MALI, la détresse des victimes de la guerre

Publié le mardi 7 janvier 2014

Les réfugiés et déplacés maliens de la guerre ne perçoivent pas pour l’instant le bout du tunnel. Les choses se compliquent même à cause de la gestion catastrophique de l’aide humanitaire qui leur est destinée. A ce niveau, les réfugiés et déplacés, qu’ils soient à Bamako ou dans les pays frontaliers sont logés à la même enseigne. Dans la capitale malienne certains en sont venus à préférer l’insécurité du Nord à la misère de leur vie « d’exilés » intérieurs. 

Les lamentations et complaintes se généralisent sur les différents sites des déplacés et refugiés à cause de leurs effroyables conditions de vie. De Bamako au Burkina, les difficultés dont se plaignent les déplacés et réfugiés se recoupent sur plusieurs points. Il s’agit principalement des questions de nourriture, de santé, d’éducation. Au Burkina Faso par exemple depuis le mois d’octobre, la quantité des vivres allouée aux réfugiés a drastiquement chuté. En effet, les 12kg de riz que chacun recevait sont brutalement passés à 6 kg. Ils reçoivent la modique somme de 3 500 FCFA pour les condiments. 

Un camp de réfugiés (ph, Evénement)


La farine qui accompagne le riz est jugée inconsommable et reversée aux chèvres. D’aucuns confessent que la quantité offerte s’épuise en moins de deux semaines. Et bonjour la galère. Pour la pallier avant le prochain don, une solidarité entre réfugiés se met en branle. Ceux qui n’ont pas pu épuiser leur stock viennent au secours des démunis. La dureté de la situation fait que les réfugiés disent « être pressés pour rentrer ». Notons que beaucoup ont déjà regagné le Mali soit avec l’aide du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) ou de par leur propre moyen.

Insuffisance des moyens

 Le conflit avait entraîné une véritable crise humanitaire et les cas sociaux se comptaient par milliers. Après l’évaluation des besoins et pour une prise en charge conséquente, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA en anglais), avait évalué les besoins à 476 926 521 $ pour 2013. Un appel de fonds humanitaires est lancé à l’échelle internationale. Cette structure n’a pu recouvrer qu’environ 222 millions de dollar, soit un taux de financement de 47%. Comme il fallait s’y attendre la répercussion sur le terrain n’a pas tardé. . Il a fallu faire des choix. Tout ce qui était prévu pour les populations vulnérables n’est plus mis œuvre. C’est aussi la principale raison qui explique le calvaire des victimes de la guerre. « On ne peut pas fournir aux populations vulnérables plus que ce que l’on a. Donc l’aide que nous fournissons est étroitement liée aux capacités financières et aux ressources dont nous disposons », déplore Katy Thiam, Responsables de l’Information Publique auprès de OCHA Bamako.

Au Burkina Faso, selon Hugo Reichenberger, chargé de communication du HCR Burkina, les besoins des réfugiés ont été évalués par le HCR à 32 millions de dollar. Et la structure onusienne n’a pu percevoir que la moitié des fonds souhaités. Les donateurs sont les Etats-Unis avec 5 millions cent dollar, le Japon a contribué à hauteur de 5 millions. La France, la Grande-Bretagne, le Danemark, l’Union Européenne ont participé à la mobilisation des fonds. Inutile de dire que l’aide est insuffisante. Reichenberger doit alors affiner sa plaidoirie : « les réfugiés méritent l’aide, de l’humanité de la communauté internationale. Parce qu’ils ont vu la pire face de l’humanité. Ils ont souffert des traumatismes des autres êtres humains, donc maintenant c’est à nous l’humanité de leur donner tout ce dont ils ont besoin. Et malheureusement tout n’est pas couvert. Vraiment on veut donner plus à ces réfugiés malheureusement les fonds ne nous aident pas toujours, c’est ça le problème ». Pour le chargé de communication, l’éducation et la santé souffrent en premier plan de l’insuffisance des fonds. Sur les camps des réfugiés, la situation est très pathétique. La misère se lis sur les visages. Et on ne lésine sur aucun moyen pour se faire de l’argent. Lors d’un de nos déplacements sur les camps, un réfugié à qui nous avons demandé un entretien a saisi l’occasion pour une affaire. « Si vous êtes d’accord je vais parler mais ça ne sera pas gratuit. Ici ça ne va pas donc l’entretien ne peut être gratuit », prévient l’octogénaire sans sourciller.

Les ONG à l’index

Réfugiés et déplacés disent regretter le comportement de certaines Organisations Non Gouvernementale (ONG) qui viennent poser des actions ponctuelles à grand renfort publicitaire et disparaissent. Tous, heureusement, ne sont pas aussi sévèrement jugés. C’est le cas de Oxfam, le chef de file de la coordination eau et assainissement. La couverture en besoin d’eau des réfugiés est acceptable. Plan Burkina qui chapote le domaine de l’éducation, jouit aussi d’un jugement favorable, malgré les difficultés qui persistent. Mais Plan a fait beaucoup d’efforts visibles surtout en termes d’infrastructures sur les camps.

Cependant, en plus de la quantité dérisoire des vivres qui ne leur permet pas d’assurer deux repas dignes de ce nom par jour, ils se plaignent également de la prise en charge sanitaire. Les CSPS sont faiblement doté en médicaments. Et lorsqu’un cas nécessite un rendez-vous au Centre Hospitalier Universitaire de Yalgado, c’est la croix et la bannière. Au bas mot, c’est par moment deux mois après que le malade est reçu par un médecin. 

