Le nouveau visage du mouvement étudiant : Paupérisation et radicalisation

Publié le mardi 3 septembre 2013

Les deux phénomènes semblent être allés de pair. Avec la fin des bourses et la mise en veilleuse des investissements sur le campus, l’université du Burkina Faso est devenue un ghetto. Les enseignants se sont transformés pour la plupart en consultants ou ont crée leur business à travers les labos. Ces structures dont on ne sait pas toujours le statut exact permettent de capter des financements sous le couvert de l’université pour des fins personnelles.


Les étudiants ont été abandonnés à leur sort. Pas de bourses, pas de services sociaux conséquents, la vie est devenue plus que « caillou ». La lutte estudiantine s’est tout naturellement radicalisée. Les méthodes convenues de l’ANEB ne prospèrent plus, d’autant qu’elles produisent peu d’effets. C’est un peu, pour imager, en prenant l’exemple palestinien, le « Fatah » contre le « Hamas ». La dureté des conditions de vie des étudiants s’est accompagnée d’une radicalisation qui va croissant. La dernière illustration en date, la contestation contre la fermeture des cités et des resto U. Pour se donner les moyens de se faire entendre, les étudiants ont arraisonné les véhicules de l’Etat. Le gouvernement y a opposé la force, sans avoir pris le temps de comprendre le message des jeunes. Le coût de la fermeture est énorme : le gouvernement a perdu ses biens et il s’est mis à dos l’opinion nationale. 

« Avec l’ANEB on n’est pas d’accord avec les méthodes de lutte »

La casquette vissée à la Charles Blé Goudé, le président de la FESCI-BF, Bruno Yaméogo est rompu à la dialectique de la lutte estudiantine et s’amuse de la crédulité de certains hommes politiques : « quand ils discutent avec nous, ils pensent qu’on ne réfléchit pas ». Pour sûr, la FESCI-BF veut changer la lutte sur le campus et créer un nouveau rapport de force favorable aux étudiants. Si le gouvernement s’empresse à chaque petite crise de fermer l’université et de vider ses occupants, c’est qu’il sait qu’en face, il n’y aura pas de riposte. « Nous voulons y mettre fin. Le propriétaire n’a pas tous les droits sur un locataire. Il ne peut pas lui dire quitte ma maison, sans préavis  ». Avec ce qu’ils ont fait en début août en arraisonnant les véhicules de l’Etat, le secrétaire général de la FESCI-BF pense que le gouvernement doit avoir compris la leçon. Le campus burkinabè a changé donc avec des occupants qui ont une tout autre idée du rapport avec l’autorité.

L’animation de la vie estudiantine a été longtemps le monopole de l’ANEB. Le vieux syndicat étudiant garde toujours de bons restes et sait bien se renouveler, mais il semble qu’il est en train d’être débordé par de nouveaux venus, aux méthodes qui semblent parler mieux à une grande frange d’étudiants excédés par les atermoiements des autorités. Une nouvelle génération d’organisations d’étudiants, pour l’essentiel, animée par les « diaspos », ces jeunes burkinabè issus de l’émigration.

Deux syndicats étudiants se sont illustrés à l’occasion des derniers événements nationaux, notamment les marches de l’opposition et la fronde des étudiants contre la décision inhumaine du CENOU de les expulser des cités et resto universitaires. Il s’agit de la FESCI/BF et de la FES/BF. Le nom du premier rappelle celui de son homologue ivoirien, de triste réputation, FESCI, le syndicat étudiant ivoirien proche du Front populaire ivoirien (FPI) qui a sévit en Côte d’ivoire durant les dix années du pouvoir Gbagbo. Bruno Yaméogo, patron de la FESCI-BF y a fait ses armes et connaît la plupart des dirigeants du syndicat étudiant ivoirien.

L’émigration a d’abord déteint sur le campus

Sur le campus et depuis toujours, il y a eu deux catégories d’étudiants burkinabè. Les « Tenga », ceux qui sont nés, ont grandit et étudié au Burkina et les « diaspo », fils d’émigrés burkinabè, pour l’essentiel venant de la Côte d’Ivoire. Les deux composantes n’ont jamais eu le même esprit ni le même feeling. Dans une première phase, disons jusqu’en 1990, les étudiants « diaspo » se faisaient plutôt discrets et avaient le souci de se fondre dans les réalités locales. Il n’empêche, ils étaient facilement reconnaissables par leur accent et le soin qu’ils accordaient à leur tenue vestimentaire. Mais les joutes politiques ne les intéressaient pas vraiment et peu d’entre eux jouaient les premiers rôles dans les associations et les syndicats étudiants. Sauf, plus informé, l’ANEB n’a jamais eu un président issu de la diaspo. Les contingents diaspo de cette époque, pétris dans le moule du MEECI, syndicat unique des élèves et étudiants, émanation du parti unique PDCI-RDA, étaient plutôt des « légitimistes ». Cela leur avait d’ailleurs valu une mauvaise réputation au sein d’un mouvement étudiant burkinabè, plutôt frondeur.

