Me Benewendé Stanislas SANKARA : « Il faut être en phase avec les aspirations du peuple »

Publié le jeudi 18 juillet 2013

Evé : J’allais comme ça, tout de suite vous demander comment se porte l’opposition politique après sa grande mobilisation du 29 juin 2013 ?

Me Sankara : Rires… (Petite ironie) l’opposition se porte bien. Après cette journée c’est simplement vous dire qu’elle a prouvé qu’elle se porte bien et que l’opposition est en pleine forme. C’est vraiment ce que je peux dire.

Sur la question du sénat on peut dire que vous (opposition) avez le vent en poupe

                                      Maître Sankara croit en la lutte engagée    contre le Sénat

Non, le problème du sénat, je crois que c’est de façon générale de notre démocratie et je ne crois pas que ça intéresse seulement l’opposition. Il y va de la souveraineté de notre peuple. Si l’opposition est porteuse des aspirations du peuple burkinabè, je vous le concède pour dire que l’opposition a le vent en poupe…

Est-ce que quand vous avez lancé l’appel à la mobilisation, vous avez cru en votre capacité de mobilisation dans le Burkina profond ?

On n’a pas douté de la grande mobilisation, mais on n’a pas dormis. Nous avons fait de la sensibilisation sur le terrain, expliqué nos positions. Souvenez-vous que depuis le 21 mai nos positions ont été portées dans l’opinion. Avant cela les groupes parlementaires ADJ et UPC se sont retrouvés à Kombisiri et un appel a été lancé. C’est un travail qui a commencé depuis ce temps-là. Vous savez aussi que l’histoire du CCRP ne date pas d’aujourd’hui, c’est depuis 2011, donc c’est un combat qui dure depuis 2 ans. Peut-être que nous sommes en train d’aller vers l’épilogue, je n’en sais rien. Le sénat c’est l’une des recommandations qui est rejetée avec fracas par la majorité du peuple aujourd’hui. En tout cas à l’UNIR/PS nous n’avons pas douté que ce peuple-là allait réagir et même accepter s’exprimer une première fois dans la rue

Pour une lutte de cette envergure, il y a toujours des périodes de flux et de reflux. Pour vous qui avez connu le collectif, comment comptez-vous vous y prendre ?

Une lutte politique est toujours en dents de scies. Même Lénine disait « deux pas en avant, un pas en arrière ». Il y a des moments où vous êtes obligés de reculer pour mieux sauter. Il y a des moments où l’opinion même ne comprend pas certaines prises de position. Pour répondre concrètement à votre question, il n’y a pas deux solutions hein. Il faut que les mots d’ordre que nous lançons soient en phase avec les aspirations du peuple. Si aujourd’hui l’opposition se trompe de combat, c’est sûr et certain que la réaction sera impitoyable. Si on parle de changement, si on parle d’alternance, les gens s’attendent à une alternative. C’est-à-dire que les préoccupations essentielles de l’heure-là, qu’on ne se borne pas seulement à les dénoncer, mais qu’on y apporte des solutions claires. Si non nous parlons de la même chose quand on parle de vie chère, quand on parle de corruption. Aujourd’hui je suivais que les avocats tenaient un atelier sur la justice privée. De plus en plus c’est ça. Les gens parlent d’incivisme. Après 25 ans on nous promet un pays émergent, je pense que le vrai problème c’est la déception des Burkinabè. Face à ça, quel est le défi que l’opposition est à même de relever et avec quel peuple ? Cette équation là on ne peut pas la résoudre si on ne restaure pas la confiance dans la gouvernance politique notamment entre les acteurs politiques et le peuple. Aujourd’hui vous savez bien que faire de la politique c’est devenu comme porter sa propre croix. De par le monde même une crise qui gagne tout ce qui concerne le monde politique. On n’a plus confiance aux acteurs politiques. Comment relever le défi si effectivement il n’y a pas cette confiance. Au Burkina Faso nous avons pensé que le statut de l’opposition avec un Chef de file permettait d’avoir un cadre institutionnel qui va fédérer l’ensemble des idées de ceux qui veulent le changement. Parce qu’on est pluriel, on n’a pas la même vision forcement, pas les mêmes idéologies, pas les mêmes méthodes. Mais il y a quelque chose de fondamental qui nous uni qui constitue le dénominateur commun, c’est que nous voulons le changement. Dans la société civile aussi c’est pareil. Vous avez au sein de cette société civile aussi des gens qui veulent le changement. Maintenant, le changement dans quelle direction ? C’est ça ! Nous nous disons que le changement pour le changement, ça ne nous intéresse pas. Nous voulons un changement qui a un contenu, une direction. Voilà pourquoi nous nous parlons de changement dans l’alternative.

