Le Sénat : On ne l’empêchera peut-être pas…Mais est-il viable pour autant ?

Publié le vendredi 16 août 2013

Il y a ceci de spécifique que les pouvoirs autocratiques, au crépuscule de leur existence, ont l’illusion d’invulnérabilité. Avec les muscles des CRS, le régime actuel pense qu’il peut tout se permettre. Or il n’a jamais été aussi vulnérable.

Le cimetière de la République est plein de ses lois ou décisions prises, en passant par la force et puis abandonnés quelque temps après. Ce n’est pas nécessaire de les citer. Le dernier de la série en date, ce n’est pas une loi, mais une décision du Conseil des ministres et une déclaration du PM sur le SYNTSHA et abandonnée devant la mobilisation sociale. Ce Sénat, dans sa forme actuelle ne dérogera pas à ce sort. Il est même peut-être la dernière lubie du régime.

En dépit des différentes mobilisations monstres, le pouvoir fonce droit avec pour seul ambition le sénat (ph:Evénement)


 Il ne faut pas être un grand observateur politique pour voir que le président Blaise Compaoré est aujourd’hui tout seul. Il pense qu’il est entouré, mais autour c’est le désert. Parce qu’en réalité ceux qui pouvaient donner leur vie pour lui et pouvaient en retour lui parler franchement ne sont plus là. Une personnalité qui a connu les débuts du régime et qui entretemps est allé voir à ailleurs, confiait récemment qu’il ne reconnaissait plus ses amis d’hier. Il était choqué de la peur dans laquelle tous vivaient, baissant immédiatement la voix, comme s’ils craignaient d’être entendus, à l’évocation du nom du président. Dans une pareille ambiance, il n’y a plus de sincérité. Chacun garde pour lui et au fond de son ventre ce qu’il pense réellement. Il en est ainsi du Sénat. Pour l’essentiel la majorité des gens autour du président n’y sont pas favorables, mais se gardent de donner leur opinion. Ils savent bien que si le patron y tient, ce n’est pas pour rien. C’est parce qu’il pense que la situation constitutionnelle actuelle viole son droit « d’être un citoyen comme les autres ». Il tient donc au Sénat pour non pas respecter la Constitution, mais pour se donner les moyens légaux de la charcuter. Quand l’intention se présente de cette façon non équivoque, l’entourage se fait fort de se caler sur « le bon vouloir du prince ». Le Sénat est bien, parce que Blaise Compaoré le veut.

Une des dernières folies du prince !

Blaise Compaoré mettra le Sénat en place, parce que vraisemblablement, comme disaient les grecs, les dieux agissent ainsi pour mieux le perdre. Le président ne craint rien d’autre que le bruit des bottes. A chaque fois qu’il a reculé, c’est parce que, pour une raison ou une autre la grande muette s’est fait entendre. Ou elle a montré par des frémissements en son sein, qu’elle n’était pas d’accord. L’histoire des mouvements sociaux dans notre pays, depuis 1966, montre aussi que le mécontentement social fini toujours par contaminer la grande muette. En 1998 dans le sillage des revendications nées des événements de Sapouy, les militaires sont sortis en 1999 pour revendiquer le paiement des indemnités de logement indument coupées depuis le début de la décennie 1990, pour un hypothétique projet de logement pour les militaires dont personne n’a vu la couleur. Le gouvernement a dû s’exécuter pour éviter la jonction avec le front social et son renversement.

Dans le prolongement de cette crise sociale née de Sapouy, les CRS avaient pris une telle ampleur qu’ils avaient fini par faire ombrage aux militaires. Dans ce climat qui prévalait alors, les militaires ont cru de leur devoir de se faire justice. En 2006, une violente altercation opposait militaires et policiers. Pendant plusieurs années, les CRS vont entrer en hibernation. Ce corps d’élite de la police nationale est de retour. Il semble, en dehors de la gaffe du 28 juin et des agissements contre les étudiants, faire montre d’un sens élevé de professionnalisme dans la conduite du maintien d’ordre. Mais les Forces de répression n’ont jamais prémuni un régime politique contre la chute. Autrement Mubutu serait mort dans son lit à Gbadolité.

Puis il y a eu les événements de 2011. Quand les élèves manifestaient sur l’ensemble du territoire, rien ne laissait entrevoir que les militaires, surtout ceux de la garde présidentielle, allaient ainsi se mêler du mouvement social. Depuis le président s’est octroyé le portefeuille de ministre de la Défense. Les choses sont-elles pour autant sous contrôle ? Rien n’est moins sûr. Si le mouvement social actuel devrait perdurer (et tout montre qu’il est parti pour), il ne faut pas exclure que les militaires d’une façon ou d’une autre rejoigne le mouvement. Et cette fois, si cela advenait ce serait irrémédiable. Ce ne sont pas les motifs de mécontentement qui manquent. Nous avions expliqué dans ces colonnes comment le procès des mutins étaient attendu. Comment certains des militaires qui se croient incarcérés à tort sont impatients de passer à la barre.

Il y a par ailleurs l’équation des 600 militaires déflatés. Certains sont allés grossir les rangs des coupeurs de routes, mais d’autres n’attendent rien d’autre qu’un appel du pied pour se venger. Dans ce contexte, Blaise aurait dû, comme dit la sagesse, tourner au moins trois fois sa langue avant de dire que « les marches n’ont jamais changé de loi ». Les marches ont fait plus que changer des lois. Elles ont chassé des « indéboulonnables », comme Kadhafi, Moubarak et autre Ben Ali.

La Côte d’Ivoire ne porte pas chance à nos présidents

En décembre 1965, alors que la rue grondait à Ouaga, Maurice Yaméogo, depuis Abidjan où il assistait à une rencontre au sommet, avait répondu à Houphouët, qui l’exhortait à la prudence, que « la Haute Volte est sa natte. Il pouvait la plier et la déplier quand il voulait et s’assoir dessus ». Moins d’un mois après, il était chassé du pouvoir dans une phase d’arrogance qui rappelle celle dont fait montre actuellement notre classe politique dirigeante.

La « saillie » de Blaise Compaoré à Yamoussoukro, sur « les marches n’ont jamais changé les lois » lui réservera t-il le même sort qu’à Maurice ? L’enfant de Ziniairé est convaincu qu’il est fait d’une autre pâte que celle qui a pétri tous ces prédécesseurs. Plus on se convaincu qu’on est insubmersible plus on a des chances de connaître le sort du « Titanic ». 

 Par Newton Ahmed BARRY



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