Sissili : « Nous avons à faire à un individu, pas aux mossis »

Publié le vendredi 18 octobre 2013

Nous revenons comme promis sur la situation à Neboun. Dans le N° 264 de l’Evénement, nous avons publié l’entretien que nous avons eu, à sa demande, avec Hamidou Ouédraogo dit Ben Laden. L’homme s’était plaint de victimisation de la part du chef de Neboun et de ses hommes de main. A l’occasion d’une rencontre tenue à Léo le samedi 28 septembre dernier à l’initiative du haut commissaire de la Sissili, nous avons obtenu, en marge de cette rencontre, un entretien avec le chef de Neboun et les deux conseillers du village, sur les événements du 12 septembre. Nous vous livrons la substance de ces entretiens

« Je m’appelle Nignan Moussa, chef de Neboun. 

Nignan Moussa, chef de Neboun (Ph : L’Evénement)


Celui que vous appelez Ben Laden s’appelle en réalité Hamidou. Il est venu demander une parcelle de culture vers la fin de la saison des pluies. On l’a installé provisoirement puis par la suite on lui a indiqué un endroit où il pourrait s’établir. Il est allé dans son village prendre ses affaires et il est revenu s’installer. L’homme s’est présenté un jour soit disant pour nous montrer ses armes (un fusil et un couteau). Il voulait nous intimider. Je lui ai dit de se tenir désormais dans sa brousse et de ne pas mettre les pieds au village. Si c’est pour aller au yaar pas de problème, au puits pas de problème mais nous ne voulons pas le voir en ballade au village parce que nous ne voulons pas de problèmes avec lui. Nous avons convoqué un jour une réunion*, l’homme est venu pour assister. Nous lui avons demandé ce qu’il venait faire à cette réunion. Il nous a rétorqués que personne ne peut l’empêcher d’assister à cette réunion. C’est là que nous lui avons administré une correction. Le préfet qui était présent ce jour a voulu s’interposer, les jeunes l’ont frappé lui aussi. Cette affaire a été déferrée à la gendarmerie. Le chef gendarme qui est d’ailleurs du même village (Kongoussi) que Hamidou a dit ce jour là : « Moi je suis le commandant de brigade. Si j’ai besoin de terre, je dois demander au chef. S’il me donne et que ça ne me suffit pas, je peux en redemander. S’il refuse, je dois me contenter de ce qui m’a été donné. Il a ajouté qu’il enverrait des gens demander des excuses au nom de Hamidou. Mais Hamidou a dit jamais il ne demanderait des excuses parce que partout c’est le Burkina. Le maire de Bieha, lui a fait remarquer qu’il ne peut pas être dans un village et refuser de se soumettre à l’autorité des responsables de ce village. Il a dit qu’il s’en fout. Hamidou est un marginal. Il n’apporte aucune contribution aux activités du village. Le maire lui a même dit d’aller s’excuser auprès des responsables du village pour faire la paix. Le même maire nous a fait dire que si Hamidou demande des excuses, nous devrions accepter ses excuses. Nous sommes tous des frères a-t-il dit. Quand Hamidou est revenu chez lui, il a refusé d’aller demander des excuses. J’ai informé le Haut commissaire sur le comportement de Hamidou. Il m’a demandé si le chef de Bieha avait été informé de la situation. J’ai dit non. Le Haut