Extraordinaire retournement de situation

Publié le mardi 21 janvier 2014

Le trio a un peu blanchi. Le poids de l’âge, certainement ou très probablement des mois de cogitation pour prendre une décision qui n’a pas été facile à prendre. Comment tourner le dos à une aventure collective de plus de 30 ans ? Ils doivent à Blaise, incontestablement, comme lui aussi leur doit énormément. Du 15 octobre, où il était peu certain, pour ne pas dire plus, qu’il aurait eu une telle longévité à la stature qu’il a aujourd’hui, il a fallu que des gens se sacrifient et passent des nuits blanches. C’est à juste raison qu’un Simon Compaoré qui n’a pas l’habitude de s’épancher dit « qu’ils ont investi 30 ans de leur vie au service de ce régime ». Ce trio a fait le régime et il a fait Blaise aussi, sans s’économiser. Il va aussi certainement le défaire.

Les jours qui ont suivi le 15 octobre, tous ceux qui ont vu Blaise Compaoré rapportent le même témoignage. Issa Tiendrebéogo, a longtemps raconté que « Blaise était comme un zombi. Assis sur une simple chaise, le long du mur de la villa « Côte d’Ivoire », il faisait pitié à voir ». Il a fallu l’entourer. Mais le plus difficile et durant des années, ça été les nuits. Blaise Compaoré avait la phobie de la nuit. Pour se prémunir, il passait le clair du temps à jouer à la bellotte avec les soldats de sa garde rapprochée. Il fallait presque l’obliger à aller au lit. Mais aussitôt, on le voyait revenir et il demandait qu’on réinstalle la table de belotte ». Puis il a fallu le bourrer de somnifères. Il semble qu’il en a tellement pris à l’époque que cela se ressent présentement sur sa santé. Pendant ces longues années difficiles, il a fallu des gens comme Salif Diallo à ses côtés. Des inconditionnels qui ont sans doute crus en lui et au système politique qu’il fallait construire. Il écrira sûrement un jour ses mémoires, mais qui n’a pas entendu Salif Diallo dire « à cette époque, j’aurai brûlé une partie de Ouagadougou, si Blaise Compaoré me l’avait ordonné ». Il exprime ainsi, son caractère entier, lorsqu’il s’engage pour une cause. Il est ainsi, et il a démontré à plusieurs reprises, qu’il était politique et qu’il savait bien apprécier les réalités et bien interpréter les situations. Il a pu ainsi et à plusieurs occasions sauver Blaise Compaoré de mauvaises passes. Parce qu’il savait lui dire aussi la vérité, dans l’intérêt de la cause. Ce mélange de « loyauté sans concession » et de « culot d’honnêteté » a rapidement rendu Salif Diallo indispensable à Blaise Compaoré. Il a longtemps montré qu’il était un camarade du président, sans autre intérêt que celui de le voir réussir.


Le trio, avec Salif Diallo en tête !


Loyal mais pas yesman !

 Alors qu’il était le directeur de cabinet du président, une équipe de la TNB se rend à la présidence pour préparer le plateau qui allait servir à l’enregistrement d’un message à la Nation de Blaise Compaoré. Pour ajuster à la bonne taille le fauteuil, où allait s’asseoir le président, le réalisateur invite Salif Diallo à essayer le siège. Pour le réalisateur, comme il a la même taille que Blaise Compaoré, il devait faire l’affaire. Il refusa catégoriquement. Le réalisateur stupéfait n’a pas compris le sens de son refus. C’est plus tard qu’il l’a réalisé. Salif Diallo connaît bien les codes du pouvoir et même si on ne peut pas exclure qu’il a eu des ambitions, il s’est bien gardé pendant longtemps de le laisser paraître. Sans doute espérait-il, que son camarade président, le moment venu allait savoir passer son tour. Puis progressivement au grand dam de Gorba (c’est le surnom de Salif Diallo), qui semble l’avoir réalisé plus tôt que ses camarades, Blaise s’est « patrimonialisé ». Il a voulu alors s’appuyer sur le parti, le CDP, pour contrebalancer les effets de cette « patrimonialisation » rampante. A cause de lui, l’OPA annoncée de la FEDAP/BC a été retardée des années.