Maintenant sur la question du sénat vous avez fait montre d’une grande mobilisation, nous l’avons dit au début, maintenant le CDP est en train de vouloir vous contrer [l’interview a eu lieu à la veille de la marche du CDP], est-ce que vous ne craignez pas un peu ces agissements-là ?

Nous ne les craignons pas. Je crains plutôt pour le CDP parce que pour moi c’est absurde qu’on se dise parti majoritaire et qu’après des élections que l’on dit avoir gagné, le CDP lance des mots d’ordre pour encore démontrer qu’il mobilise, c’est absurde. Et de deux, le thème sous lequel cette contremarche est annoncée montre qu’il y a problème, puisqu’il prône la paix sociale. Nous ne sommes pas au Mali. Si tant est vrai que notre chef d’Etat s’emploie dans la sous-région pour résoudre des crises, moi je pense que pour le moment, en tant que Burkinabè, s’il y avait remise en cause de la paix sociale, ça devait être l’une de ses préoccupations. Que le CDP se mette à marcher au nom de la paix sociale pour moi, venant après la marche gigantesque de l’opposition, c’est une pure provocation que nous n’allons jamais admettre. Voilà pourquoi de façon sereine, c’est une marche que nous allons suivre et apprécier à sa juste valeur. C’est une marche que je condamne. C’est leur liberté de toutes les façons de marcher, mais en termes politiques je trouve cela ridicule.

Est-ce que la mobilisation de l’opposition va s’estomper si le chef de l’Etat sortait ce soir ou demain soir pour dire que le Sénat est kaput  ?

Non, on ne se bat pas seulement autour d’un seul point. Ce n’est pas notre plate-forme en tant que telle comme ça hein. L’opposition, si vous avez suivi le parcours depuis 2009, pour ne nous situer qu’à cette période-là, a une vision dans le court et aussi dans le moyen terme qui est de créer les conditions d’un changement en 2015. Donc on ne peut pas s’arrêter. Si aujourd’hui le chef de l’Etat nous comprend et estime qu’il faut revenir sur le sénat on prendra acte et continuerons à nous mobiliser pour qu’il y ait changement dans ce pays.

Mais est-ce que vous aurez aussi autant de moyens pour mobiliser vos militants étant entendu que le CDP a mobilisé pour le samedi une importante somme d’argent ? Certaines informations font déjà état de distribution de billets de 2000f à l’université de Ouagadougou

