La Grand-mère !

Publié le lundi 16 décembre 2013

Toronto. Samedi 7 février 2013. Gare centrale de train. J’attends mon train-retour pour Ottawa après avoir participé au salon du livre de Toronto où j’étais invitée par le Conseil des arts de l’Ontario pour participer à un débat sur les écrivains de la diversité culturelle (immigrants) et par la direction du salon pour une soirée poétique et une signature de mes livres.

Je suis là depuis 17h même si mon train n’est qu’à 18H30. La ponctualité des Canadiens et particulièrement de la compagnie de train est admirable. A l’heure pile, le train démarre. D’Ottawa, jeudi, le départ était prévu à 12H30. On embarque 30 mn avant. A 12H29 mn pile, le train s’est ébranlé. Depuis que par deux fois déjà, à Ottawa et Montréal j’ai couru et rattrapé le train grâce à la gentillesse des agents qui ont couru avec moi et mes affaires en demandant au chauffeur d’attendre parce que j’avais eu du mal à accéder au quai, j’arrive toujours à la gare comme à l’aéroport des heures avant. Car des imprévus sur la route (surtout en hiver) peuvent arriver.

Alors, je repère mon no de quai d’embarquement, dépose mes bagages dans la ligne, et bien sûr, il n’y a encore personne. Je vais ensuite bien m’assurer auprès du jeune agent au kiosque des renseignements si c’est bien là que je dois m’aligner. Il me dit oui en ajoutant que je n’ai pas besoin de mettre mes affaires pour réserver ma place (car ici aussi, c’est l’ordre et le respect. J’admire beaucoup le grand sens du civisme des Canadiens. On ne se bouscule pas, on monte dans le train comme dans le bus par ordre d’arrivée) car j’aurai droit à un embarquement prioritaire. Il me suggère de juste m’asseoir avec mes affaires en m’indiquant les sièges devant le quai d’embarquement et lorsque ce sera le temps, ils m’appelleront. Je suis donc son conseil. Plus tard, arrivent des passagers qui vont poser leurs bagages là où j’avais mis et enlevé les miens. Arrive un autre agent à qui j’explique que j’étais là avant et que son collègue m’a dit que je n’avais pas besoin de m’aligner. Il confirme et répète :

-Oui, oui, restez bien assise et les agents de sécurité viendront vous chercher quand ce sera l’heure d’embarquement. Je lui dis que je ne suis pas en première classe mais en classe économique (les passagers de la première embarquent toujours en priorité avant les ‘’Lumpen’’.) Rires. Il me réplique que ce n’est pas grave, d’attendre seulement. Je commence à me demander si c’est à cause du nombre de mes bagages. J’avais ma valisette, mon sac d’ordinateur et un autre de livres (car les consignes de bagages ont changé depuis mon absence du pays). D’autres passagers arrivés par la suite se font dire la même chose. Ils s’asseyent comme moi et attendent. Alors, en les regardant, je comprends enfin. Et je ris à pleurer. Ces passagers sont des personnes d’un certain âge. Ces deux agents de la compagnie de train m’ont prise pour une personne âgée à cause de mes cheveux blancs. J’avais pourtant mis un bonnet de la même couleur que mon écharpe bleue mais ma touffe de cheveux en avant apparaissait quand même. Rires. Le 3e âge ou l’âge d’or comme on dit ici pour cette catégorie de citoyens est traité avec beaucoup d’égard. Les mercredis par exemple, ils circulent gratis dans les bus.

Puis, au fur et à mesure, des passagers bien plus âgés que moi arrivent et s’alignent. On ne les confond pas avec mon nouvel ‘’groupe d’âge’’.

Je suis là à les regarder et je me marre. Certains parmi eux dont un écrivain qui me connait ne comprend pas pourquoi je suis assise au lieu d’être dans le même rang que lui bien plus âgé que moi. Il pense donc que je voyage en première. Après l’embarquement des ‘’first class’’, on commence à venir chercher effectivement mes ‘’confrères d’âge’’. Je suis toujours assise ; il en est surpris et je le vois dans son regard interrogateur. Le jeune semble m’avoir oubliée, puis son collègue me voit et lui fait signe de venir prendre mes affaires. Il le fait donc et je le suis jusqu’à l’escalier roulant donnant accès au quai d’embarquement de notre train. Et dire que je voulais teindre mes cheveux avant ce voyage pour justement ne plus me faire prendre pour plus âgée que je ne suis !

 Salon du livre de Toronto. Samedi 7 février 2013. Après la table-ronde. Des mamans africaines venues assister au débat et pour me rencontrer (car disent-elles, elles me connaissent de réputation mais ne m’ont jamais vue. C’est elles qui animaient le concert d’applaudissement dans la salle après mes interventions quand dans mon franc-parler, je disais des choses que les autres par ‘’diplomatie’’ n’osaient pas nommer.) En lisant ma biographie, elles voient que je suis née en 1967. Deux d’entre elles s’écrient :

-Mais c’est nous les grands-mères. Nous sommes dans la soixantaine déjà.

