Crise Universitaire : Pour avoir dit non au sénat, les étudiants paient le prix fort !

Publié le vendredi 16 août 2013

Révélation. La participation massive et active des étudiants aux différentes manifestations anti-Sénat aurait fortement irrité le pouvoir. C’est ce que les étudiants ont compris à travers le coup de massue des autorités qui a consisté à rompre brutalement et sans préavis les services sociaux universitaires depuis le 30 juillet. Expulsés manu militari de leur dortoir, ils se sont retrouvés dans la rue avec leurs bagages sans destination et sans ressources.

Depuis 2007, le pouvoir sait là où il faut frapper pour faire mal. Cette fois encore, il a choisi de couper les œuvres universitaires (cités, santé, restaurants) en vue de les mettre à genoux. C’est à la limite une damnation. Dans la soirée du 30 juillet 2013, les étudiants apprennent que les œuvres sociales de l’université seront suspendues dès le lendemain 31 juillet. La suspension concerne surtout les cités et les restaurants ainsi que les services de santé universitaires. Face à une telle décision qu’ils jugent subite et unilatérale, les étudiants décident de ne pas se laisser faire. Aussitôt, ils arraisonnent les véhicules immatriculés « fond rouge » et « fond bleu » appartenant à l’Etat. C’est à la cité Kossodo que l’opération est la plus spectaculaire. Depuis la principale voie bitumée, les véhicules sont conduits à la cité. Dans les autres cités l’action a porté sur les véhicules qui étaient sur place.

Récit d’un responsable étudiant

Voici la version d’un des meneurs de la lutte résidant à la cité Kossodo lors d’une conférence de presse tenue au Centre de presse Norbert Zongo le vendredi 2 août : « C’est à 15h (Ndlr le jeudi 1er août) que nous avons appris que les conclusions des travaux du conseil des ministres ont décidé officiellement qu’on nous fasse déguerpir par tous les moyens. Les CRS ont encerclé à cet effet la cité Kossodo. Le délégué général de la cité et moi-même sommes allés rencontrer les différents commandants des unités et ils nous ont fait savoir qu’ils ont reçu l’ordre de nous faire partir illico presto des cités universitaires et que leur première mission serait de libérer toutes les voitures. Nous leur avons rappelé nos conditions qui étaient de libérer les restos et les cités universitaires et nous voulions savoir si ces doléances ont été traitées avec tolérance et responsabilité. Ils ont dit que l’heure n’est pas à la discussion, qu’ils ont reçu l’ordre de nous déloger par la force et que si on s’entête, ils ont les moyens de le faire. On leur a dit que s’ils imposent la force et que concrètement si une bombe de gaz lacrymogène éclate, une voiture sera brûlée. Ils ont engagé le premier pot de gaz et la première voiture est effectivement partie en fumée et ainsi de suite. »

L’intervention musclée des forces de l’ordre dans les campus est en contradiction avec les déclarations du directeur général du CENOU, le Dr André Batiana au journal télévisé de 20h de la RTB le mercredi 31 juillet : « j’accepte donner quatre jours aux étudiants pour quitter les cités ». En d’autres termes, ils avaient jusqu’au dimanche 4 pour libérer les cités. Alors comment comprendre cette répression avant échéance ?

 La participation des étudiants aux manifestations anti-sénat comme cause principale

