La page d’Ange : Les omelettes burkinabè !

Publié le vendredi 2 août 2013

Savez-vous comment elles se préparent ?

Je vous explique. Vous prenez les œufs sans les casser, vous les mettez dans la poêle sans allumer le feu et vous attendez tout le temps qu’il faudra ; ça va finir par cuire.

Les Burkinabè veulent manger des omelettes mais sans casser les œufs, sans allumer le feu.

Ils attendent que ça cuise tout seul. 

Tout le monde crie que le pays va mal, que les choses doivent changer mais personne ne se lève pour que ça change. On attend les moutons sacrificiels. On attend que d’autres se sacrifient pendant qu’on reste chez soi affalé dans ses fauteuils moelleux, sirotant sa bière et lisant tranquillement son journal. On commente avec force mots le courage, l’intrépidité des journalistes mais personne n’ose se mouiller. A la moindre déclaration qui nous engage, c’est la panique à bord. On tremble, on a peur pour son poste, sa famille, sa vie. Les journalistes, les défenseurs des droits et libertés et tous les épris de justice ne son-t-ils pas des humains ? N’ont-ils pas aussi peur de la mort ? N’ont-ils pas des acquis et des privilèges à préserver ? N’ont-ils pas de familles ? Pas d’enfants ?

Les Burkinabè ne méritent pas qu’on meure pour eux. Demandez au président Sankara. Demandez à Norbert Zongo. On a laissé ce dernier crier seul au désert comme Jean-Baptiste jusqu’à ce qu’on apporte sa tête sur un plateau d’argent à Hérodiade mais là, on n’a même pas vu sa tête mais ses cendres. 

L’Indépendant ne suffisait pas les mardis. Tout le monde se l’arrachait pour se délecter des vérités de Norbert, adhérer à ses dénonciations mais personne ne s’engageait concrètement sur le terrain. On aimait le lire, le commenter, louer sa bravoure mais on restait cloitré dans nos peurs enfantines. Il avait dit : <<Ayez peur de votre peur. Marchez sur votre peur. >> Mais rien n’y fit. On s’est revêtu du manteau de nos peurs, bien emmitouflés dans nos demeures et emmurés dans nos silences coupables.

-Ah, moi, je ne veux pas de problèmes ho ; je me cherche.

A ce propos que disait Norbert Zongo ?

-Continuez à vous chercher dans un pays qui se cherche et on verra si vous vous trouverez. 

Dans aucun endroit du monde, aucun changement ne s’est fait sans implication personnelle, sincère et totale jusqu’au sacrifice des principaux concernés.

Si les Égyptiens étaient restés chez eux comme les burkinabè aujourd’hui à tchatcher au lieu d’agir, Moubarak serait toujours président. Ils ont occupé la place Tahir malgré les menaces, les intimidations, les tirs à balles réelles, les morts et n’en sont pas partis avant d’avoir obtenu satisfaction.

Mais le problème est que les Burkinabè ne sont pas des Égyptiens. Des gens se demandent souvent : << mais pourquoi les autres y parviennent et pas nous ?>>

La réponse est simple. Les Burkinabé ont peur de mourir. Pour un peuple dont la devise était <<La patrie ou la mort>>, c’est bien surprenant.

Si l’instinct de survie est normal et qu’on cherche tous à préserver sa vie et sauver sa peau, vouloir que les autres aillent se faire tuer ‘’gbansan’’ sans se sentir concerné est égoïste, égocentrique, inhumain et non patriotique.

Il n’y a pas eu non plus de changement nulle part sans la participation active et effective des femmes. Or, que constate-t-on au Burkina Faso ? L’absence des femmes dans les luttes de revendications sociales pour un meilleur Faso. Non seulement, elles n’y participent pas mais en plus empêchent leurs époux et enfants de s’en mêler. Yennenga, Djimbi Ouattara, Abla Pokou, ça vous dit quelque chose, mesdames ?

La lutte anti-coloniale a été déclenchée par des femmes. La marche des femmes de Grand-Bassam, ça sonne une cloche dans vos têtes ? Continuez à rester couchées et à décourager vos hommes et enfants. C’est vous qui avez le plus à perdre dans le statut quo car il renforce le poids inégalitaire de vos conditions de vie. Si je comprends parfaitement le risque énorme pour la gent féminine de s’engager car elles peuvent avoir à payer de leurs corps de femmes (parce que tout le monde sait que les brutes des forces de désordre vont toujours chercher à attenter à leur intimité, on a vu le cas en Égypte, Algérie, Tunisie, Congo, Mali, CI, etc.) rester impassibles et ne pas se sentir concernées n’est pas non plus la meilleure solution. Un événement est passé pratiquement inaperçu récemment dans l’actualité africaine. Pour réclamer la libération de leurs époux et fils emprisonnés et demander justice pour les morts, les mères et les femmes togolaises sont sorties nues au niveau du torse, pagne rouge noué aux reins avec des calebasses remplies d’eau et des branches d’arbre et ont attendu de pied ferme, en les poursuivant parfois même, les forces du désordre venues les évacuer. Elles les poursuivaient de leurs malédictions et mauvais sorts en les aspergeant d’eau avec des incantations. Ces poltrons lourdement armés ont reculé. Demandez aux sbires de Gbagbo. Dans la tradition akan, quand une femme d’un certain âge, une mère se met nue publiquement, c’est un acte fort de contestation sociale, de ras-le-bol mais aussi un signe de malédiction. Et quand elles le font, mobilisées en groupes, ceux d’en face commencer à se chercher. Quand les femmes du Burkina Faso se décideront à se libérer elles-mêmes, alors elles se lèveront et la face du Faso changera. Mais tant qu’elles se complairont dans leurs privilèges de femmes mariées et de maitresses attitrées offrant leurs filles au meilleur parti, le Faso restera le Faso avec ses traditions pesantes, ses intellos rétrogrades dont elles sont les premières victimes. 

Quant à vous mes chers collègues journalistes (je ne parle pas des griots), je parle de vous qui vous vous mettez sous le gril chaque jour pour apporter une information vraie, équilibrée à vos compatriotes parce que vous croyez et êtes convaincus que l’information est un droit, et à vous, défenseurs engagés des libertés humaines (pas de ceux et celles qui s’en servent comme slogans juste pour se donner bonne conscience et qui violent eux-mêmes ces droits), j’aimerais vous dire de ne prendre aucun risque inutile. Le Burkina Faso appartient à tous. L’avenir du Burkina Faso dépend de nous tous et devrait être notre affaire à tous. Nous aimons tous notre pays mais s’offrir en holocauste n’est plus une option viable. Restez en vie pour continuer à informer. Les agneaux du sacrifice, on a assez aligné comme ça ici comme en Afrique. Suivez le conseil de Jésus à ses apôtres : << Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et simples comme les colombes[1]. >>

 Un héros mort ne sert à rien. Certes, il n’est pas totalement inutile car il continue de nourrir et soutenir l’ardeur de ceux qui continuent le combat de la liberté et de la démocratie mais on le préfèrerait vivant que mort. 

 Sankara et Norbert Zongo nous auraient été plus utiles vivants que morts.

La Patrie, oui.

La mort, non merci.

 

 

Angèle Bassolé, Ph.D.

Écrivaine et Éditrice,

Ottawa, Ontario.

Angelebassole@gmail.com

 


[1] Mathieu 10, 16.


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