Albert Jacquard un scientifique et humaniste engagé

Publié le mercredi 25 septembre 2013

Dans les rues de Paris, au milieu des années 90, nous avions eu la chance de le croiser lors d’une marche de l’association Droit au logement (DAL), qu’il avait contribué à créer afin de revendiquer un logement décent pour tous. Pour de tels mots d’ordre, les travailleurs immigrés en provenance d’Afrique sont les plus concernés aux bords de la Seine. Dans ce domaine, ils sont les moins bien lotis(dans tous les sens du terme). A voir cet intellectuel de haut vol se battre pour de pauvres hères venus de loin, ça fait chaud au cœur. La lutte c’est une question de principe, de conviction profonde voire d’engagement tout court. Karl Marx, Che Guevara et biens d’autres révolutionnaires qui ont marqué l’histoire de l’humanité, n’étaient pas issu des ghettos pour lesquels ils ont consacré leur vie. Comme quoi, on n’a pas besoind’être né dans une famille pauvre avec moins d’un repas par jour, pour comprendre que les autres autour de soi, souffrent et qu’on peut par son engagement individuel, faire quelque chose pour eux. Jacquard est fils d’une famille catholique et conservatrice originaire du Jura en France. Son père fut directeur de la Banque de France. On pourrait donc dire qu’il est né avec une cuillère dorée entre les dents. Son visage qui faisait de lui le contraire d’un beau gosse, est dû à un accident de voiture qu’il a subit dès l’âge de 9 ans. Défiguré, mais la conscience bien en place, le petit Albert qui a perdu lors de ce drame familial son jeune frère, et ses grands-parents paternels, avait dès le jeune âge une tête bien faite. Né à Lyon (France) le 23 décembre 1925, cet élève studieux arpente très tôt les couloirs des grandes écoles. En 1945, il est à l’École polytechnique et en sort ingénieur des Manufactures de l’État trois ans plus tard. Ensuite, il intègre l’Institut des statistiques dont il en sort également diplômé. Il a vécu l’occupation nazie comme un drame personnel, malgré son jeune âge. Il confesse : « J’ai vécu la Libération comme un événement extérieur. J’ai été un passager de l’histoire. Je n’ai pas été du tout le conducteur. J’ai été très long à m’apercevoir qu’il fallait que je choisisse mon camp. J’étais dans le camp des salauds : ceux qui laissent faire et finalement attendent que toutes les choses s’arrangent[…  » Cette seconde guerre mondiale et la lutte de libération du Peuple algérien, vont le marquer pour la vie. Jacquard décide de ne plus regarder l’histoire passer comme on le ferait d’un train à partir de sa fenêtre. Il choisit d’être acteur en mettant l’arme du bon côté. Celui des opprimés. A 47 ans il est docteur d’’État en biologie humaine, en plus de son doctorat d’université de génétique obtenu deux ans plutôt. Grand Humaniste, il est professeur des universités françaises et européennes, Albert Jacquard ne se satisfait pas de cette renommée intellectuelle. Il descend dans l’arène politique, dans la rue. Pas celle politicienne à la recherche d’une notoriété egocentrique, mais celle de la lutte aux côtés de ceux qui souffrent en silence pour revendiquer un monde plus juste. En 1979, face à l’émergence d’une thèse qui voulait justifier le racisme sur la base scientifique, Albert Jacquard, crée avec d’autres collègues chercheurs un Groupe de recherches sur l’histoire du racisme (CNRS), multiplie des publications contre ce phénomène. Aux côtés de l’Emérite Abbé Pierre, il a su insuffler un dynamisme nouveau au mouvement altermondialiste. Bien connu des foyers de travailleurs immigrés en France, Albert Jacquard est généticien, mathématicien et philosophe engagé pour la vie. Il aurait pu s’enfermer dans ses labos à longueur de journée et ne pas ouïr les cris de ceux qui souffrent au quotidien. Pourtant, malgré son grand âge, il ne faiblit pas dans son engagement. En novembre 2005, il lance l’« Appel des vieux » avec sept autres : Françoise Héritier, l’Abbé Pierre, Maurice Tubiana, Jean Delumeau, Edgar Morin, Albert Memmi et Denis Clair[]. Essayiste. Il s’exprimait régulièrement dans les colonnes du Monde Diplomatique ou sur les ondes de différentes radios pour défendre la bonne cause. Son savoir scientifique et son engagement social lui ont valu de nombreuses distinctions depuis les années 80 en France et dans le monde. Albert Jacquard qui, adolescent a obtenu deux baccalauréats : Mathématiques élémentaires et Philosophie a définitivement tiré sa révérence le 11 septembre 2013 (à 87 ans) à Paris, des suites d’une leucémie. Il reste un exemple à suivre pour de nombreux intellectuels, surtout sous nos tropiques. Aux Grands combattants de la liberté le monde des opprimés reconnaissant.

Ludovic O KIBORA


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