Moi aussi, j’écris !

Publié le mardi 3 décembre 2013

Cette phrase, comme un refrain, je l’ai entendue maintes et maintes fois à Ouaga la belle.

Chaque fois que mes interlocuteurs inconnus apprenaient que j’étais écrivaine, je l’entendais.

Dite pudiquement, teintée d’une légère gêne, cette rengaine éveillait mon intérêt et j’essayais d’en savoir plus. La plupart du temps, une autre réponse revenait à ma question de savoir ce qu’ils écrivaient :

-J’ai des poèmes, des romans et des nouvelles.

-Ah, c’est bien. Et vous en avez publié ?

-Non, ils sont dans mes tiroirs. Le problème d’édition, vous savez…

Ce n’est pas seulement au Burkina Faso que j’ai entendu cette confession. Au Canada aussi et partout où je suis passée, des Africains me disent la même chose.

Ainsi, beaucoup d’Africains écrivent et c’est une très bonne nouvelle. Mais le hic est dans le fait que si tous écrivent, tous ne lisent pas. Or, on ne peut pas écrire si on ne lit pas. Impossible. Et de nombreux Africains ne lisent pas, n’aiment pas lire. C’est malheureux et triste de devoir reconnaître avec celui qui a dit cette phrase qui a soulevé les passions que pour cacher quelque chose à un Noir, il suffit de le mettre dans un livre. Effectivement, car comme ce dernier n’ouvrira jamais le livre, il ne pourra pas découvrir ce qui est y caché. C’est un de mes fils spirituels ingénieur en télécommunication qui me faisait dernièrement cette réflexion :

-Tu sais, maman, tout ce qui est dit sur nous les Noirs et les Africains en Occident et partout dans le monde n’est pas toujours du racisme ou des préjugés. C’est vrai. 

Hélas, avec peine et tristesse, je devais reconnaître la véracité de ses propos. La thèse en apparence raciste de cet auteur sur notre rapport au livre et à la lecture est malheureusement véridique. 

Les Africains aspirant à l’écriture, qui sont inscrits à l’université de la paresse et pensent pouvoir sauter cette classe de la lecture se trompent énormément. On n’écrit pas en faisant table rase de ce qui a déjà été écrit et publié. L’écriture est une révision de nos lectures. Et un élève qui ne révise pas obtient la note de zéro aux interrogations et devoirs de classe. Or, beaucoup désirent accéder à l’écriture, réaliser leur rêve d’écrivain en manquant d’humilité car c’est ne pas en avoir que de ne pas lire ses devanciers, c’est en manquer que de croire que son premier jet d’encre est le prochain Nobel. Et des aspirants écrivains qui se prennent déjà pour Victor Hugo, Senghor, Césaire, Sembène, Nazi Boni ou Mongo Béti, j’en rencontre chaque jour à travers les manuscrits que je reçois. Je les détecte très vite dans leur façon de me présenter leurs soumissions et dans les échanges qui s’en suivent. Il n’y a rien de mal à vouloir imiter les plus grands, c’est même louable mais je dénonce l’arrogance, le manque de modestie et l’orgueil de croire que ce l’on a écrit en premiers jets constitue un chef-d’œuvre. Ce genre d’écrivain aspirant est un vrai danger et un sac à problèmes pour l’éditeur. Or, le travail de production pour en arriver à un livre est long, ardu et exigeant et un tel aspirant, dans sa conviction d’être Baudelaire ou Rimbaud ne voudra pas qu’on lui demande de reprendre son écrit et n’acceptera pas les corrections nécessaires suggérées. Avec ceux-là, non, je ne veux pas travailler. L’écriture, c’est comme la forge. Il faut s’y remettre sans cesse. Et que dire de ceux qui n’ont jamais publié mais se proclament déjà écrivains ? Lors d’un colloque, conversation avec un professeur sénégalais de littérature dont je sais qu’il n’a jamais publié. Il me félicitait pour mon intervention comme conférencière et ma lecture de poèmes. Puis, au détour d’une phrase, il dit :

-Oui, nous les écrivains…

-Ah, j’ignorais que vous étiez écrivain.

-Non, pas vraiment, j’écris mais je n’ai pas encore été publié.

- Et qu’écrivez-vous ?

-J’ai des poèmes dans mes tiroirs.