En 2005, alors qu’il est directeur de la campagne présidentielle de Blaise Compaoré, il donne comme consigne de « marginaliser la FEDAP/BC dans les meetings du président ». Blaise n’en a pas dit mot officiellement. C’est pas son genre. Mais son choix était déjà fait. A partir de 2005, il n’a plus voulu que le CDP parraine sa candidature. C’était le début de la fin du compagnonnage avec les camarades. Salif Diallo a su aussi relativement résister à l’attrait du bien matériel, alors que très rapidement certains, dans le système permissif, volontairement institué par Blaise Compaoré, se sont laissé aller, lui est resté relativement sobre. Il n’est pas pauvre bien entendu, mais en cette matière aussi il a su maîtriser ses penchants. Jusqu’à présent sa maison, à la Pate d’oie, est toujours la moins ostentatoire du groupe. Il est par contre d’une générosité débordante. C’est la raison pour laquelle, il a acquis très vite l’amitié et le respect des petits militaires du RSP. Salif Diallo sait aussi s’investir pour les autres ; beaucoup dans le système lui doivent aujourd’hui leur situation. Pour ses amis, il ne calcule pas. Par contre il ne faut pas être son ennemi. C’est sans aucun doute un de ses gros défauts ; il ne fait pas dans la demi-mesure.

Une intelligence politique au dessus de la moyenne !

Il n’a jamais rompu le contact avec ses amis et anciens « camarades du PCRV », qu’il a su attirer et mettre à contribution dans les différents ministères qu’il a eu à gérer, sur le tard du reste. Des vrais acteurs du 15 octobre, il a été celui-là qui est resté, mis à part l’exception Tamini, longtemps avant d’occuper un poste ministériel. 

Il est donc demeuré au service exclusif du système et de son chef des années durant, sans rien demander en contrepartie. Un véritable esprit politique permanemment en éveil, pour traquer et conjurer les éventuels menaces contre le système. On lui attribue cette maxime « un homme politique, doit se réveiller chaque jour avec une intrigue politique dans la tête ». Dans ces années d’incertitudes des débuts du régime où il fallait autant se méfier des ennemis de l’intérieur que ceux de l’extérieur, il s’est fait haïr par pas mal de camarades qui lui en ont voulu à mort ou qui lui en veulent encore. Avec un brin d’ignominie, ceux d’en face n’hésitent pas à exploiter cela contre lui, surtout dans les circonstances présentes. L’exhumation de l’affaire Dabo Boukary, l’étudiant mort dans des conditions non encore élucidées au Conseil et dont on voudrait qu’il soit le commanditaire en est un exemple. (lire ci contre ; Salif Diallo et l’affaire Dabo Boukary, par Germain Nama). Notre souhait est bien sûr de voir enfin cette histoire élucidée et justice rendue à la victime et à ses ayants droit.

 Le problème c’est que Salif Diallo est « un idéaliste loyal », dans un environnement de courtisans… Dès la fin des années 1990, aussitôt après la création du CDP, le régime prend un tournant qui l’inquiète. Il a dit dans une interview qu’il a accordée à L’Evénement, en 2006, tout le mal qu’il pensait des « courtisans ». Dès 2005, il avait commencé à perdre ses illusions. Il ne manquait pas du reste de le dire à ses visiteurs. Mais il croyait toujours en la possibilité de « rectifier » les choses, en renforçant la cohésion avec les camarades. Simon Compaoré sauve son fauteuil de maire en 2006 grâce à son obstination. C’est aussi en partie, grâce à lui que Roch Marc Christian Kaboré assure son deuxième mandat à la tête de l’Assemblée nationale. Mais la passe de trois qui devait assurer la mainmise totale sur le régime n’aura pas lieu. Salif Diallo espérait, avec le soutien des camarades, ravir le poste de premier ministre. Il n’en sera rien. Ce sera le début de la fin. 

