Saye Zerbo : On sait finalement peu de chose sur l’homme du 25 novembre

Publié le lundi 30 septembre 2013

Même si c’est encore Jean Baptiste Ouédraogo détient la palme des règnes courts, au Burkina Faso, c’est Saye Zerbo, avec son CMRPN qui l’a inauguré le 25 novembre 1980. Il est passé à la tête de l’Etat comme une météorite, laissant derrière lui beaucoup d’interrogations jamais vraiment élucidées. 

Il aimait dit-on prendre au petit déjeuner la soupe de tête de mouton. Il en était friand semble t-il. Le cuisinier de la présidence de l’époque qui a survécue jusqu’à Sankara, savait bien les préparer. Au capitaine, ce cuisinier a voulu faire plaisir en mijotant une de ses soupes dont il avait le secret. Mal lui a pris. Sankara, pour on se sait quelle raison, ne tenait pas en grand estime le colonel. Celui-ci le lui rendait bien aussi, soit dit-en passant. Maintenant que les deux sont chez Bon Dieu, ils auront, certainement tout le loisir de s’expliquer.

Le colonel Saye Zerbo, ancien président du Burkina, conduit à sa dernière demeure (Ph : Evénement)

Pour en revenir à la tête de mouton, Sankara aurait donc rabroué le cuisinier qui croyait lui faire plaisir. Sauf qu’il semble qu’au-delà des antipathies qui ont pu exister entre les deux officiers, le régime des capitaines reprochait à Saye Zerbo, d’avoir pendant son tour de Haute Volta, mémorable, facilement accepté trop de présents « en béliers ». Pour les révolutionnaires cela s’apparentaient au « racket ». Mais de façon générale, les responsables du CNR abhorraient le régime des Colonels auquel ils ne voulaient absolument pas ressembler. Le refus de la soupe de tête de mouton était symptomatique de cette volonté de démarcation.

Peut-être n’en voulaient-ils pas forcément à la personne du président Saye Zerbo, qui malgré les erreurs de gouvernance, surtout d’avoir confondu « caserne » et société civile est considéré comme un patriote. Ce que Saye Zerbo avait reconnu à postériori, dans une interview accordée à un confrère (Sidwaya, 1991) « nous sommes militaires et nous faisons les choses militairement ». Le colonel voulait remettre de l’ordre dans une Haute Volta permissive de la 3e République et travaillé à redonner sa dignité à l’homme voltaïque bafoué chez le frère et voisin ivoirien. C’est l’explication de l’autorisation de sortie du territoire que les candidats à l’émigration en Côte d’Ivoire devraient produire avant de prendre le train. « Mais il a été débordé » reconnait Fidèle Kiethéga, ancien conseiller de Thomas Sankara. Pas seulement. Les compagnons de Saye Zerbo, « les colonels » n’avaient pas tous la même probité. Un an après leur prise de pouvoir et après ou malgré les proclamations de foi du CMRPN (un sigle que Saye Zerbo a eu du mal à correctement prononcer) sur la moralisation de la vie publique, beaucoup de dignitaires du régime avaient renoué avec la dolce Vita de la 3e République. Le 7 novembre 1982, quand le CSP de Jean Baptiste Ouédraogo perpétue son coup d’Etat, c’est avec un verre de champagne à la main dans la boite de nuit de l’hôtel Ricardo, que certains caciques du CMRPN seront arrêtés. Quand le CNR prend le pouvoir quelques mois après, c’était de l’anti CMRPN « primaire » qui c’est parfois, et on peut le comprendre, confondu avec de « l’anti Saye Zerbo ».

Lamizana en a longtemps voulu à son cadet

Le 25 novembre 1980 c’est Saye Zerbo qui renverse Lamizana. Ce dernier a très mal vécu la situation : « lorsque le lieutenant colonel Nezien Badembié, commandant de la gendarmerie nationale, (…) s’était mis à lire une proclamation à une heure matinale le 25 novembre 1980, je n’ai eu aucun mal à m’imaginer que c’était le colonel Saye Zerbo qui était à la tête des putschistes (…) A 5h55, le général Baba Sy me téléphona pour me demander si c’était le colonel Saye Zerbo qui avait fait ce coup d’Etat. Je lui répondis que c’était sûrement lui, même s’il se gardait bien de quoi que ce soit pour le moment »