commissaire a saisi le chef de Bieha. J’ai aussi envoyé des émissaires l’informer. Le chef de Bieha m’a fait convoquer et m’a instruit de faire venir Hamidou pour la même rencontre. J’ai envoyé le conseiller le voir. Hamidou a prétendu qu’il n’a pas de moyen pour s’y rendre mais qu’il vendrait un de ses animaux pour s’y rendre. Sans que l’on ne sache, il s’est rendu seul chez le chef où il a raconté des mensonges. Quand les autres sont arrivés dans le village de Pissa (une localité située sur la route de Bieha), Hamidou était déjà sur le chemin du retour. Eux aussi sont allés s’expliquer. Le chef de Bieha leur a dit s’il en est ainsi il faudrait que vous reveniez tous. Un nouveau rendez-vous a été fixé mais Hamidou ne s’y est pas rendu. Il dit qu’il n’y retourne pas. Je lui ai alors fait dire que si c’est le problème de déplacement, je ferai venir les gens de Bieha pour le rencontrer à Neboun afin que la confrontation puisse avoir lieu. Effectivement quatre personnes sont venues de Bieha. Le conseiller l’a appelé. IL lui a répondu que même si c’est le chef qui l’appelle, il ne s’y rendrait pas. La rencontre avait été convoquée pour le 15 avril de cette année. Le jour J, il a été aperçu en train de tourner dans le village mais il ne s’est pas présenté à la rencontre. Les autorités administratives ont été informées de la situation. Elles nous ont dit de garder le calme. Le 12 septembre au matin, on a observé un mouvement de population dans le village. Information prise, il s’agissait d’un décès survenu dans la famille de Hamidou. J’ai donc dépêché les conseillers pour aller voir. Quand Hamidou les a aperçus, il s’est levé et s’est dirigé vers eux. Ces derniers lui expliquent qu’ils sont envoyés par le chef pour s’informer sur ce qui se passe. Hamidou leur a répondu, que lui n’a pas affaire à eux. S’il ne les a pas informé c’est parce qu’il sait qu’ils refuseraient de le laisser enterrer son enfant. Mais si quelqu’un s’avise à s’opposer, il sera enterré là-bas. Sachant l’hostilité du chef, leur a-t-il dit, il a préféré s’adresser à la gendarmerie. J’ai demandé au conseiller de s’informer auprès de la gendarmerie. Le conseiller a en effet appelé la gendarmerie qui dit n’avoir vu ni entendu Hamidou. Qu’à cela ne tienne. Si nous ne pouvons rien contre Hamidou dans sa brousse, au moins ceux qui ont aidé Hamidou dans cette rébellion et qui travaillent dans le village vont devoir répondre. C’est alors que j’ai ordonné la fermeture des boutiques, en insistant pour qu’aucun acte de vandalisme ne soit posé. La nouvelle est parvenue au chef de Bieha ainsi qu’au maire. Ils ont demandé que je lève la mesure. J’ai appelé les migrants et j’ai tenu ces propos : « Le chef de Bieha a dit de rouvrir les boutiques. C’est pourquoi je laisse tomber.  » Par la suite, ils sont revenus me voir pour me dire merci et demander pardon, parce qu’ils n’ont rien perdu dans leurs boutiques. Je les ai écoutés tranquillement mais j’ai refusé leurs cadeaux. Nous sommes tout simplement mécontents de votre comportement leur ai-je dit. Mais nous n’avons aucune convoitise sur vos biens. Hamidou veut nous tuer pour s’installer chez nous. »

