La Faute aux parents !

Publié le mercredi 27 novembre 2013

Un matin blafard et frileux à Ouaga. Février 2013. 5h15. Arrêt de bus. Pissy.

J’attends le bus en compagnie d’élèves et d’étudiantes. Le premier bus prévu à 5h30 mn ne se pointe jamais. Le second de 7H non plus. Les étudiantes avec lesquels j’échange ont cours à 8H et ce, jusqu’au SIAO. Le bus bondé arrive enfin à 8h45 mn. Bousculade monstre pour y entrer. Plus de place vraiment dans ce bus mais le chauffeur continue de s’arrêter à tous les arrêts et de prendre des passagers. L’essentiel pour lui étant de collecter sa recette. Il charge et charge. Les gens dans le bus sont suspendus comme des ‘’akpanis’’ (chauves-souris). Même pas une vingtaine de places assises.
L’incivisme règne en maître. Des jeunes occupent des sièges sans se soucier des vieillards qui manquent de tomber à chaque virage avec ce chauffeur qui conduit agressivement.

Comme il y a des choses devant lesquelles je ne peux vraiment pas me taire (un de mes proches m’a déjà dit qu’on allait me frapper un jour à Ouaga à cause de ma bouche qui se mêle de ce qui ne me regarde pas), j’ai donc interpellé un des jeunes pour qu’il cède sa place à un vieux. Le vieux m’a remerciée et bénie jusqu’à sa descente. Tout ce qui est injuste et pas normal me regarde et me concerne et je vais toujours mettre ma bouche dedans. Si on doit me frapper, donc ce sera partout alors car j’ai fait la même chose ici dernièrement. J’ai le mal de la route et ne prends les transports en commun que si je n’ai pas vraiment le choix, sinon, je préfère marcher si la distance n’est pas trop longue. Je ne conduis pas car je suis ‘’un danger public’’ d’après mon médecin. Bref, dans ce bus d’ici, j’observe depuis un bon moment une jeune dame qui ne m’a pas l’air bien du tout. Souffrant du mal de la route, j’en détecte très vite les symptômes. Je sens qu’elle va tomber d’un instant à l’autre car elle suffoque et sue alors qu’il fait froid. Avant que j’aie pu réagir, c’est le sachet qu’elle avait en mains qui tombe soudainement. Tout à côté d’elle, se tiennent deux immigrants : un Iranien et un Noir. Ils ne se baissent même pas pour ramasser son sac. Je le prends et le lui donne tout en lui demandant si elle va bien. Elle dit oui mais je vois bien que non. Dans le bus, des jeunes aussi comme à Ouaga ; confortablement assis. Le chauffeur continue de boire son café d’une main et de conduire de l’autre sans s’occuper de ce qui se passe tout juste à deux pas de lui. J’interpelle en anglais tout le monde dans le bus. 

-Quelqu’un peut-il céder sa place à cette dame ?

Une dame qui pourrait être sa mère se lève ; je dis non.

-Eh vous-là, les jeunes !

La dame est déjà debout et me dit qu’elle descend au prochain arrêt. Les jeunes tout penauds, commencent à se lever un à un. La jeune dame est assise. C’est l’essentiel pour moi. Elle ne cesse de me remercier jusqu’à descendre. A peine descendue, monte une dame qui se plaint de la présence d’un monsieur en chaise roulante en disant :

- On ne devrait pas permettre ça ici.

Je la regarde sévèrement et lui dis qu’il a le plein droit tout comme elle de monter dans ce bus avec sa chaise roulante[1], qu’elle pourrait elle-même se retrouver demain matin sur une telle chaise, que le bus appartient à tous et n’est pas sa voiture personnelle. Elle n’a plus bronché. Or, je n’attendais que ça. 

Dans tout ça, Mr le ‘’driver’’ ne dit absolument rien, ne s’en mêle aucunement ni pour le 1er incident ni pour le second et continue de conduire son bus avec son café. Dans la mêlée, je note en même temps son no de bus, le jour et l’heure à laquelle tout ça s’est passé. Je m’occuperai de lui après avec sa hiérarchie.

Ce même proche dit aussi que j’aime palabres. Non, plus pacifique que moi, tu meurs ! N’est-ce pas Réda-chef ? Rires.

Je ne supporte tout simplement pas l’injustice, le manque de charité et l’incivisme.

Je reviens à mes étudiantes de Ouaga.

-Vous serez en retard.

-Oui. Mais comment on va faire ?

- Vous étudiez en quoi ?

- Droit/-Droit/-Droit.

 - Pourquoi vous êtes toutes en droit ? C’est à cause des problèmes d’impunité au Faso ?

- Sourires.

-Moi, je voulais faire du journalisme.

- Moi, Communication et Relations internationales.

-Moi, je voulais faire Lettres car je rêve d’être écrivain.

-Et pourquoi vous êtes toutes allées en droit ?

