Procès des étudiants : Une solidarité sur fond de rivalité

Publié le mardi 3 septembre 2013

Les étudiants sont sortis nombreux le 13 août 2013 pour soutenir leur camarades détenus. Au Palais de Justice, ils ont fait grand bruit, exigeant la libération sans condition des 50 étudiants (dont une fille) arrêtés pour fait de « vandalisme » suite aux manifestations des 1ers et 2 août. Cette solidarité exprimée était entachée de rivalité entre certaines associations étudiantes.

Pendant que l’ANEB animait à l’intérieur de la Cour, la FESCI-BF se faisait entendre à l’entrée du Palais. Elle a commencé son animation aux environs de 10 heures. Plus tôt, c’est l’ANEB qui égayait la foule. Une animation qui ne laissait pas indifférentes les forces de l’ordre. Par les fenêtres, celles-ci suivaient de l’intérieur la scène. Même le Commissaire Darga, qui donnait des directives à ses hommes n’a pas été indifférent à ce qui se passait au dehors. « Attend, je vais jeter un coup d’œil pour me donner des idées » dit-il en sortant de la salle d’audience. Un lead-vocal, micro à la bouche : « L’Université c’est pour qui ? Les cités c’est pour qui ? » A toutes ces interrogations, l’assistance répondait en chœur : « C’est pour nous ! » « Nous sommes là pour soutenir nos camarades injustement arrêtés » dit le lead-vocal. Des slogans hostiles au régime en place, ils en avaient plein dans la tête. « A bas les juges pourris, à bas la justice pourrie, à bas les DG zélés. A bas les gouvernants irresponsables »

Les étudiants soutenant leurs camarades étaient divisés entre ANEB et FESCI-BF (Ph : Evénement)

Pourquoi c’est l’ANEB seule qui anime, avons-nous demandé à un membre de la FESCI-BF. « Laisse, on va gérer ça tout de suite » dit-il. Quelques instants plus tard, la FESCI-BF commence son animation. On est 10h 23 mn. Elle se positionne à un endroit stratégique : l’entrée du Palais. Cela provoque quelques instants d’hésitation parmi les troupes de l’ANEB. Mais aucune « brebis » n’est sortie de la bergerie.

« Nous ne sommes pas des suivistes. Nous sommes des guerriers. Le 1er et 2 août, on sait qui était dehors (allusion faite à l’ANEB ? Manifestement l’ANEB n’est pas sortie dans la rue au cours de la débandade) » dit un élément de la FECI-BF. Un autre prend le micro. Il chante, sur un tempo ivoirien. Le public en raffole. « Ils sont en cité, il y’en a qui ont pris tous leurs jetons pour payer ticket… Ce sont les enfants des gens que vous mettez dehors. Ce qui me fait mal dans tout ça, ce sont les gosses qu’ils ont mis dehors. Où vont-ils dormir » ?

Les éléments de la FESCI-BF profitent de la suspension de l’audience pour s’introduire à l’intérieur du Palais. Il est 10h 49, L’ANEB profite donner des informations à ses militants et sympathisants. « Les avocats ont dit que la loi anti-casse est anti- constitutionnelle. Par ailleurs, ils ont demandé la liberté provisoire pour les camarades étudiants. L’audience est suspendue pour reprendre dans environ 1 heure. Nous, nous exigeons la libération sans condition et sans délai des camarades détenus. Pour cela, il faut rester mobilisé » Pendant que l’ANEB passait ce message, les membres de la FESCI-BF animaient à tue-tête. Le soleil est au Zénith. Il faut souffler un peu.

De la provocation ?

C’est encore l’ANEB qui réactive l’animation aux environs de 13h 30. Du côté de la FESCI-BF, l’ambiance redémarre également. Ses animateurs se déplacent en file indienne en chantant. Ils se fraient un passage entre les membres de l’ANEB, font demi-tour et repassent.

Un militant de l’ANEB opine : « On nous provoque depuis le matin mais on ne va pas répliquer. Les gens pensent que nous sommes des fantoches, qu’ils ont lancé un mot d’ordre pendant que nous nous étions absents. C’est bon de lancer un mot d’ordre. Mais c’est plus important de pouvoir le poursuivre jusqu’au bout. Depuis le matin on anime sans regarder quelqu’un. On est là pour exiger la libération de nos camarades. Si ceux qui pensent que nous sommes des lâches peuvent les faire libérer, nous nous seront contents puisque nous sommes là pour la même chose »

Au niveau de la FESCI-BF, Mandela donne de la voix : « Moi je suis un syndicaliste, j’ai été formé syndicalement. C’est ceux là, (montrant le groupe de l’ ANEB) je ne sais pas où ils ont appris leur syndicalisme. C’est peut-être eux qui ont un coté négatif vers nous. Nous sommes tous des étudiants et ensemble on doit mener une lutte noble »

« Les étudiants doivent s’unir. Les divergences ne donnent pas une bonne image. Quand c’est ainsi, les gens se rendent compte que vous n’êtes pas soudés. Cela permet facilement les divisions. En plus quand c’est comme cela, au niveau des cités les gens se regardent en chiens de faïence. Ce qui se passe ne devrait pas se faire aujourd’hui » fait savoir un étudiant qui se dit neutre. 

 

Qui pour la manière violente ?

Il est 14h40 chrono. Des étudiants sortent de la salle d’audience les mines fermées. Les questions pleuvent. Qu’est-ce qu’il y a ? C’est déjà fini ? « Ils ont refusé d’accorder la liberté provisoire aux étudiants » répond un étudiant. « Tu veux dire qu’ils les ont ramenés à la MACO ? C’est aujourd’hui ou jamais » réagissent certains étudiants. Prenant la mesure de la situation, le commissaire Darga tente de calmer les esprits : « Nous sommes des intellectuels et on peut se comprendre par le dialogue ». « Des intellectuels, moi je pense qu’il n’y en a pas ici au Burkina » réagit un étudiant. « Si ! Je pense que quand on a le Bac on est intellectuel. Moi en tout cas je suis un intellectuel » réplique le commissaire Darga.