Nos moyens sont d’abord la prise de conscience du citoyen. Vous voyez, ceux qui sont sortis le 29, qui ont reçu les gaz lacrymogènes, les balles en caoutchouc et les blessures diverses, n’ont pas eu besoin qu’on leur donne un centime pour s’exprimer de la sorte. C’est sans compter ceux qui sont restés chez eux et qui désapprouvent. Il ne faut pas seulement voir ceux qui sont dans la rue. Il faut voir toute cette opinion qui s’est formée grâce au travail d’information d’éducation et de sensibilisation qui a éduqué les citoyens. Quand vous voyez les actes spontanés, ce n’est pas un parti politique qui est derrière. C’est un groupe qui désapprouve des actes posés et qui réagissent. Vous avez vu la réaction des magistrats. Ils sont allés jusqu’à demander la tête de deux ministres. Ils estiment que la justice n’est pas indépendante pour des faits aussi graves. Ce ne sont pas les hommes politiques et leurs partis seulement qui s’expriment. C’est tout ceux qui aiment ce pays et l’ensemble des démocrates organisés ou non qui s’expriment. Donc cette mobilisation ne va pas s’estomper tant qu’on n’aura pas des solutions réelles effectives aux préoccupations et aux aspirations. On nous a promis un projet de société qui est de bâtir ensemble un Burkina émergent, aujourd’hui c’est une catastrophe. Face à ça, les Burkinabè disent : « Changeons ». Parce que vous ne pouvez pas avoir des hôpitaux qui sont des mouroirs, même la seule route nationale Ouagadougou-Bobo qui tue avec ce que vous savez comme moyens mis dedans, vous ne pouvez pas avoir un système éducatif avec plein de problèmes (les états généraux sont là pour l’attester) et au niveau de l’emploi une catastrophe nationale, dans le monde paysan c’est pareil, l’agriculture malgré ce qu’on nous dit est à la traîne. Cela veut dire que c’est une politique chimérique que le pouvoir de la quatrième république a mené et un quart de siècle après, ce qui est écœurant c’est qu’on a l’impression que le réveil devient douloureux. La démocratie par les urnes avec les différents scrutins qui se tiennent normalement avec des effets spéciaux à mon sens parce que je pense qu’on dit aux bailleurs de fonds que les élections se tiennent même si c’est contesté, c’est accepté car certifié par les observateurs. Après ça, il y a une crise ? Et ce depuis 1997. Juste après une élection, il y a crise. Donc cela veut dire qu’il y a un problème de gouvernance. Et face à cela, que le CDP fasse marcher les balayeuses, les corps habillés que l’on va déshabiller…ne résoudra pas le problème de la vie chère. Nous nous avons intérêt à nous ressaisir en nous disant que ce peuple-là qui veut la paix et aspire à son bonheur ne veut plus être gouverné comme cela est fait par monsieur Blaise Compaoré, sa famille et ses amis. Pour moi c’est révolu. 

Parlant de vie chère, on sait que l’opposition politique n’a pas la paternité de la lutte contre la vie chère. Il y a la CCVC qui le fait depuis maintenant longtemps, peut-on espérer une jonction entre l’opposition politique et la CCVC pour élargir la base de la lutte ?

Ce n’est pas exclu. Le combat que nous menons est un combat citoyen. C’est vrai que les partis politiques visent la conquête du pourvoir d’Etat et la société civile a ses limites. Mais dès lors que vous avez le même combat, vous êtes tenus de vous mettre ensemble. D’ailleurs nous avons noté que le MBDHP et le collectif CGTB ont récusé le sénat. Même si l’on prend la plate-forme qui fonde la marche du 20juillet, le problème du sénat y revient. Donc c’est de notre devoir de soutenir cette lutte là et ça devait être vice-versa. Mais nous, à ce stade nous n’invitons pas la société civile à faire cette jonction, c’est-à-dire la conquête du pouvoir d’Etat. On n’est pas encore à ce stade. Mais nous pensons que nous avons les mêmes intérêts donc nous devons créer une dynamique d’ensemble pour obliger ceux qui ne veulent pas entendre raison là à nous écouter. Je prends la grève du SYNTSHA. C’est vrai que c’était une grève des médecins, mais dès lors que le gouvernement a senti la solidarité des autres il a reculé. Même si ce sont des partis politiques, si le mot d’ordre est pertinent, ça interpelle tous les citoyens. Ce n’est pas parce qu’on n’est pas de l’opposition qu’on va dire ça ne m’intéresse pas. Je ne crois pas que nos amis de la société civile voient les choses de la sorte. L’opposition politique déjà fait ces approches-là vis-à-vis des segments de la société civile et le Chef de file a appelé les militants de l’opposition à renforcer la marche du 20juillet. D’ailleurs, lors de notre marche du 29, nous y avons vu des militants syndicalistes.

Par Wilfried BAKOUAN


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