Manque de coordination dans la distribution de l’aide aux bénéficiaires

A Bamako tous les acteurs humanitaires, en dehors de OCHA, sont unanimes pour reconnaître qu’il y a eu une véritable pagaille dans la gestion de l’aide. M. Mamadou Traoré, ancien ministre et aujourd’hui conseiller à la primature du Mali ne fait pas dans la langue de bois. Lors d’une conférence portant sur le thème : Gouvernance et aide humanitaire, M. Traoré affirmait que les sorties des vivres dont disposaient l’Etat malien étaient désordonnées. Et à son arrivée à la tête du ministère qui s’occupe de la question, en l’occurrence le ministère de l’économie et de l’action humanitaire, des mesures ont été prises aux fins d’une gestion efficiente et opérationnelle.

Le pasteur André Terra, de l’église évangélique Baptiste de Niamakoro (un quartier de Bamako) est très cinglant sur le désordre qui a marqué la coordination de l’aide. L’homme a accueilli environ 500 déplacés dans son temple. Selon lui, la plate-forme de concertation entre les acteurs dont certains se gargarisent n’a pas du tout été ressentie sur le terrain. Pour preuve, le pasteur confesse que la kyrielle d’ONG et associations qui se sont mobilisées, intervenaient tous pratiquement dans les mêmes domaines avec les mêmes actions. Ainsi, sur le plan de l’éducation des élèves recevaient 3 à 4 kits scolaires pendant que certains n’avaient rien. Aussi, les dons étaient inégalement repartis au niveau des sites des déplacés. Certains recevaient des dons de plusieurs ONG et associations et d’autres les recevaient au compte goûtte. Ceux qui en recevaient en abondance, pour faire face à d’autres besoins dont la couverture était défaillante, vendaient les superflus. Le déficit se notait principalement sur le plan santé. Almady Cissé, le président de l’association malienne Cri de cœur qui a beaucoup travaillé sur le terrain jusqu’à dans le Nord du pays aux premiers instants de la crise fait remarquer que d’abord il n’y a pas une bonne évaluation des besoins. En plus, les besoins étaient mal ciblés. Pendant que des déplacés souhaitaient recevoir de l’eau, on leur apportait du riz ou autre chose qu’ils ne désiraient pas. Pour M. Terra, c’est le manque de coordination qui a occasionné ce désordre. M. Ismaela Haidara de la Croix Rouge malienne est aussi de cet avis. Pour lui, les ONG et associations sont jalouses de leur identité et préfèrent agir de façon éparse. M. Modibo Diallo, premier responsable de la Direction nationale de développement sociale admet qu’il a eu véritablement un problème de coordination dans la gestion de l’aide. Almady Cissé, à l’instar de plusieurs de nos interlocuteurs pense que l’Etat est le premier responsable de cette désorganisation. Pire, une action qui a fortement irrité les autorités maliennes, est l’intervention de la Croix Rouge qatari dans le Nord. Cette structure faisait des dons dans le septentrion sans l’accord ou sans aviser Bamako. Les autorités ont vu en cette attitude une manière d’aider les insurgés. D’où leur vigoureuse protestation contre cette ONG. Au Burkina, on peut saluer une bonne coordination chapotée par la Commission Nationale des Réfugiés (CONAREF) et le HCR. Il reste que l’aide est en deçà des besoins.

Les maux de la politique

Il y a certaines perversions qu’il faut relever. Des aides ont été détournées à des fins électoralistes. Les aides étaient associées à des noms de candidats aux élections présidentielles. Selon les sources, beaucoup de maires ont joué ce rôle dans le nord Mali. Il y a eu aussi des aides très intéressées. A l’approche de l’élection présidentielle, l’épouse de l’actuel chef de l’Etat malien aurait fait un don de taxi moto aux réfugiés de Sanoyongo pour le transport des malades vers les centres de santé. Révélons que certaines personnes qui ne sont ni déplacés ni réfugiés se confondent à ces derniers pour bénéficier des aides. Sur les sites, ces opportunistes avérés ou supposés sont stigmatisés par les véritables victimes de la crise. Autre chose, c’est que certaines associations voire ONG ont fait de la gestion de l’aide humanitaire une aubaine de business. S’enrichir sans vergogne. Nombres d’association et d’ONG s’assurent d’abord de la couverture de leur dépense de fonctionnement avant de voir ce qu’elles pourront donner à ceux au nom de qui l’aide est demandée. Par exemple on a trouvé une ONG qui consommait 46% des recettes dans son personnel.

Afin de corriger les tares, M. Diallo ( ?) projette entre autres mettre un comité en place qui regroupera tous les acteurs du monde humanitaire au Mali afin de travailler dans une synergie. Il prévoit aussi une formation à l’adresse du personnel humanitaire de l’Etat.

Hamidou TRAORE

 

Cet article a été réalisé dans le cadre d’une formation en matière d’investigation tenu du 4 au 10 novembre à Bamako. C’est l’Institut Panos Afrique de l’Ouest qui a pris cette initiative. La formation a rassemblé des journalistes du Burkina Faso, du Sénégal, du Niger et du Mali. Deux journalistes (un malien et non malien) étaient commis sur un même sujet d’investigation. Nous avons fait le travail de terrain avec Assane Koné du journal Le Républicain. 


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