Campus Blues !

Publié le mardi 3 septembre 2013

 La promotion 86-90 du département de Lettres modernes de la Flash de l’époque, une promo-choc.

Nous nous sommes retrouvés là, chacun venant de divers horizons et issues de cultures variées : Burkinabé ‘’natif-natal’’, ‘’diaspos’’, ivoiriens de souche séculaire ou multiséculaire, nés de père et de mère et / ou ivoiriens (rires) mais tous animés de la même rage de vaincre et de la soif d’apprendre.

Un grand nombre de nos professeurs se sont fait la main avec notre promotion dans leur service Sernapo ou SNP. Nous étions un peu leurs ‘’cobayes’’, car leurs premiers étudiants universitaires. Ils étaient jeunes comme nous et le dialogue passait bien et également avec les aînés, les doyens.

Ils se donnaient tous (nouveaux venus et anciens) corps et âme à nous faire acquérir l’esprit critique ; c’était encore la belle époque du métier d’enseignant vu comme un sacerdoce. Ils n’avaient aucun moyen, peu ou pas de livres avec une bibliothèque vide ou remplie de livres vieillots et déchirés à exemplaire unique qu’on ne pouvait que consulter sur place. Et à cette époque, on ne parlait même pas d’ordinateurs, à plus forte raison d’Internet. Mais ils étaient toujours animés du désir de nous donner le meilleur d’eux-mêmes, d’ouvrir nos horizons de critiques littéraires, grammairiens, sémioticiens, dramaturges, spécialistes de l’oraliture.

Ainsi, nous avions dans nos programmes de cours très chargés (13 et 14 matières à la 1ere et 2e année) de la littérature russe, québécoise, africaine incluant tous les pays francophones et anglophones et même lusophones, ainsi que de la linguistique (tronc commun), le Mooré et le Jula.

Nous avons assisté aux balbutiements de l’institutionnalisation de la littérature burkinabè avec ce colloque international de grande envergure tenu au sein même de notre mythique amphi 1.

Nous aimions débattre et l’année de Licence nous en donna plus l’occasion car nous avancions vers chacune de nos spécialisations respectives, le nombre de cours généraux avait diminué et le programme se centrant davantage sur nos options préférentielles.

Dans cette ambiance bon enfant mais très studieuse, nous aimions taquiner nos profs qui étaient un peu nos tontons et koros. Pas de femme prof encore dans ce corps enseignants de Lettres, ce qui m’avait toujours intriguée, soit dit en passant.

Ainsi, nous avions surnommé chacun d’eux. Je ne vais pas tous vous les énumérer car certains n’étaient vraiment pas sympa ; je le reconnais comme par exemple ‘’le toqué’’ ou ‘’le toquard’’. Vous ne saurez jamais donc qui nous appelions ainsi. Rires.

Sanou Salaka qui nous enseignait entre autres matières la littérature russe, nous l’avions affublé du nom de Gogol, auteur qu’il affectionnait particulièrement.

 Sanon Bernardin (paix à son âme) qui ne manquait jamais d’attaquer les Mossé en bon Samo et m’appelait ``Angela Davies``, on lui a collé sa phrase préférée : ‘’ Vous verrez, on vous le dira’’.

Sanou Jean de Dieu, c’était ``Charles Mauron`` car il nous enseignait ‘’Psychanalyse et littérature’’ et aimait bien le citer à tout bout de champ.

Yé Vinu Muntu (Paix à son âme), ``la hâche`` car il était impossible d’avoir la moyenne avec lui et il donnait jusqu’à des 0, 5, sinon même des moins.

Paré Joseph le sémioticien, ``Umberto Éco `` ; Paré Joseph le grammairien, ``Le Bon Usage``. Ce livre de grammaire de Grevisse, la Bible pour le bon usage du français coûtait 4995 f CFA et ne se vendait qu’à Abidjan. Je m’en souviens très bien car papa m’avait remis 5000f et on m’a redonné comme monnaie 5 frs. Il n’était bien sûr pas en bibliothèque et j’étais la seule étudiante à le posséder. Il était si lourd et volumineux que ça m’a coûté la place de mes provisions dans ma valise en revenant.

Mais il n’y avait pas que les profs qui avaient des surnoms. Nous tous, en avions. Moi, à cause de mon affiliation à l’UGEL (union des gens de Lettres, l’association des écrivains), on m’appelait ``Angèle de l’UGEL`` mais j’avais un autre surnom dont je n’ai connu l’existence qu’à la fin, ``calé``. Ceux qui m’avaient surnommée ainsi trouvaient que je les calais aux exposés avec mes questions. J’avais remarqué en effet qu’à un certain moment, j’avais du mal à obtenir la parole. Je levais mes mains à tour de rôle jusqu’à épuisement, et les deux ensemble, en vain ; j’ai enfin compris et me suis mis à demander la parole directement aux profs. 

Celui qui me raconte ça explique leur décision : ‘’ Il ne faut plus donner la parole à la petite devant avec son petit doigt toujours levé et ses questions difficiles-là’’. C’est comme ça que je suis devenue à mon insu, ‘’calé’’ mais comme c’était leur code de groupes, ils continuaient à m’appeler comme tout le monde en classe du surnom de ``Angèle de l’UGEL``.

Un des nôtres qui avait l’argumentaire très fort et dont le critique préféré était le Sénégalais Mohamadou Kane (paix à son âme) est devenu lui-même Mohamadou Kane. Diallo Seydou dit

``Mohamadou Kane`` depuis Ouahigouya, mes respects.

Un autre, dans la même veine, Traoré Martin était ``Jacques Chevrier``.

La plupart de nos promos sont des inspecteurs de l’enseignement, d’autres, des journalistes et communicateurs dans les différents médias publics (télés, radios, journaux).

Notre promo était choc car nous étions des bosseurs, de vrais bosseurs ; les exposés étaient vivants, tout le monde participant, argumentant et contre-argumentant. Quand vous voyiez une main qui rasait le sol, ou une main qui faisait le signe de la hauteur, ça signifiait que l’exposé ne volait pas haut et qu’il fallait élever le débat. Il est même arrivé que quelqu’un dans la salle se lève, aille au tableau, prenne la craie avec l’effaceur et tout en effaçant et écrivant dise : ‘’ je vais vous aider à refaire votre plan’’, Ça, c’était le fils du Nil, Moise, l’Ivoirien. Quand certains étaient coincés et n’avaient pas la réponse, toutes les parades étaient bonnes à prendre. ‘’Avez-vous lu l’œuvre ?’’ C’était la récurrente d’Emile Bayala. On a donc fini par l’appeler ainsi. Rires.

Mais un jour, ça a vraiment failli virer au drame quand la fille du Sahel, tellement fâchée de sa note finale d’exposé a voulu carrément écraser avec son bolide notre Wafo bien-aimé, Mr JT himself sur sa L2 (Bac m’a sauvé comme on désignait cette moto).

Là, on ne riait plus du tout et les profs ont dû intervenir pour calmer le jeu. 

Nous étions déterminés à réussir et le résultat est palpable aujourd’hui.

Seul le travail paie en effet.

Salut à vous toutes et tous de cette belle, joyeuse et si studieuse promo 86-90.

 Mais j’entends siffler ce blues, et j’entends siffler ce blues, j’entendrai siffler ce blues toute ma vie. 

Angèle Bassolé, Ph.D.

Écrivaine et Éditrice,

Ottawa, Ontario.

Angelebassole@gmail.com

 

 

 

 

 

 


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