Koala : Querelle mortelle autour d’un terrain

Publié le vendredi 18 octobre 2013

C’est une mise à mort horrible qui a été réservée au vieux Saïdou Rouamba. 68 ans, M. Rouamba est établi dans le village de Koala, commune de Saaba, depuis 1979. Il était un agriculteur relativement prospère, avec une exploitation de plusieurs hectares. Il y a peu, ses voisins lui en contestaient la propriété. Toutes les procédures (coutumière comme judiciaire) ont été engagées sans succès. Ses voisins qui ne reconnaissent pas sa propriété sur la terre, ont fini par l’assassiner sauvagement le 30 août dernier. L’affaire est devant la justice. Les meurtriers ont été mis aux arrêts. Les membres de la famille du défunt ont été contraints de quitter le domaine. Les gendarmes leur ayant conseillé de se mettre à l’abri. Le drame oppose des protagonistes de la même ethnie. 

Une vue des chefs coutumiers et notables commis par Naaba Koanga de Gampela pour la resolution du conflit (Ph : Dr)


 A l’origine de cette altercation, une plantation agro forestière initiée par Saïdou depuis 1986 sur une terre dont Koukin, village voisin de la propriété de Rouamba, réclame la propriété. L’affaire a été envoyée devant la préfecture et la mairie de Saaba, la cour royale de Gampèla et puis le Tribunal de grande instance (TGI) de Ouagadougou. Nous avons rencontré les différentes parties les 16, 29 et 30 septembre afin de comprendre comment elles sont arrivées à cette situation extrême, malgré les efforts d’apaisement. A cette occasion, nous avons appris l’expropriation d’une partie du terrain litigieux par la préfecture de Saaba au profit de l’administration. Nous avons également découvert qu’un jugement rendu en 2012 par la chambre correctionnelle du TGI condamne cinq personnes à 12 mois de prison avec sursis et à une amende de plus de 17 millions. Les intéressés nous ont confié qu’ils n’ont jamais été jugés et que c’est avec nous qu’ils ont appris l’information et même l’existence de l’extrait du jugement. Pour des raisons indépendantes de notre volonté, nous ne pourrons pas vous donner des informations ni sur la décision du préfet ni sur le jugement dans cette livraison. Nous y reviendrons.

Un champ de plantation qui s’étend à perte de vue, la famille Kouanda l’évalue à 27 hectares et Koukin à 40 ; des cultures vivrières et une concession au milieu des hautes herbes. Aucun signe de vie humaine. Tout est abandonné. C’est le constat après la fin macabre d’un feuilleton qui aura duré une dizaine d’années. Selon le fils aîné du défunt, Anasse Rouamba, sa famille a quitté les lieux pour des raisons de sécurité. Il témoigne : « Après avoir tué mon père, les habitants ont dit que mon petit frère Ali et moi serons les prochaines cibles. Nous avons prévenu la gendarmerie mais elle nous a dit de quitter la cour en attendant ». Du côté de Koukin, c’est un son de cloche différent. « On ne les a pas menacés de mort. Ce sont eux qui sont partis en estimant qu’ils n’étaient pas en sécurité », confient des habitants. 

Une affaire vieille d’une dizaine d’années

L’affaire remonte aux années 1990. Saïdou Rouamba est originaire de Tanlargho. Tanlargho est un village de la commune rurale de Loumbila, située à 17 km de Ouagadougou dans la province de l’Oubritenga. Il dépose ses valises à Koala en 1979 où il obtient un terrain grâce au défunt chef, Naaba Yimbga pour y entreprendre des cultures vivrières. A l’époque, c’est Soumaïla Séogo, actuellement âgé de 70 que sa majesté a envoyé pour délimiter le champ. Selon plusieurs sources concordantes, quelques années plus tard, Saïdou reçoit de Titinga Ouédraogo, un habitant de Koukin, le droit d’exploiter un nouvel espace en plus. Ces deux entretenaient de très bonnes relations, renforcées par le fait d’être tous des neveux du village Badinogo. Les mêmes sources confient que le climat est devenu délétère entre les deux vers les années 1990. Le motif ? Titinga s’est opposé à l’exploitation du terrain à des fins agro forestières de peur que Saïdou n’en profite pour réclamer un jour la paternité. Sa position n’a pas varié jusqu’à sa mort des suites de maladie. Il promettait même de retirer le terrain une fois sa santé recouvrée. Anasse Rouamba réfute cette version des faits. Voici la sienne : « Titinga n’a jamais eu de problèmes avec mon père. Ils se sont toujours bien entendus. Pendant sa maladie, c’est mon père qui l’envoyait à Ouagadougou et le soignait à ses propres frais jusqu’à sa mort. D’ailleurs, Titinga ne lui a pas donné un terrain parce que lui-même n’en est pas propriétaire. C’est plutôt le chef de Koala, à qui appartient la terre, qui lui en a donné. Ce que je sais, Tiga, fils de Titinga, nous a vendu son champ à 350 000 francs après la mort de son père et a même pris une avance de 100 000 francs. Plus tard, il a nié les faits devant le préfet et déclaré avoir emprunté les I00 000 ».Tiga étant actuellement détenu à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO) dans le cadre du meurtre de Saïdou Rouamba, nous n’avons pas pu recouper ces informations avec lui.