Rires. Encore mes cheveux blancs.

Ouaga. Décembre 2012. Dans un taxi vers Dassasgho. Je préviens le chauffeur que je dois descendre au prochain arrêt devant la pharmacie. Un passager assis près de la portière gauche alors que je suis au milieu et dois descendre du côté droit dit aux autres passagers (quand on commence à approcher de mon lieu) de sortir pour me laisser descendre, et au chauffeur :

-A Yaab raat sigamê. Je me retourne et regarde de gauche à droite et devant moi. Aucune ‘’Yaaba’’ en vue et je suis la seule femme. Je comprends alors qu’il parle de moi. Je lui réplique en mooré :

-And la yamb yaaba ? Yamb yiida mam koé. Il conteste. Je lui dis mon année de naissance et il réalise qu’il est de plus de 10 ans mon aîné. Je ne peux évoquer cette scène maintenant sans rire aux larmes. Sur le coup, ça m’avait un peu énervée mais une fois à la maison, j’en ai ri et ris encore en la racontant. 

Abidjan. Juin 2011. Je suis assise chez mon amie d’enfance (avec laquelle j’ai fait l’école primaire) en compagnie de sa mère, dehors. Des enfants du quartier reviennent de l’école. A notre niveau, ils s’arrêtent et me disent : <<Bonsoir Mémé>> et à la mère de mon amie : << Bonsoir Tantie>>.

Elle éclate de rire et me dit :

-Tu vois quand on te dit de teindre tes cheveux ? Voilà maintenant qu’on te prend pour ma mère. 

Ottawa. Novembre 2013. Dans un bus. Je monte et des personnes du 3e âge se lèvent pour me céder leur place. Je dis non, <<asseyez-vous ; je peux rester debout>>. Un monsieur insiste. Je ris et lui dis de ne pas se fier à mes cheveux blancs. Il me regarde surpris et demande mon âge. Je le lui dis. Il avait 65 ans. Rires.

Les cheveux bancs sont une hérédité familiale. A l’école primaire déjà, on m’appelait ‘’la petite vieille’’ de même que mon frère ainé, cadet et ma sœur cadette. Cela ne m’a jamais du tout dérangée mais ma sœur, oui. Surtout qu’au village, on nous désigne du terme de ‘’Sègré’’qui veut dire ‘’Rencontre’’.

De retour un jour du village, elle me fait cette surprenante déclaration :

-Angèle, est-ce que tu sais que les gens du village-là nous prennent pour des revenantes ?

-Comment ça ?

-Tu n’entends pas comment ils nous appellent ? Ils pensent que nous sommes la rencontre des ancêtres.

Rires. Elle a toujours teint ses cheveux. Enfant, notre fils (il était à la grande maternelle) l’interpelle ainsi :

-Tantie Marie, tu vois les cheveux blancs de maman-là ? C’est son porte-bonheur. Toi, tu ne comprends pas et tu teins pour toi.

A partir de cette remarque, elle avait arrêté un peu de le faire jusqu’à son fameux retour du village.

Moi, tout ça m’amuse. Je ne m’occupe pas de ce que les gens peuvent faussement penser de moi. Qu’ils me prennent pour plus âgée que je ne suis est la preuve que nous ne jugeons que sur l’apparence des gens et non sur ce qu’ils sont réellement.

Donc grand-mère, yaaba, âge d’or, ce n’est pas un problème pour moi. Je suis habituée depuis mon enfance à ce qu’on ne me mette pas là ou je suis réellement. Idem quand je suis venue faire mon Doctorat à l’Université d’Ottawa. Les Secrétaires au comptoir d’inscription pensaient que je m’inscrivais au Bac. J’avais un visage d’enfant jusqu’à mes 40 ans. J’ai quitté l’Université de Ouaga sans qu’on ne m’y mette jamais. Aux résultats d’examens, on me posait toujours cette question :

-Alors, et le Bac, ça a marché ?

- Je n’ai pas passé le Bac.

- C’est le BEPC, alors ?

-Non.

La personne, maintenant embêtée et ne pouvant descendre plus bas, restait silencieuse et une fois, ma sœur, moqueuse répond triomphalement à ma place :

-Elle est Licenciée ès Lettres.

A 20 ans, on m’en donnait 15. A 30 ans, 20 et maintenant à 46 ans, 60.

Rires.
J’en rirai toujours car je n’ai aucun complexe de ma personne ni n’en cultive.

 

 Angèle Bassolé, Ph.D.

Écrivaine et Éditrice,Ottawa, Ontario.

Aangelebassole@gmail.com


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