A partir des années 1990, les choses changent en Côte d’Ivoire. Le Front populaire fait son irruption dans la vie politique et ses premiers clients et principaux animateurs se recrutent dans le milieu de l’éducation. Cette ambiance déteint et formate les cohortes d’étudiants burkinabè, issus de l’émigration, qui reviennent au pays pour poursuivre les études supérieures. Leur nombre aussi s’est accru. Jusqu’à la naissance de l’ivoirité, certains arrivaient à passer les mailles de l’intégration en Côte d’Ivoire et y restaient pour l’université et puis pour travailler. Avec l’ivoirité, les burkinabè ont été les plus exposés et les plus visés. Les possibilités de rester en Côte d’Ivoire après le BAC deviennent quasi nulles. Comme la scolarisation est très forte dans la communauté burkinabè de Côte d’Ivoire, avec peu de déperdition le long du cursus, ce sont de gros contingents d’étudiants dispos qui déferlent sur le pays. Plus nombreux, et plus hardis aussi, formatés dans la lutte frontiste, ils colonisent le campus, influencent les mœurs étudiantes qu’ils transforment. Ce ne sont plus les « tenga » qui mènent les luttes politiques et de revendications, ce sont les « diaspos ». Hormis l’ANEB, la plupart des organisations étudiantes sont fabriquées ou suscitées par le pouvoir burkinabè de la IVe République, dans la droite ligne des pratiques révolutionnaires de la fin de la décennie 1980. Les diaspos, plus remuants et plus imaginatifs, forgent à leur intention le sobriquet de « gâteau », pour dire « vendus ». 

Dès cet instant, les données changent sur le campus. L’Aneb, organisation mieux encadrée et mieux structurée reste crédible. Ce dont convient Bruno Yaméogo : « l’Aneb a toujours pris des positions justes, que nous avons soutenues ». Pour cette raison, l’Aneb sera le réceptacle, dans un premier temps, de ce bouillonnement contestataire de la diaspo. Puis l’opacité de fonctionnement et l’absence de réactivité du vieux syndicat étudiant, va dépiter et éloigner de plus en plus de diaspos. « En 2010, confie Bruno Yaméogo, nous avons fait des propositions pour changer les méthodes de lutte au sein de l’Aneb. Nous avons été reçus par les responsables de l’UGEB qui nous ont écouté et promis de nous répondre. Depuis lors rien. On s’est par la suite rendu compte, que le numéro de portable avec lequel ils nous avaient convoqué pour la réunion ne fonctionnait plus ». La divergence porte donc sur la méthode. La FESCI-BF accuse l’Aneb de fonctionner avec les méthodes des années 1960. Progressivement les diaspos s’éloignent de l’Aneb.

Le tournant de l’affaire Norbert Zongo

 Avec l’affaire Norbert Zongo, l’ANEB est débordée par les premières actions de contestation sur l’avenue Kwamé Nkrumah. Il lui a fallu s’adapter. Ce fut le premier haut fait des diaspos. C’est aussi leur acte d’émancipation. Il leur restait à se structurer. C’est fait avec la naissance du FESCI/BF. Sur le campus, c’est aujourd’hui les maîtres de l’action. En avril dernier quand Luc Tiao est passé sur le campus, il a soupé de leur « effronterie ». Dans la lutte politique contre le Sénat, ce sont eux les fers de lance de la contestation de la jeunesse. Ils n’ont pas froid aux yeux. Un leader de l’opposition constate que là où les étudiants « tenga feraient des salamalecs, les diaspo te regardent droit dans les yeux et te demandent on fait quoi maintenant ? »

Ceux qui ont suivi les péripéties qui ont accompagnées les dernières arrestations des étudiants auront constaté au moins deux choses :

- Sur la cinquantaine d’interpellés, bon nombre sont nés en Côte d’Ivoire ;

- Les animations de soutien aux étudiants interpellés devant les palais de justice ont été assurées par la FESCI/BF qui a déroulé sa banderole, comme pour bien marquer son territoire.

Newton Ahmed Barry

 


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