Montée de l’incivisme au Burkina, le nouveau monstre qui menace tout le monde

Publié le mercredi 4 décembre 2013

S’il y a une chose que les Burkinabè redoutent et craignent de plus en plus, c’est bien cette montée brutale et fulgurante des actes d’incivisme. Dans les meilleurs des cas, ce sont des biens publics ou privés qui sont littéralement réduits en cendres, dans certaines situations, des coupables d’actes involontaires et jouissant par définition de la présomption d’innocence jusqu’à plus ample informé, essuient les foudres d’une foule déchaînée jusqu’à trépas. Tel est le point culminant de l’incivisme qui focalise de nos jours toutes les attentions. Le sujet sera au centre des réflexions des festivités du 11 décembre. Diagnostic et thérapie du phénomène !

 Depuis un certain temps, l’actualité nationale est émaillée d’acte de justice populaire, les uns aussi violents que les autres. Il n’est plus rare d’entendre dire ou de voir une personne poignardée pour une faute bénigne. Lorsque par malheur un automobiliste écrase un cycliste ou un piéton, il faut qu’il prenne la poudre d’escampette pour échapper aux coups mortels des riverains et ne jamais penser retrouver son véhicule dans un état autre que calciné. En réplique au forfait d’une seule personne, des familles entières sont décimées. 

Ces véhicules ont subit la colère d’une foule de manifestants

C’est l’exemple du cas Zabré, de Bitou… Pour une bavure policière, la réplique populaire se traduit immédiatement par des incendies de biens publics comme privés. On se rappelle de l’affaire Justin Zongo. Les citoyens sont de plus en plus hostiles aux dirigeants. A titre illustratif, une intifada d’étudiants chasse le Premier Ministre Tiao de l’Université de Ouagadougou. L’ex édile de la capitale Simon Compaoré était couramment pris à parti par des commerçants. Des professeurs qui négligent leurs cours dans les Universités publiques au profit des privées.

Des médecins formés au frais du contribuable burkinabè qui passent le plus clair de leur temps dans leurs cliniques où les coûts de santé dispendieux laissent sur la touche la majorité écrasante des populations. Des fonctionnaires affairistes qui désertent leurs bureaux à longueur de journée pour des courses sans rapport avec le service public. Des rapports mettant en cause de hautes personnalités de l’administration dans la gestion des deniers publics qui restent sans effets. Combien de fois avons-nous assisté impuissamment à l’exécution dans la rue de personnes accusées de vol ?

Les cas sont légions et chacun sans trop se remuer les méninges peut en citer. Quant on sait que l’Homme se caractérise par la faillibilité donc sujet à l’erreur, on peut sans se tromper affirmer que tous les Burkinabè sans exception sont de potentielles victimes de la justice populaire. Le péril est tangible et imminent. Un SOS (Save Our Soul) s’impose avec force. On peut déjà féliciter le gouvernement qui l’a compris en intensifiant la sensibilisation à travers les mass médias. Le thème : « Civisme et cohésion sociale : fondamentaux d’un développement durable » retenu pour la célébration du 53ème anniversaire de la fête nationale de notre pays est une incomparable opportunité pour les autorités d’assoir un climat serein gage de tout progrès, toute prospérité, tout développement.

 Comment expliquer le foisonnement d’actes d’incivisme dans notre pays ?

Nous avons tendu notre micro à différentes personnes de diverses catégories sociale. Mais en premier lieu nous avons voulu donner la parole à une personne ressource avertie de la question. Un sociologue. Nous ciblons alors l’Université de Ouagadougou pour trouver le spécialiste. Nous choisissons un professeur dont nous estimons le profil concluant pour se prononcer sur la question. Tout de suite nos ennuis commencent. Monsieur est introuvable. Par hasard, nous rencontrons un étudiant qui dit avoir cet enseignant comme directeur de mémoire, mais peine depuis belle lurette pour le rencontrer. Vous avez dis incivisme même chez des professeurs d’Université ? A force de persévérer, nous dénichons un qui accepte de se prononcer mais à une seule condition. Sous anonymat. Pour lui on ne peut pas parler de l’incivisme ou du civisme sans glisser dans la sphère politique. Il excipe l’obligation de réserve qui pèse sur tous agents publics. Le pacte étant conclu, monsieur se lâche. Après avoir non sans passion dépeint le tableau noir de la situation, il laisse entendre que « tout le monde est aujourd’hui dans l’insécurité ». La moindre erreur suffit pour se faire occire. Comme cause de l’aggravation du fléau, Anonyme (le nom que nous donnons à notre interlocuteur) affirme que lorsqu’une population voit qu’une poignée de personne s’accapare la totalité des richesses du pays et en plus les nargue, cette population devient volontairement ou involontairement aigrie. Pour illustrer ses propos, il argue que les burkinabè remarquent une poussée outrancière à tous les carrefours d’immeubles dont le design témoigne une forte exigence en espèces sonnantes et trébuchantes. Leurs propriétaires restent tapis dans l’ombre. Et dans la pensée collective, ces immeubles appartiennent nécessairement à ces oligarques du pays. Les gens estiment qu’il n’y a pas de justice sociale. Et ça les révolte et ils en veulent aux nantis. Du coup, la masse a tendance à mettre tous ceux qui parviennent même de façon honnête à construire une villa, à s’acheter une voiture… dans le même sac. Anonyme poursuit que le boom minier explique aussi cette montée brutale de l’incivisme. En effet, les burkinabè n’arrivent pas à comprendre, malgré que les mines sont abondamment exploitées dans leur pays, qu’ils continuent de croupir dans une misère noire. Quand les dirigeants (ministres, députés, chefs d’armée…) mènent un train de vie de seigneurs dans une opulence à la limite insolente, avec tous les avantages qui leur sont accordés et pendant que la grande partie de la population peine à se nourrir, se vêtir, se soigner convenablement, à assurer la scolarité de leurs enfants, ce hiatus ne fait que cristalliser l’aigreur dans la rue. Par ailleurs, comme autre facteur ayant entraîné la montée du fléau, Anonyme pense aussi que les parents ont démissionné de l’éducation de leurs enfants. Des étudiants, élèves et autres personnes du secteur informel pensent que c’est lorsqu’on casse que les autorités prêtent une oreille attentive aux problèmes du peuple. Selon des fonctionnaires le salaire dérisoire ne motive pas à se donner à fond dans sa tâche.