Une autre constante chez les aspirants écrivains africains, c’est leur amour de la poésie. Tous ont des poèmes dans leurs tiroirs mais là encore, un hic. S’ils écrivent de la poésie, ils ne la lisent pas ; en tout cas, pas celle des autres. Ce qui explique la mévente des recueils poétiques. Tous les Africains écrivent ou ont déjà écrit de la poésie, veulent être publiés mais n’aiment pas la lire et n’achètent pas les recueils édités. Cela m’amuse toujours aux salons des livres au Canada de voir des Africains venir au stand de Malaïka avec un vif intérêt, prendre les livres, les regarder, les commenter et les redéposer sans rien acheter mais ils ne repartent jamais sans demander ma carte et pour certains, me remettre leurs manuscrits. Je leur demande alors :

-Vous aimeriez être publié ?

-Oui

-Mais vous n’achetez pas de livres ? 

-... Silence gêné.

-Qui va acheter le vôtre alors ?

Beaucoup n’ont toujours pas compris que le monde du livre constitue une chaîne et l’achat du livre en est un des maillons ; ne pas acheter les livres, c’est empêcher la chaîne de tourner. Je m’amuse maintenant aux salons du livre à noter dans mon calepin quand un Africain achète un de mes livres car c’est pour moi un événement vu que la majorité de ceux qui achètent sont des Canadiens blancs. 

Il y a certes des lecteurs en Afrique et ailleurs mais ils ne sont pas encore très nombreux et en n’achetant pas les livres, ils ne permettent pas aux éditeurs d’absorber leurs coûts de production. Ce qui conduit à l’abandon, la ruine et la faillite de nombreux éditeurs du livre africain. Qu’un passionné de poésie et de livre comme Paul Dakeyo ait été obligé de mettre la clé sous la porte, voilà qui est triste et révélateur de cette situation. Et beaucoup d’éditeurs africains ont dû faire pareil. 

Les téméraires qui osent encore se lancer dans cette aventure, qui persistent et signent sont des fous et des folles. Mais c’est leur passion qui les porte à continuer.

La culture de l’achat du livre n’est toujours pas entrée dans les mentalités des Burkinabè et des Africains en général. Un livre, pour beaucoup, ça ne s’achète pas, ça se donne gratis ; comme si l’auteur l’avait eu lui-même gratuitement. Nombreux ignorent que les auteurs achètent leurs propres livres auprès de leurs éditeurs à un tarif réduit d’auteur certes, mais ils ne l’ont pas gratuitement.


En distribuant aux parents et amis, ils achètent en fait pour ces derniers, ce qui revient à ne rien gagner. Donc, pas étonnant qu’on ne puisse pas gagner sa vie en écrivant en Afrique. C’est la même chose pour l’édition. Les Africains veulent bien se faire publier mais en ne déboursant absolument rien. Des éditeurs africains, ils exigent et s’attendent à la gratuité. Or, il y a un grand nombre d’intervenants dans la chaîne de production d’un livre qu’il faut rémunérer (lecteurs, réviseurs, graphistes, imprimeurs). Ces écrivains africains et autres aspirants n’auront aucun scrupule à investir des sommes

astronomiques avec des éditeurs obscurs de la coloniale pour le simple plaisir de pouvoir dire qu’ils ont été édités en France mais voudront, paradoxalement que les éditeurs africains du continent ou d’ailleurs les éditent en payant tous les frais. Si vous n’avez pas assez confiance en votre propre œuvre pour y mettre votre argent, pourquoi diantre voudriez-vous que quelque d’autre y mette le sien ? Ces mêmes écrivains s’imaginent que les éditeurs, surtout africains les arnaquent et gagnent des millions sur leur dos. Or, la réalité de la chaîne du livre est faite de telle sorte que l’éditeur, en tout cas au Canada, ne se retrouve qu’avec 20% à partager avec l’auteur car les libraires et les diffuseurs s’octroient 40% chacun du prix du livre, soit donc 80%. Pour un livre qui coûte par exemple 5000f, le libraire et le diffuseur auront 4000F et il ne restera que 1000f seulement pour l’éditeur et l’auteur, donc, 500f chacun. Beaucoup s’imaginent qu’on devient riche en publiant un livre. Pure illusion. 

  Si à Ouaga, on est prêt à investir des sommes exorbitantes pour se vêtir, se chausser et se nourrir, on est moins enclin à débourser le moindre 5000 ou 10.000f pour acheter un livre car on calcule plutôt combien de gallinacées cela nous fera.

Je vous exhorte, chers compatriotes à faire un tour à la Foire du livre qui se tient dans votre capitale cette semaine et à acheter au moins un livre.

Achetons et lisons. Encourageons nos éditeurs. Faisons vivre la chaîne du livre burkinabè et africain car la lecture, c’est la nourriture a dit Victor Hugo.






Angèle Bassolé, Ph.D.

Écrivaine et Éditrice,Ottawa, Ontario.

Angelebassole@gmail.com



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