*Il s’agit d’une réunion organisée pour l’élection du CVD

Nignan Anayen  (CVD de Neboun)

Nignan Anayen (CVD de ​Neboun) (Ph : L’Evenement)


 « Il ne faut pas que l’on pense que c’est un différend entre gourounsis et migrants mossis. Ce n’est pas cela. Nous sommes en désaccord avec un individu de l’ethnie mossi et il s’appelle Hamidou. Nous n’avons pas de problème avec les mossis. Si un mossi pense qu’il est en conflit avec nous c’est parce qu’il a pris fait et cause pour Hamidou. Je suis un conseiller CVD. Je suis allé avec le conseiller municipal chez Hamidou. Nous lui avons présenté nos condoléances et expliqué que nous avons été envoyés par le chef de village. Nous lui avons fait remarquer qu’il n’a pas informé les responsables du village du décès de son enfant. Nous sommes venus te dire que ce n’est pas dans toutes les brousses que l’on enterre les gens. Etre installé sur une parcelle ne vous donne pas automatiquement le droit d’y enterrer ses proches. Nous avons pour mission de te dire que les responsables du village t’indiqueront un endroit où tu pourras enterrer ton enfant. Il nous a répondu que son enfant à lui sera enterré ici. Là où je suis installé, je suis chez moi. Nous sommes au Burkina. Cet enfant ne sera pas enterré au village. D’ailleurs, est ce que vous m’informez quand vous perdez vos enfants, pourquoi devrais-je le faire moi ? Regardez tout ce monde autour de vous, ce sont tous des mossis. Il n’y a aucun gourounsi. Vous devez savoir que ce sont les miens qui sont venus m’aider pour l’enterrement. Voilà comment Hamidou nous a parlé. Il a dit que ceux qui sont venus le soutenir sont tous des mossis. C’est justement là le problème. Effectivement il n’y avait que des mossis. Quand on s’installe quelque part et que vous avez un malheur, si vous ne voyez pas les gens du pays, il y a un problème. Nous avons dit aux boutiquiers, comme vous solidarisez avec quelqu’un qui est en conflit ouvert avec les responsables du village, allez le voir pour qu’il vienne ouvrir vos boutiques pour vous. Vous pourriez aussi lui demander de vous cédez un bout de sa terre afin que vous vous y installiez. Ce pourrait être demain Neboun2 ou Neboun3. C’est la raison pour laquelle les anciens ont ordonné la fermeture des boutiques. Nous ne voulons pas que ce soit un problème entre gourounsis et mossis. Mais si les mossis veulent qu’il en soit ainsi, alors ça pourrait l’être. »

Désiré Nignan (conseiller municipal)

Désiré Nignan (conseiller municipal) (ph : L’Evénement)


Nous lui avons dit que les responsables du village souhaitent le voir avant qu’il ne procède à l’enterrement. Il a dit que l’enfant est décédé à Léo mais c’est exprès qu’il l’a transporté ici pour l’enterrer dans sa concession. Mais si quelqu’un essaie de s’interposer, il y aura mort d’homme. Il s’est mis à nous traiter de tampiri. Les gens m’ont amené de côté… Nous avons rapporté ses propos au chef. Et le chef m’a dit de m’informer auprès de la gendarmerie si Hamidou a une autorisation d’enterrer dans le champ. J’ai appelé le gendarme qui m’a dit qu’ils n’ont pas été informés. Il a aussi dit qu’ils avaient une réunion avec la gendarmerie de Sapouy mais qu’ils viendraient après la réunion. Ils sont effectivement venus avec gendarmes et policiers de Sapouy et c’est moi-même qui les ai accompagnés chez Hamidou aux environs de 21 heures. Ils m’ont dit avoir appris que c’est une chasse à l’homme ici c’est pourquoi ils sont là. Mais personne n’a frappé personne ici. Ce qu’il y a c’est que les boutiquiers sont allés assister Hamidou. Il faut savoir qu’aucun de ces commerçants n’a construit de boutique à Neboun. C’est nous qui avons construit ces baraques que nous leur avons louées. Maintenant que c’est comme ça qu’ils ferment les boutiques et qu’on n’en parle plus, tant qu’on n’aura pas obtenu un point d’accord. Arrivés chez Hamidou avec les gendarmes, il a déclaré devant eux qu’il n’a pas besoin d’autorisation pour enterrer. Il dit avoir fait les deux guerres du Mali et qu’il est un ancien combattant qui s’est consacré à la défense du Burkina. Il considère qu’à partir de là partout où il est au Burkina, il a le droit de se considérer comme chez lui. Les gendarmes lui ont demandé : si tu t’installes chez quelqu’un penses-tu que tu dois tenir compte de son avis ou bien dois-tu t’en tenir à ton seul point de vue ? Il a répondu qu’il n’est pas chez quelqu’un mais chez lui. Ils lui ont aussi demandé de quel gendarme tient-il l’autorisation d’enterrer comme il l’a prétendu ? Il a nié nous avoir dit qu’il avait une autorisation de la gendarmerie. Par contre il dit nous avoir dit que s’il y a un problème entre nous, l’autorité compétente est là et elle peut trancher le différend. Il a ainsi renié ses propres paroles. Nous avons un problème avec Hamidou et non avec les mossis. Parmi les mossis, il y en a qui connaissent le fond du différend et ne s’entendent pas avec lui. Quand dans une communauté, quelqu’un veut semer la zizanie, il faut trouver une solution à son cas. Il se trouve que parmi nous, Hamidou est un mauvais esprit qui travaille à semer l’embrouille entre les communautés. Un tel esprit doit être éloigné du village… »