Pendant ce temps, les éléments de l’ANEB sont en animation. Ils attendent le comité exécutif pour donner de plus amples informations. Un instant, on entend : « prési… prési… prési » Patrice Zoehinga arrive. Mandela l’interpelle. C’est un membre de la FESCI-BF qui se fait appeler ainsi. Du côté de l’ANEB on fait mine de ne pas l’entendre. « Vous voyez, je leur parle mais ils n’écoutent pas. On sait qui lutte vraiment pour la cause des étudiants. C’était pour dire qu’on a qu’à se diviser pour nous mettre de chaque coté de la cour de manière à cerner les forces de l’ordre. Si on refuse de libérer nos camarades, ils devront nous prendre tous pour aller en prison » Au niveau de l’ANEB, on ne voit pas les choses ainsi. « Il ne faut pas forcer et se faire arrêter tous. Sinon qui va lutter pour la libération de l’autre » fait savoir un militant. Pour Zoehinga, il faut travailler avec les avocats et dans la discipline. « Nous saluons le travail abattu par nos avocats. Le comité exécutif va les rencontrer après et ce qu’ils diront on vous tiendra informé. La procédure est déjà enclenchée et il ne faut pas la perturber. Nous devons être disciplinés » dit le président de l’ANEB.

Basidou KINDA

Amenez Guiro à la barre

« Guiro à la barre. On veut Guiro à la barre. Amenez Guiro à la barre et libérez nos camarades » Les étudiants clamaient à qui veut les entendre ces propos. Sur une pancarte du MBDHP on pouvait aussi y lire : « A quand le procès de Guiro Ousmane ? Non à une justice à double vitesse » Un élément de la FESCI-BF laisse entendre : « Vous détenez les étudiants en prison pour ensuite les juger. Et le vieux Guiro qui a volé des milliards, depuis là il n’est pas jugé. Etudiant yako, tu souffres. Vous savez, l’enfant de Guiro n’est pas ici »

La CRS, c’est des pots de fleurs !

Après les consignes du Commissaire Darga, les forces de l’ordre se sont déployées sur les coins stratégiques du Palais de Justice. Il était 9h 45. Hey !!! ont lancé les étudiants à leur endroit. Un dira alors : « C’est sciemment fait. C’est pour chauffer l’esprit des gens pour les démotiver. Il faut les ignorer et continuer comme si de rien n’était » Un autre étudiant martèle : « La CRS, c’est des pots de fleurs. Il faut qu’on décore la place »

Après la fermeture des cites et restaurants universitaires des étudiants se donnent la main

La brusque rupture des services sociaux universitaires a transformé des milliers d’étudiants en ‘cas sociaux’. Partis politiques de l’opposition, organisations de la société civile et bien d’autres structures ont, dans un sursaut de solidarité recueilli certains d’entre eux. Cependant, ils demeurent aussi nombreux ceux qui vivent en dehors de ces cadres. Pour atténuer l’effet des difficultés, ces derniers développent des initiatives pour se prendre en charge. 

 L’élan de solidarité s’est enforcé entre étudiants après la fermeture des cités et restaurants universitaires. Des étudiants qui vivent en location dans des cours communes ont accepté de venir au secours des déguerpis des cités. Beaucoup ont accepté hébergé ces derniers sans conditions. Mais connaissant les difficultés transversales à tous les étudiants, d’ordre financier notamment, les déguerpis ont décidé de contribuer aux charges des loyers (loyer, eau et électricité). Mais certains ‘tuteurs’ qui ont les moyens ont décliné l’offre préférant continuer à assurer seuls les charges. Certaines cours qui ont attiré notre attention sont habitées en majorité par des étudiants. Dans nombre de ces cours, les étudiants cotisent quotidiennement pour faire la cuisine. Sur la question de savoir combien de fois ils préparent par jour, un d’eux répond « ça dépend, si l’argent qu’on cotise est beaucoup on prépare midi et soir, mais si ce n’est pas beaucoup on prépare soit à midi et le soir chacun se débrouille ; soit on prépare le soir  ». Sur l’origine des moyens, ils disent que c’est les parents qui leur envoient de l’argent depuis l’intérieur du pays ou de la Côte d’Ivoire. Pour certains, c’est les kôrô (grands frères) qui travaillent déjà qui les soutiennent. Notons que pour les deux mois de vacance, beaucoup d’étudiants ont préféré resté sur place car n’ayant pas encore passé leurs examens. « On reste pour bosser », précise un étudiant.

Certains étudiants livrés à eux même parce que ne pouvant pas compter sur le soutien des parents prennent d’assaut les sociétés privées de gardiennage. Ils sont de tous sexes confondus. « C’est pour notre dignité que nous acceptons faire ce travail, on refuse d’aller tendre la main », c’est en ces termes qu’ils expliquent ce choix. Tous ceux que nous avons rencontrés disent faire ce travail juste pour un mois.

Un autre aspect remarquable de solidarité entre étudiants que nous avons noté, c’est la nourriture et autres biens que des étudiants apportent à leurs amis incarcérés à la MACO. L’ANEB apporte quotidiennement avec le MBDHP 100 plats aux 50 prévenus.

Cependant, cet élan de solidarité s’est entamé dans certaines cours par la voracité de certains bailleurs. Ces derniers profitent de l’arrivée des ‘déguerpis’ pour fixer des montants arbitraires pour le paiement des factures d’eau et d’électricité.

Hamidou TRAORE


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