Joséphine Ouédraogo : « Devant Dieu le meilleur d’entre nous devient médiocre »

Publié le mardi 21 janvier 2014

Elle a été une figure de proue de la révolution d’août 1983. Joséphine Ouédraogo a, en effet, occupé le poste de ministre de l’essor familial et de la solidarité de 1984 à 1987. Aujourd’hui, elle est à la tête du bureau d’études Appui recherche action (ARC). Dans les lignes qui suivent, Joséphine Ouédraogo donne sa vision sur l’avenir du Burkina, formule ses vœux pour le pays, et surtout fait des suggestions pour un processus électoral apaisé en 2015. Mais avant tout, elle fait le bilan de l’année écoulée ?

Il est difficile de faire le bilan d’une année à l’échelle de tout un pays lorsqu’on est simple citoyenne membre d’une entreprise. Mon appréciation ne peut qu’être très partielle. Ceci dit, je ne pense pas qu’en l’espace d’une année calendaire, les indicateurs sociaux et socioéconomiques d’un pays puissent évoluer de manière notoire ; ils ne peuvent que s’aligner sur des tendances déjà affichées dans les études et les statistiques.

Selon les données nationales, la saison agricole a été excédentaire sur le plan céréalier. Mais de manière globale, comme chaque année depuis plus de 10 ans, une bonne partie de la population rurale et urbaine n’a pas pu couvrir tous ses besoins alimentaires en 2013.

Sur le plan social, en dépit des mesures prises par le gouvernement pour réduire le chômage des jeunes, nous sommes loin des changements économiques qu’il faudrait impulser afin de créer des opportunités d’emplois à moyen terme pour les forces vives disponibles. Malgré la volonté politique affichée pour combattre la mortalité maternelle et infantile, celle-ci reste un problème crucial que nous vivons au quotidien.

De multiples réalisations au niveau des infrastructures et autres investissements (immobilier, usines, aménagements urbains, création de nouvelles entreprises, ouverture de sites aurifères, etc..) se sont poursuivies en 2013 et ont contribué au taux de croissance économique de 3 à 4% ; mais le Burkina est encore loin de pouvoir sortir 45% de sa population de la spirale de la pauvreté.

Au plan politique, l’année a été marquée par le rapport de l’International Crisis Group qui est paru au moment même où la société civile utilisait la rue pour exprimer son mécontentement et dénoncer des mesures qu’elle juge anti-démocratiques. L’année s’est achevée sur une tension très vive entre le pouvoir en place et les autres forces politiques.

Toujours au plan politique, la « guerre au Mali » a touché une frange de la population malienne mais aussi des familles burkinabè et avait fait planer une certaine menace sur le Burkina ; mais Dieu merci, le calme est revenu et la situation a débouché sur l’organisation de l’élection présidentielle au Mali en juillet 2013.

Quel est l’évènement qui vous a le plus marqué et pouvez-vous justifier votre choix ?

J’ai fait trois constats, qui ne sont pas des évènements à proprement parler, mais l’expression d’une ambiance générale :

Premièrement, j’ai constaté une plus grande ambition, une grande recherche de qualité, de créativité, de formation et de nouveaux horizons notamment au niveau de la jeunesse burkinabè.

Deuxièmement, j’ai observé une évolution du niveau de conscience politique de plus en plus affichée par des jeunes, des femmes, des hommes de toutes conditions tant en zone rurale qu’en milieu urbain, dans la capitale comme en province. J’ai entendu des analyses pertinentes exprimées par des gens qui ne se seraient pas mêlé il y’a 15 ans de juger ouvertement les décisions, les comportements et les activités de la classe dirigeante qu’elle soit politique, économique, administrative et même religieuse.

Troisièmement, j’ai été frappée par le niveau d’agressivité et de violence que véhiculent les uns et les autres dans la circulation, dans les quartiers, au sein des ménages, sur les routes, pouvant aller jusqu’au crime. Le Burkinabè semble avoir perdu l’esprit de tolérance et l’empathie qui le caractérisaient.

 Quels sont vos vœux pour la nouvelle année ?

Je souhaite que le sens de responsabilité et d’intégrité soit plus accru à tous les niveaux de la part de ceux et celles qui détiennent une parcelle d’autorité ;

Je souhaite que par la grâce de Dieu, la paix sociale règne au Burkina Faso et que le spectre des conflits armés s’éloigne de nos frontières et de nos villes et campagnes ;

 Quelle est votre vision de l’avenir du Burkina ?

A mon humble avis, il m’est difficile de présenter une vision sur l’avenir du Burkina, car Dieu seul est le maître du futur.

Le Burkina a élaboré en 2005 une étude prospective 2025 dont la finalité était, si je peux me permettre de paraphraser les auteurs, de rassembler l’ensemble des Burkinabè autour d’un projet de société selon une vision consensuelle et partagée de l’avenir sur 25 à 30 ans. En parlant de consensus, en fait, il s’agissait d’un processus de participation et de validation de l’étude, qui a impliqué les acteurs politiques, les cadres de l’administration, les ONG et certainement des partenaires, mais pas les vrais représentants des populations locales. Le problème c’est qu’un tel document, qui est certes très important, présente deux grosses contraintes : d’une part, il est tellement long, fastidieux et technique que très peu de monde en connaît le contenu, d’autre part, on n’en entend plus parler….sauf par quelques spécialistes.

La vision de l’avenir d’un pays dépend de plusieurs facteurs dont un grand nombre sont de nature externe et non maîtrisables ; il s’agit par exemple de l’évolution de l’économie mondiale et de sa pression sur les économies du Sud, la sécurité planétaire qui est tributaire de la crise environnementale et des enjeux militaro-politiques (qui peut prévoir le mode d’expansion du terrorisme ?), etc. Les facteurs endogènes qui jouent sur le devenir de la société Burkinabè sont le mode de gouvernance, le respect des citoyens et leur implication dans la définition des politiques et des stratégies, la gestion démocratique des ressources, la protection de l’environnement, les actions qui concourent à l’amélioration de la qualité de vie des populations, du statut des femmes, de la protection des enfants et l’attention particulière accordée à la jeunesse, etc. etc.

Au stade actuel, je ne puis dire si ces facteurs internes évoluent suffisamment bien pour impacter positivement notre société dans 15 -20 ans.

En tant qu’OSC, quelle suggestion faites-vous pour un processus électoral apaisé en 2015 ?

Trouver le moyen le plus efficace pour empêcher la corruption et la fraude électorale. Mettre tout en œuvre pour permettre aux populations, surtout en zone rurale, de comprendre dans les prochains mois les véritables enjeux d’une élection présidentielle. On devrait expliquer dès maintenant aux futurs électeurs ce qu’elles sont en mesure d’exiger des différents candidats qui feront campagne. En fait, les OSC et les ONG devraient s’investir davantage dans la formation et l’information des populations sur les questions politiques (rôles des institutions, rôles des élus, droits et devoirs des citoyens, textes qui régissent la vie politique, etc.).

Les populations ne doivent plus être des acteurs passifs que l’on manipule à souhait à des fins électoralistes. Tant qu’il en sera ainsi, nous aurons encore du chemin à faire vers la démocratie vraie.

 Quels sont votre homme et votre femme de l’année ? 

Permettez que je ne réponde pas directement à cette question, car j’apprécie et j’admire beaucoup de femmes et d’hommes pour leurs œuvres, leur courage, leur abnégation et leur intégrité. Mais plus j’avance et plus je considère Dieu seul comme la principale référence parce que devant Lui le meilleur d’entre nous devient médiocre.

Entretien réalisé par Basidou KINDA et Assita Sanou


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