Le général Lamizana décrit par le menu comment il a été informé et surpris par la décision de Saye Zerbo : « le jeudi 20 novembre 1980, mon ministre des Affaires étrangères me téléphona pour m’annoncer, selon des sources sûres, que le colonel Saye Zerbo allait prendre le pouvoir le lendemain 21 novembre. J’en restai ébahi. Pourquoi donc lui ? Pour en savoir davantage, je fis mener une enquête discrète (…) Dans la nuit du 20 au 21 novembre on n’avait rien décelé qui pût annoncer l’imminence d’un putsch (…) Dans la nuit du lundi 24 novembre 1980 (…) je reçu un coup de téléphone du directeur générale de la Sureté nationale vers 21 h30, qui m’informait que l’on était en train de distribuer des munitions en ce moment même dans toutes les unités de la garnison de Ouagadougou. A peine une demi-heure après ce coup de téléphone, j’en reçus un autre du ministre de l’Intérieur qu’un coup d’Etat se préparait. Daouda Traoré, le ministre de l’Intérieur de l’époque organisa une patrouille dirigée par le commissaire Emmanuel Ki, le commandant de la Compagnie républicaine de sécurité (CRS). Vers 22h30, cette patrouille tomba nez à nez avec une patrouille militaire armée jusqu’aux dents, qui conseilla au commissaire Emmanuel Ki, par des menaces à peine voilées, de ne pas essayer de tenter quoi que ce fût pour entraver son action (…) Le commissaire Ki se rendit aussitôt à mon domicile pour m’en parler. Je compris que la quasi-totalité des unités de Ouagadougou étaient dans le coup, à l’exception de la police nationale et des CRS.

Le Commissaire Emmanuel Ki suggéra alors de mettre en état d’alerte les éléments de sa compagnie de CRS, la seule avec la police nationale à être restées loyalistes. Je l’en dissuadai fermement. Non, Emmanuel. Il n’en est pas question. Tes CRS avec leurs pétoires ne pèseront pas lourd devant l’armement sophistiqué de ces gens-là (ironie du sort ces armes avaient été acquises pour la guerre Haute-Volta/Mali en 1975. NDLR).

Dès 22h30, nous avions cherché à joindre le colonel Saye Zerbo. En vain. A 1h30 du matin, il était toujours introuvable (…) Vers 2h15, mes grands enfants m’apprirent que des véhicules militaires chargés de soldats venaient de pénétrer au camp Guillaume Ouédraogo, et que le colonel Saye Zerbo, que nous cherchions partout, venait de partir, vingt minutes à peine auparavant, en direction du nouveau camp de Gounghin.

A 3h45, des militaires armés, en tenue de combat, avaient encerclé ma maison du camp.

A 5h45, un coup d’Etat était annoncé sur les antennes de la radio nationale voltaïque sans qu’on en connaisse toutefois les auteurs »[i].

Le général Lamizana a d’autant mal vécu cette trahison que pour lui Saye Zerbo est l’un des officiers qui a le plus bénéficié de son régime. Mais plus tard les deux hommes s’étaient réconciliés. 

 Il faut espérer que Saye Zerbo laisse à son tour un témoignage sur cette période. A la dernière entrevue que nous avions eu avec lui à son domicile, à l’occasion des obsèques de son épouse, il avait exprimé le désir de témoigner des événements du 3 janvier 1966, dont il avait été un témoin et un acteur en tant que sous lieutenant sous les ordres de Lamizana. A-t-il pu le faire ? Déjà on le sentait rongé par la maladie. 

 

Les opinions du colonel

Sur l’ambigüité de sa personne

« Moi je suis ce que je suis. A défaut de pouvoir me cerner, les gens me traitent de tout. C’est normal. Tout simplement, je préfère être d’accord avec moi-même et être en communion avec Dieu »

A propos des militaires et de la politique 

« A propos de la candidature de Lamizana en 1978. J’ai eu à lui dire clairement que j’étais contre. Je l’ai dit à Blaise aussi (à la veille de la présidentielle de 1991. Ndlr). Parce que cela peut porter atteinte à l’unité de l’armée. Vous ne pouvez pas faire la politique sans parti pris »

A propos du droit de grève qu’il a supprimé

« J’ai eu à réglementer le droit de grève. Pourquoi ? Pour la simple raison que j’estime qu’il faut travailler dans l’ordre et la discipline. Je suis militaire et mon esprit militaire me guide ainsi. C’est dommage que j’ai transposé cela dans la vie civile de façon rigide sans souplesse peut-être ; c’est une erreur de ma part mais toujours est-il que dans mon esprit, c’était pas pour faire du mal à qui que ce soit »

Source : Sidwaya n° 1910 du 06/12/91


[i] Sur la Brèche trente années durant, Mémoires, tome2, Général Sangoulé Lamizana, édition Jaguar, 1999. 


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