-Ce sont les parents.

- Les parents ? Ce sont vos parents qui ont voulu que vous fassiez droit ?

-(Celle qui rêvait de journalisme) : Oui, moi, mes parents ne veulent pas entendre parler de journalisme à la maison.

-Mais pourquoi ? Tu n’as pas essayé de les convaincre ?

- Si. Mais rien à faire.

- Pourquoi sont-ils si opposés à ce que tu deviennes journaliste ?

- A cause de Norbert Zongo.

- Norbert Zongo ?

-Oui, depuis qu’on l’a tué, évoquer journalisme à la maison, ça envoie palabres. Alors, j’ai renoncé.

-Et pourquoi, toi tu n’es pas allée en Lettres ?

-Ils ont dit qu’écrivain, ce n’est pas un vrai métier. C’est comme les artistes. Ya pas d’argent là-dedans.

-Ah bon ? Mais c’est le plus beau métier du monde. C’est vrai qu’à moins de s’appeler Salman Rushdie, on ne gagne pas sa vie en écrivant mais c’est un métier passionnant de liberté, de belles rencontres et écrire n’est pas vain du tout comme les gens se l’imaginent.

J’ai eu beaucoup de peine à entendre ces jeunes me parler du renoncement à leurs rêves de carrières pour faire plaisir à leurs parents et comme un déferlement, j’ai entendu d’autres histoires du genre, des confidences par le truchement du mail dont un jeune notamment qui aurait voulu faire Sciences Po mais que son père a poussé en informatique.

Je n’ai jamais compris le comportement de certains parents. Ne m’étant jamais fait imposer aucun choix d’études ou de métier par mes parents, ni aucun de mes frères et sœurs, c’est un phénomène que je suis incapable de comprendre. Sous prétexte de vouloir faire leur bien et bonheur, des parents choisissent pour leurs enfants, tiennent à réaliser leurs rêves déchus à travers eux. Ils sacrifient sans même en être vraiment conscients l’avenir de ces jeunes-là en leur imposant des métiers dans lesquels ils ne s’épanouiront jamais, un travail qu’ils feront avec compassion et aucune passion. Pourquoi alors s’étonner après que notre continent ne se développe pas avec des fonctionnaires et des travailleurs de tous secteurs qui font ce qu’ils font sans conviction ni motivation aucune ?

 Quand notre fils, après son BEPC, et à ma question de savoir dans quelle filière il voulait continuer m’a répondu : << Français>>, ‘’série A’’. J’ai d’abord ri un bon coup. Je lui ai dit de s’asseoir et de m’expliquer pourquoi il veut faire ‘’A’’ parce qu’il n’est pas bon en français et le sait très bien. Il n’aime pas les matières littéraires à part l’anglais mais l’anglais de la musique car ses prétérits aussi, il n’aimait pas les apprendre ; il n’est pas fort en Histoire-Géo car il n’aime pas apprendre ses leçons (eh grand Didi, faut changer un peu, pardon ! Rires ; eh, les onclos gurunsi de la rédaction-là, occupez-vous de votre petit. Rires toujours.) Alors, pourquoi vouloir aller en série A ?

 J’ai compris tout de suite que c’était pour me faire plaisir. Je l’en ai vivement dissuadé et recommandé de faire quelque chose qu’il va aimer parce que c’est lui qui va étudier et pas moi et que c’est la passion qui devrait guider ses choix et pas vouloir faire plaisir à ses parents. Il a finalement choisi le génie civil. Était-ce pour faire plaisir à son père ?

Il faudra lui poser vous-même la question.

Je termine avec vous, chers parents en vous suppliant de laisser vos enfants réaliser leurs rêves car pour vous, c’est déjà fini. Vous ne pouvez pas réaliser vos vieux rêves à travers eux. Vous ne pouvez pas leur faire vivre la vie que vous aurez voulu vivre et que vous n’avez pas réussi à vivre.

Les parents qui souhaitaient être médecins, juges, avocats et je ne sais quoi d’autre, retournez sur les bancs et étudiez. Arrêtez de traumatiser vos enfants car le rêve est individuel avant d’être collectif. C’est Shakespeare qui disait : << Ils ont échoué parce qu’ils avaient oublié de rêver. >>

Alors, de grâce, laissez vos enfants réussir en leur permettant de rêver car le rêve précède toujours l’action.
Tout ce qui est imaginable par l’homme est bien réalisable par lui. Le président Thomas Sankara avait raison de le clamer et ceux qui l’ont pourfendu sur cela n’avaient rien compris car si Jules Verne n’avait pas rêvé et imaginé son ‘’Tour du monde en quatre-vingts jours’’, y aurait jamais eu d’avion, ni de fusée, ni d’exploration spatiale. 

 

Angèle Bassolé, Ph.D.

Écrivaine et Éditrice,

Ottawa, Ontario.

Angelebassole@gmail.com


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