Dans la même interview, le directeur du CENOU justifie les mesures de déguerpissement. Premier argument, les activités académiques prenant fin le 31 juillet, les mesures d’accompagnement de nature sociale doivent également s’arrêter. Deuxième argument, les cités universitaires devront subir des réfections. Ces arguments appellent quelques observations. D’abord, aucune Unité de Formation et de Recherche (UFR) n’a terminé l’année 2012-2013 à la date du 31 juillet dans les universités de Ouagadougou et de Ouaga2. Les UFR SEG (Science Economique et Gestion), Science de la Santé (SDS) et Science Juridique et Politique (SJP) qui sont les plus avancées dans l’année académique 2012-2013 devront plancher aux examens de la première session en octobre. Dans ces conditions difficile de justifier la fermeture des cités. Sans compter que les activités académiques ne se limitent pas aux seuls cours magistraux, travaux dirigés ou pratiques et aux examens. Avec l’introduction du nouveau système Licence-Master-Doctorat, les étudiants participent à l’approfondissement des cours à hauteur de 60%. Le deuxième argument appelle également des observations. Si le CENOU a le souci de jouer son rôle social, la fermeture des cités est-elle la seule solution envisageable ? Envisage-t-on au CENOU d’ouvrir des chantiers dans tous les bâtiments et dans toutes les cités en même temps ? N’était-il pas possible comme on le voit ailleurs de faire un planning de réfection qui aurait permis de ménager quelques bâtiments qui pourraient servir à héberger les étudiants ? Par ailleurs comment justifier la fermeture des restaurants et le service de santé quand on connaît la précarité qui caractérise les conditions de vie des étudiants ? Au-delà de ces questionnements, on peut s’interroger sur la pertinence de l’argument portant sur la nécessité des réfections au moins en ce qui concerne la cité Kossodo que les autorités qualifient de « référence dans la sous-région » où les deux bâtiments (C et D) viennent d’ouvrir cette année même. Ce sont là autant d’interrogations qui amènent les étudiants à se demander s’il n’y a pas des raisons inavouées et inavouables. Pour nombre d’étudiants avec qui nous avons échangé, les choses sont claires. « Le pouvoir veut nous faire payer pour notre forte mobilisation lors des différentes manifestations contre le Sénat. » explique un étudiant. Un autre se veut plus précis, « en septembre prochain, les autorités veulent effectivement assoir le Sénat, elles veulent disperser les étudiants afin qu’ils ne puissent pas prendre part à d’éventuels mouvements pour empêcher la mise en place effective du Sénat. C’est vraiment la cause principale de ce déguerpissement ». Un peu plus tard un autre nous explique la stratégie du pouvoir pour justifier ses mesures punitives : « Les autorités savaient que si elles procédaient à la fermeture des services sociaux sans prévenir, les étudiants allaient réagir et elles en profiteraient pour réprimer violemment de sorte à créer une psychose au sein des étudiants. Ce qui allait briser la mobilisation des étudiants pour participer de nouveau aux manifestations contre le Sénat. Si vous avez remarqué, les véhicules réceptionnés ont fait 24h dans les cités sans être incendiés, et dans la matinée du 1er août les CRS sont venus nous demander de libérer les cités dans 15mn sinon ils allaient faire usage de la force. Alors que le directeur du CENOU nous avait donné jusqu’au dimanche 4 août pour libérer les cités. Les autorités n’ont pas voulu discuter avec les étudiants pour trouver une sortie pacifique. On pouvait éviter cette crise inutile. Et puis les arguments qu’elles évoquent ne tiennent pas. Les cités n’ont pas de problèmes pour être réfectionnées. Et les cités vacances et même les restaurants vacances ont existé ici. Tout cela montre que manifestement les autorités avaient la ferme intention de punir les étudiants pour être sortis dire non au Sénat ».

Une véritable scène de désolation

 A Kossodo les étudiants sommés de quitter la cité étaient massivement regroupés avec leurs bagages au bord de la voie principale menant en ville. Les uns appellent des connaissances pour se faire héberger, pendant ce temps d’autres, dans le désarroi, ne savent pas où aller. A la question de savoir comment ils allaient s’y prendre ? Ils répondent qu’ils vont entrer en ville pour se débrouiller. Sur la voie qui mène directement au centre-ville, on les aperçoit portant leurs bagages, qui à pieds, qui à vélo ou à moto. Les plus nantis louent des taxis ou des tricycles. Dans les locaux de la cité, nous avons rencontré une étudiante se démenant avec ses affaires et celles de sa colocataire en déplacement. Notre demande d’entretien avec cette dernière n’a pu prospérer tant elle n’arrêtait pas de pleurer. 

Les étudiants qui venaient de l’intérieur du pays y partaient directement. Ceux qui n’avaient où partir campaient au rond point de Kossodo. C’est à 2 heures du matin que les forces de l’ordre sont allées les déloger. Le lendemain samedi 03 juillet la gare de train était envahie par les étudiants burkinabè venus de la Côte d’Ivoire.

Violation massive des droits

Les étudiants qui ne voulaient pas se plier à la décision de libérer les chambres ont organisé une farouche résistance contre les forces de l’ordre. A Zogona, ils avaient occupé le boulevard Charles De Gaulle. Quand nous arrivions une voiture « fond rouge » se consumait dans des flammes. C’est environ plus d’une heure que les forces de l’ordre sont venues pour le «  maintien de l’ordre public ». Très vite une chasse aux étudiants s’est engagée dans le quartier littéralement soumis aux effets des gaz lacrymogènes. Les bombes à gaz sont lancées dans les ruelles, dans les cours et même dans un lieu dont nous préférons taire le nom

Le maintien de l’ordre public doit se faire dans les lieux publics et non dans les lieux privés. Dans leur chasse aux étudiants, on a noté des cas où les forces de l’ordre ont accédé de façon inopinée dans des concessions pour aller chercher des personnes. Plusieurs témoignages affirment que les forces de l’ordre défoncent des portes de maisons pour arrêter des étudiants. Ce sont là des cas de violation de domicile.

Le chef de l’Etat depuis la Côte d’Ivoire, répondant à une question des confrères sur la crise sociale qui prévaut dans son pays à cause du Sénat laissait entendre qu’il est le gardien de la Constitution et par conséquent il devrait veiller à sa pleine application. C’est le lieu de lui rappeler que cette même Constitution en son article 2 interdit les traitements inhumains et cruels, dégradants et humiliants, et toutes les formes d’avilissement de l’Homme ». Cette Constitution à laquelle il se réfère garantit « la sécurité sociale, le logement, l’assistance aux cas sociaux  ». Les étudiants qui ont été jetés à la rue ont eux aussi le droit d’être protégés par notre Constitution dont M. le président est le garant. Simple rappel.

 Hamidou TRAORE


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