 

Le chef de village, l’Imam et le chef de terre

Au premier plan l’imam (Ph : L’Evenement)


« Le Haut commissaire nous a dit de faire pardon et de laisser tomber. Parce que aujourd’hui, on ne peut plus procéder de cette manière. Il faudrait faire confiance à la justice qui doit connaître de l’affaire. Ça mettra du temps certes, mais la justice finira par passer. Rentrez chez vous et laissez Hamidou là où il est. Quand vous serez convoqués par la justice, vous aurez tout le loisir de vous expliquer. » Ce sont là les propos du chef de Neboun au sortir de l’entretien qu’il a eu avec le Haut commissaire. Qu’avez-vous répondu au Haut commissaire ? « Nous avons compris et accepté ce que nous a dit le Haut commissaire. Le chemin qu’il nous a indiqué, nous le suivrons. Si nous faisons le contraire, nous pourrions nous retrouver dans le décors ». Le Haut commissaire avait tenu à rencontrer les trois principaux notables de Neboun : le chef de village, l’Imam et le chef de terre. « La paix à Neboun est entre vos mains. Je vous supplie de veiller à ce que cette paix ne soit jamais troublée. » Ce sont là les propos du Haut commissaire parfaitement audibles à partir du couloir qui sépare la réception de la salle de réunion. Pour la sérénité de la rencontre, il n’avait pas souhaité de présence de journalistes en salle. Il faut souhaiter que ses propos soient entendus et acceptés par tous les acteurs. Du reste, le haut commissaire connaît la complexité du dossier. Face à deux camps intransigeants, il n’est pas facile de faire accepter le juste milieu. D’un côté les migrants établis dans la zone voilà plus d’une décennie et qui pensent avoir mérité le droit du sol. De l’autre les autochtones, propriétaires séculaires, revendiquant un droit de révocation sur les terres déjà aliénées. Entre les deux, il y a la loi sur la propriété foncière dont on ne sait comment l’appliquer tant la confusion est grande sur le terrain. En attendant, la gestion des conflits fonciers relève de l’art plutôt que du droit. La situation à Neboun n’est pas exceptionnelle. Dans de nombreuses zones du Burkina, les conflits d’intérêts sont légions. Certains dégénèrent en affrontements armés comme le rapportent régulièrement la presse. Les pouvoirs publics n’interviennent que quand le mal est déjà fait. L’Etat a totalement abdiqué de sa responsabilité dans la question du foncier rural tant et si bien que les attributions anarchiques ont mis en péril l’environnement et l’écosystème. Dans la zone Sissili-Ziro, la situation est tellement grave qu’il est urgent de convoquer des états généraux sur l’environnement. L’Etat central doit pouvoir aider les pouvoirs déconcentrés et décentralisés à réussir un tel forum. Il en va de la paix et de la survie de cette zone, considérée comme l’un des écosystèmes les plus riches parmi les régions du Burkina

GBN

Les migrants de Neboun ont été bel et bien tabassés

Sur le chemin du retour, nous avons fait un micro-trottoir pour savoir ce qu’il s’est exactement passé le 12 septembre dernier. Un des interviewés qui s’est présenté comme un natif du village, « un vrai vrai » insistait-il, a reconnu que les mossis ont été bel et bien tabassés. Pendant des jours, ajoute-il, ils ont tous disparus de la circulation. Ces gens là commente-t-il veulent prendre notre village. Ça ne se passera pas ainsi. Ils sont en train de grossir le village et les hameaux de culture dans cette intention. Ils auraient un puissant gris-gris très efficace, qui tue au besoin ceux qui sont susceptibles d’entraver leur projet. C’est sans doute cet état d’esprit qui explique que Hamidou Ouédraogo dit Ben Laden, considéré comme le porte drapeau de ce « funeste » projet, ait été brutalement expulsé lors de l’élection des conseillers CVD du village.

GBN

 


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