Il faut quelque part accuser la société civile burkinabè qui ne joue pas pleinement son rôle de contre-pouvoir en amenant le pouvoir politique à assoir une véritable justice sociale pour le mieux être des populations. Au Burkina on a l’impression qu’à l’instar des partis politiques, certaines personnes créent des structures de société civile seulement pour satisfaire des visées égoïstes. Et les populations restent abandonnées à elles-mêmes sans véritable défenseur. Ainsi donc l’instinct de survie fait qu’elles développent des réactions faisant penser à, pour parler comme Thomas Hobbes une situation de guerre de tous contre tous. Comment en sortir ? 

La thérapie

Sans conteste, pour faire allusion au thème du 11 décembre, le développement d’un pays est forcément tributaire du niveau de civisme de sa population. En vérité en vérité, il n’y a pas de développement ni même de construction de la démocratie sans une mise à niveau des mentalités et des comportements. Le civisme est le soubassement du développement. Le civisme est respect des règles de vie en société, le souci du bien de la collectivité. Il s’oppose au cynisme, à l’individualisme et à l’indifférence. Le civisme suppose une participation effective des citoyens au processus de développement du pays et non à poser des actions contraires à cet idéal. Mais pour que ce civisme prenne véritablement corps dans notre pays, notre sociologue pense qu’il appartient au gouvernement de faire un pas de géant et donner l’exemple. Concrètement, en raison du contexte qui s’avère favorable à l’incivisme, Anonyme préconise que le gouvernement rende compte de façon exhaustive et vraie de la situation économique du pays. Combien l’Etat gagne comme recette et comment elle est dépensée ? Aussi dire combien un ministre, un député ou autres personnalités gagnent comme revenu. Et que la population dise si elle est d’accord ou pas. Pour Anonyme on pourra organiser à cet effet une assise nationale à laquelle toutes les catégories sociales devront prendre part. Il précise que les spots et les propos du Moro Naaba à la télévision sur le civisme sont inopérants. « Les jeunes s’en foutent aujourd’hui de ce que dit le Moro Naaba » ajoute-t-il. Les discours moralisants ont des limites, seule une démarche participative est payante. En vue d’endiguer le fléau, notre interlocuteur recommande que la loi sur le délit d’apparence soit scrupuleusement appliquée. Sur le thème du 11 décembre Anonyme pense qu’il est très pertinent car aucun développement ne peut se faire dans l’anarchie.

Par ailleurs nous estimons que la société civile burkinabè doit être très forte et très agissante pour empêcher certains acteurs tenant les rênes du pays de se livrer à des excès. Dans les pays développés, la société civile a su agir en qualité d’acteur de promotion et d’agent développeur. Les citoyens sont appelés à jouer également ce rôle dans les pays en voie de développement comme le notre en lutte sans relâche contre la gabegie, les enrichissements illicites, la corruption, la mauvaise gestion des deniers et l’exploitation exagérée et aveugle du patrimoine national. Un développement véritable suppose l’existence d’une société civile consciente et éveillée, car sans un apport positif des citoyens aucun Etat ne pourra évoluer d’un iota. Dès lors, il devient nécessaire d’éduquer la population à la citoyenneté, et chaque burkinabè à tout les niveaux se doit de développer le sens civique. La bonne gouvernance est tributaire d’une citoyenneté positive, et tous les citoyens burkinabè doivent œuvrer dans ce sens. L’Etat peuple, comme l’ont appelé les sociologues, est le seul vecteur du développement économique et du changement des comportements vis-à-vis de la gestion de la chose publique. La société civile est l’acteur principal qui doit imposer le changement, avec force, en militant pour l’instauration des systèmes cohérents de contrôle et de gestion, qui sera à même d’assoir une justice sociale gage de coexistence pacifique et de développement durable.

En outre, notons aussi que l’organisation tournante de la fête nationale en plus de la dotation des régions en infrastructure, permet un rapprochement entre les gouvernants et les gouvernés. Et c’est déjà quelque chose de considérable !

Hamidou TRAORE


Commenter l'article (12)