Henri Nacoulma est ressortissant de Koukin. Il a suivi l’affaire de bout en bout et joué la carte de l’apaisement. « Une nuit, dit-il, je me suis déplacé personnellement chez l’actuel chef de Koala (je suis son neveux). Je lui ai demandé de tout faire pour résoudre le problème afin d’éviter le pire et de garder au beau fixe l’harmonie qui a toujours existé entre Koala et Koukin. Ce jour-là, il n’a pas pu me répondre. Trois de mes oncles lui ont dit : « majesté, il est important de se pencher sérieusement sur le sujet que l’enfant vient d’évoquer. Si vous n’avez pas de réponse à sa préoccupation ce soir, permettez-lui de rentrer. Vous en discuterez avec vos notables et vous lui donnerez une réponse. Jusqu’à aujourd’hui, il ne m’a pas fait signe ». Quant au chef, il avoue ne rien comprendre dans l’attitude des habitants de Koukin. « Il y a 13 ans, témoigne-t-il, que mon père est mort. Le Mogho naaba m’a alors intronisé à sa place. Après mon intronisation, ceux de Koukin sont venus me demander de retirer le terrain et de chasser Saïdou. Je leur ai demandé ce qu’il a fait et ils m’ont dit qu’ils voulaient seulement le terrain. Je leur ai répondu que je n’entre pas dans ça parce que le terrain lui a été cédé par mon père, et comme il ne l’a pas retiré, moi non plus, je ne peux pas le retirer. Comme ils insistaient, Saïdou a envoyé ses frères pour me demander de plaider sa cause auprès d’eux. A nouveau, je me suis entretenu avec eux mais leur réponse n’a pas varié. Ils m’ont même demandé ma collaboration mais j’ai refusé. Depuis ce jour, le chef de Koukin et moi sommes à couteaux tirés. Ce que je ne comprends pas, c’est le fait d’avoir déclenché l’affaire après la mort de Titinga et de mon père. Ce sont eux qui ont donné le terrain à Saïdou »

La partie se joue à la cour royale de Gampèla

Le conflit a atteint son point d’achoppement dans les années 2000. Ayant usé en vain leurs forces pour réconcilier les deux parties, l’affaire est déferrée devant le chef de Gampèla, Naaba Koanga à l’époque. Coutumièrement, le village de Kuidi dont relève Koukin est sous son autorité. Naaba Koanga convoque les deux parties à plusieurs reprises mais Saïdou ne répond pas. Il finit par envoyer une délégation de 105 chefs coutumiers et notables chez ce dernier qui ne les reçoit pas non plus. Le chef de Kuidi, Naaba Piinga était l’un d’eux. Il témoigne : « Nous avons été plus de 100 à être réunis. Nous l’avons convoqué mais il n’est pas venu. Sur instruction du chef, nous nous sommes déplacés jusque devant sa porte dans l’espoir qu’il nous reçoive. Malgré nos tentatives, son refus a été catégorique ». Selon Anasse Rouamba, l’attitude de son père s’explique par la crainte d’éventuelles violences à son égard. Ce énième échec de conciliation a porté un coup dur à la cohabitation. Désormais, la cohésion sociale et la cordialité entre Saïdou et Koukin se conjuguent au passé. Saïdou est devenu persona non grata. Les habitants exigent son départ en fin décembre 2005 mais ne l’obtiennent pas.

 Le maire de Saaba entre le marteau et l’enclume

Dès avril 2006, la fracture sociale se matérialise par la destruction de la plantation. Un individu du nom de Kaboré Bassirou incendie 9000 plants et rebouche 3000 trous sur ordre du chef coutumier de Koukin. En 2011, un groupe d’individus dessouche 5000 plants. Selon Ali Rouamba, un des fils du défunt, ce groupe a affirmé être envoyé par le maire de Saaba, Josiane Kabré. Plusieurs sources indiquent d’ailleurs que Josiane Kabré, est de connivence avec les détracteurs de la famille Rouamba. Toujours selon ces sources, lors d’une concertation avec les différentes parties à la mairie, Josiane Kabré a tenu ces propos à l’endroit de Saïdou Rouamba qui réclamait réparation : « Saïdou, sache que c’est ta vie que nous cherchons à protéger d’abord. As-tu entendu les déclarations du Chef de Koukin ? Il a dit que le terrain ne t’appartient pas. Du moment où tu plantes sur un terrain qui ne t’appartient pas et qu’on arrache les plants, il n’y a pas de dédommagements ». Un autre grief qu’elles ont contre le maire est sa tentative d’étouffer l’affaire déjà pendante devant la justice. Dans le même temps, Koukin l’accuse d’avoir permis à Saïdou de perdurer sur les lieux. Josiane Kabré, elle, rejette en bloc toutes les accusations portées contre elle.

 Gaston SAWADOGO

 


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