Dr IBRIGA : Nous sommes à une étape charnière de la vie politique du Burkina

Publié le vendredi 2 août 2013

En cette étape charnière est-il possible d’imaginer une jonction des luttes ? Pour Luc Marius Ibriga, c’est indispensable, même si les expériences du passé ont échaudé certains acteurs.

 

Evé : Quelle appréciation faites vous du débat actuel sur la nécessité de la jonction des acteurs politiques et sociaux dans les luttes qui sont menées contre le Sénat, la révision de l’article 37 et la vie chère ?

Ibriga : Je pense qu’aujourd’hui ce débat s’invite dans la réflexion politique au Burkina Faso parce que nous sommes à une étape charnière dans la vie politique du BF où se dessine une bipolarisation de la vie politique. Il y a comme en 1991 une bipolarisation comme on l’avait entre l’ARCD et la CFD et aujourd’hui avec les questions qui ont trait à l’article 37, la mobilisation se déplace au delà des partis politiques et pose un problème citoyen. A ce moment, la question qui se pose c’est de savoir comment tous ceux qui sont contre la révision de l’article 37, contre la gouvernance qui a été menée depuis près d’une trentaine d’années, comment ces personnes peuvent unir leur force et faire en sorte que leur lutte aboutisse. Et voilà pourquoi aujourd’hui la question est à l’ordre du jour parce que l’unité d’action devient un élément fondamental pour la réussite de la lutte contre l’article 37.

Qu’est-ce qui explique les refus ?

 Aujourd’hui il y a des hésitations, des réserves, des suspicions entre les acteurs et cela vient de l’expérience, je ne dirai pas malheureuse mais non concluante du collectif des organisations de masse et de partis politiques. Je crois que c’est peut être qu’on avait agi dans l’émotion et on n’avait pas pris aussi le temps de bien poser la plate-forme minimale sur laquelle les différentes forces doivent agir. Je crois qu’on ne peut demander à des partis politiques et des organisations de la société civile d’avoir à long terme les mêmes objectifs, mais sur le court et le moyen terme on peut se retrouver sur des points d’accord et il faut que ces points d’accord soient bien identifiés et que ce soit dans l’action que l’on se retrouve et que chacun considère la différence de l’autre et non pas que chacun veuille instrumentaliser l’autre pour ses causes. Donc le refus vient du fait que l’expérience passée a laissé une certaine amertume surtout au niveau des OSC qui craignent d’être utilisées par les partis politiques et d’être abandonnées en chemin. 

Y a-t-il eu par le passé des expériences heureuses et malheureuses ?

On peut citer comme première expérience heureuse qui est une expérience informelle parce que les gens ne se sont pas assis pour organiser cela, ce sont les expériences du 3 janvier. Le 3 janvier 1966 ça été la jonction des partis politiques, des syndicats, des organisations estudiantines et scolaires qui, sur le terrain, se sont retrouvés pour dire non au régime de Maurice Yaméogo. Une autre expérience qui, elle, a été malheureuse, c’est l’expérience de la CFD où les partis politiques et les OSC se sont retrouvés avec les citoyens mais malheureusement la CFD a été victime du débauchage et certains membres de la CFD sont partis avec armes et bagages vers le pouvoir sans même crier gare, ce qui déjà était une expérience malheureuse et qui a été répétée au moment du Collectif où les organisations n’avaient pas véritablement, face à la conquête du pouvoir, les mêmes objectifs. Mais je dirai que dans sa première mouture avant que la question des élections ne se pose, le Collectif des organisations de masse et des partis politiques a été une expérience heureuse dans la mesure où la mobilisation que cela a donné a permis un certain nombre de changements tant au plan institutionnel qu’au plan de l’élargissement de l’espace des libertés au Burkina Faso. C’est vrai que par la suite, le mouvement s’est enlisé et les acteurs ne se sont pas entendus sur les objectifs à moyen et long terme et les partis politiques aussi à ce niveau reprochent aux OSC de ne les avoir pas soutenu parce que s’ils les avaient soutenu à l’époque peut être que les choses se seraient inversées au niveau de l’Assemblée nationale. Vous vous rappelez que c’est à cette époque que l’opposition a fait son meilleur score à l’Assemblée nationale et donc les partis politiques se disent aussi que si les OSC avaient appelé à voter pour eux il se peut qu’on ai eu une alternance au Burkina Faso. Donc aujourd’hui les acteurs se rejettent la balle mais je pense que c’est parce que cette unité d’action n’a pas été construite véritablement sur des points clairs, parce qu’il ne faut pas confondre la nature d’un parti politique avec une organisation de la société civile.

Sur quoi pourrait éventuellement se fonder la jonction autour des questions en débat ?

Je pense que c’est au niveau de l’action que les organisations pourraient ensemble définir une certaine stratégie d’action parce que la question de l’article 37, de la vie chère et du Sénat sont trois questions fondamentalement liées et à ce niveau je pense que pour réfléchir comme les marxistes chinois ou les marxisants, je dirai qu’il y a les contradictions principales et les contradictions secondaires et qu’aujourd’hui on doit se préoccuper de la contradiction principale qui est que nous devons empêcher à tout prix la révision de l’article 37. Si nous sommes d’accord sur ce point, en ce moment nous pouvons mener des actions et imaginer des stratégies ensemble pour empêcher la révision de l’article 37. Mais il ne faut pas imaginer quelque chose au-delà.

 Travaillons à ce que l’article 37 ne soit pas révisé et ensuite ceux-là qui veulent conquérir le pouvoir feront leur travail en vue de la conquête du pouvoir mais ne mélangeons pas les choses ; il ne faut pas que les OSC veuillent devenir des structures qui définissent des programmes de société pour la gouvernance du BF, ils doivent se contenter de leur rôle de structure d’éveil, d’alerte, d’interpellation et mobiliser les citoyens à ce qu’ils puissent jouer leur rôle. C’est en cela que la mobilisation citoyenne, la résistance citoyenne peut se faire contre l’article 37. Nous sommes en tant qu’OSC un contre-pouvoir, nous ne sommes pas comme on le dit d’habitude contre le pouvoir. Nous sommes contre les attitudes qui vont à l’encontre de la démocratie.

Itw réalisé par Hamidou TRAORE


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