Roch Marc Christian Kaboré, est né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Il semble avoir toujours été bien servi par les circonstances. Il est tout le contraire de Salif Diallo. Ce n’est pas un militant intrépide, mais plutôt un leader né. Il s’impose naturellement par sa bonhomie comme un recours. Il a rejoint le Front populaire bien après, et sa bonne étoile a fait le reste. Des trois, il est sans doute le plus lisse. On ne lui connaît pas d’inimitié « morbide », même s’il a accepté commettre des erreurs, comme celles d’avoir affirmé « que la limitation des mandats présidentiels, (édicté par l’article37 de la Constitution), était antidémocratique ». Il a depuis fait son mea culpa. Mais il faut s’imaginer les circonstances dans lesquelles il a pu le dire. Roch Marc Christian Kaboré a été fortement échaudé par les conditions de son éviction de la primature. A peine deux ans à la tête du gouvernement (1994-1996), il est apparu à Blaise Compaoré comme un dangereux rival. Il a été sans ménagement destitué et dégradé. Des mois durant, les sbires du régime l’ont recherché pour lui faire sa peau. Il a dû se cacher chez les prêtres. Il a fallu l’entregent de sa famille, de l’Eglise et de la chefferie coutumière pour le sauver. Depuis il n’a eu de cesse de montrer en toute circonstance sa loyauté envers le président. Il s’est arrangé pour éviter toutes les situations équivoques. Malheureusement pour lui cela n’a jamais suffit à le mettre à l’abri. Dernier épisode en date, en avril 2011, en pleine période de tourment, il est informé que les éléments du régiment de la sécurité présidentielle (RSP) envisageaient de se mutiner de façon violente. Il croit bien faire en informant aussitôt le président à qui il suggère de bien vouloir se mettre à l’abri. Mal lui a pris. La famille du président et le président aussi certainement, y ont vu une félonie. « Comment peut-il avoir une telle information s’il n’est pas l’instigateur, fulmine-t-on dans l’entourage du président. Dès cet instant, il a compris, un peu sur le tard, comme l’a rappelé Salif Diallo ces derniers jours, qu’il n’aura jamais la confiance de Blaise, quoi qu’il fasse.

Simon Compaoré le baroudeur. L’homme des phrases chocs. Le « Teb geré », le maire de Ouagadougou, un temps baptisé « Simonville », tellement il s’est identifié à sa ville qu’il a incontestablement bien servi. Il a été depuis le début de la crise au CDP, considéré comme le maillon faible du groupe, en raison sans doute de son patronyme, mais aussi parce qu’il était difficile d’imaginer « l’homme des lignes rouges » dans une protestation populaire contre le régime de Blaise. Mais il faut imaginer la meurtrissure de l’homme. Sans doute la plus grande blessure de sa vie a été sa mise à la porte du siège du CDP, à Ouagadougou. Une infrastructure qu’il a bâti avec son cœur et ses trippes. 

Une série qui commence avec la Cour des Comptes

La Cour des Comptes a-t-elle été instrumentalisée ? Même s’il ne l’a jamais dit, il n’en pense pas moins. La suite va même le renforcer dans ses soupçons. En 2006, c’est une fronde qui est organisée contre lui sous l’instigation d’un François Compaoré qui voulait le remplacer à la mairie par son poulain, un certain Christophe Ilboudo, depuis secrétaire permanent des Engagements nationaux du président. Lequel Christophe Ilboudo, soit dit en passant a été à un moment de sa vie, très proche de Roch. On dit même que c’est sur intervention personnelle de Roch qu’il doit d’occuper son actuel poste de secrétaire permanent. Devant la bourrasque François, c’est Salif Diallo qui lui sauve la mise. A son investiture et comme pour rendre la monnaie de la pièce à qui de droit, il aura cette phrase en anglais « where there is a will, there is away », traduit en français, « la foi déplace les montagnes ».

Simon Compaoré à lui seul, son départ constitue une catastrophe pour le CDP et pour Blaise Compaoré. Quand il est conjugué aux deux autres, c’est alors le naufrage assuré pour le système Blaise Compaoré. Des personnalités de cette envergure, il est presque impossible que le CDP en secrète une seconde fois. Comme nous l’avions écrit, dans ces mêmes pages ; « les dissidents sont partis avec l’âme du CDP et du régime. Ils ont laissé à Assimi et à François une dépouille encombrante ». 

Par Newton Ahmed BARRY



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