tout. Ce jour-là, j’étais vêtue d’un pantalon-cargo retroussé (vous savez celui avec plusieurs grosses poches), les cheveux aux vents, des demi-bottes cuir indien, couleur sable du désert, un tee-shirt noir à l’effigie de Norbert Zongo (celui de la commémoration du 14e anniversaire de son assassinat avec ce message fort : <<Le Temps passe, l’impunité demeure>>.) Chaque fois que j’ai porté ce tee-shirt, j’ai été surprise du regard étonné des gens : dans la circulation, à la banque, à l’église, partout, des gens se retournaient, s’arrêtaient pour me regarder comme si je débarquais de Mars. Rires.

Retournons-donc à mon appâtam où grouillent tout autour de plus en plus de monde. Une cérémonie semble se préparer. Je continue, plongée dans mon travail. Des festivaliers, des officiels commencent à arriver. Le ministre est annoncé. J’apprends que c’est une activité organisée par l’association des cinéastes pour les jeunes scénaristes amateurs, la première du genre, me précise-t-on. C’est un ‘’pitch’’ (dans le langage cinématographique) à l’intention donc de ces jeunes voulant se lancer dans ce métier mais aussi des éventuels producteurs intéressés ; mais comme au Faso, on a l’art du mélange, j’y vois aussi des cinéastes déjà confirmés présenter leurs scénarios.

La cérémonie tarde à débuter car on attend toujours le ministre. Il s’amène effectivement enfin. Tout le monde se presse autour de lui. Je reste rivée à mon ordinateur.

 De ma place, j’entends toutes les présentations ; je note celles me paraissant avoir un potentiel.

A chaque présentation, l’animateur demande s’il y a des producteurs dans la salle intéressés ou des questions. Au bout d’un très long moment, je vais pour poser une question à un auteur dont le scénario m ‘a captivée, toujours drapée dans mon cargo et tee-shirt Norbert Zongo. Bien sûr, je suis objet de curiosité de tous. Il est demandé de se présenter avant. Je le fais en déclinant mon identité et ma profession. Je mentionne que je viens de démarrer une maison de production et reviens de Niamey dans ce cadre. Avant que je ne regagne ma place, je suis assaillie de ces mêmes gens qui ne m’avaient pas du tout calculée auparavant. On prend mon contact, on me remet des scénarios. D’ici la fin de la cérémonie, je me retrouve avec des manuscrits de scénarios à n’en pas finir et la veille de mon départ, un des responsables vient me donner un gros bouquin rassemblant tous les projets présentés. Je pense à l’excédent de bagages que je risque d’avoir mais je le prends et retourne avec tout ce que j’ai reçu. Je travaille depuis lors avec d’autres collègues canadiens à produire certains d’entre eux.

Le Burkina émergerait réellement de terre si les Burkinabè acceptaient de retourner à la terre d’où nous venons tous. Je n’ai pas dit d’aller cultiver ni de s’effacer au point devenir néant, car j’ai déjà rencontré ici au Canada certains de nos représentants officiels, ministres et diplomates ne pouvant soutenir le regard de leurs interlocuteurs et donc, leur parlant tête baissée. Non, Il ne s’agit pas de cela. Mais retourner à la terre, c’est retourner à ce que nous sommes profondément, à notre ‘’humus’’, signifiant terre d’où vient ce mot humilité. Nous sommes de la terre rouge et ocre de ce pays sans aucun accès à la mer, cette terre aride et ingrate qui fait trimer nos braves paysans pour juste un peu de grains. Le plus surprenant pour moi est que de nombreux Burkinabè portent des noms dérivant du mot terre (tenga pour les Mossé), mais, hélas, ils n’ont plus le talon collé à cette terre, tellement ils veulent s’élever à tout prix. Tout le monde est grand au Faso, tout le monde veut devenir môgô puissant, tout le monde est ‘’patron’’. Ainsi, vous voyez des scènes affligeantes où de dignes pères de famille, souvent même plus âgés que de jeunes responsables courent au devant d’eux pour leur ouvrir la portière, prendre leurs sacs à leur arrivée et départ avec courbettes à l’appui parce que gardiens de leurs maisons et entreprises ou chauffeurs. Idem quand ils sortent ou rentrent.

-Bonjour patron, merci patron, au revoir patron.

J’observe de telles scènes toujours très peinée et surprise, surtout venant de personnes défenseurs de droits humains mais humiliant quotidiennement leurs employés. Ils devraient méditer cette maxime disant que <<l’humilité n’est honte que pour celui qui humilie[1]. >>

Notre pays, le Burkina Faso peut très bien se développer et est développable mais en plus des obstacles systémiques, il y a ce manque d’humilité de la part des uns et des autres incapables d’accepter la moindre critique, même constructive pour leur bien, celui de leurs entreprises, celui de tout le Faso. Faire la moindre suggestion en vue d’une amélioration est prise avec suspicion et automatiquement rejetée. Même quand on est conscient de ses lacunes, on persiste et signe dans son erreur en préférant se perdre que de demander son chemin[2].

Alors, moi, j’ai choisi le sous-marin. Je ne dis plus rien du tout face à certaines situations, je plonge aussi profondément que je peux dans le silence. Essayez, ça vous sauvera des querelles et inimités inutiles.

Il était une fois l’Humilité au pays des hommes intègres !

Forget it !

 

Angèle Bassolé, Ph.D.

Écrivaine et Éditrice,

Ottawa, Ontario

Angelebassole@gmail.com


[1] Edward Albee, dramaturge américain, trois fois lauréat du célèbre Prix Pulitzer en 1967, 1975 et 1994, il est l’auteur de la pièce : Qui a peur de Virginia Woolf ?

[2] Charles Churchill, poète anglais.


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