Soum Bill :« Nos dirigeants veulent crever au pouvoir »

Publié le jeudi 18 juillet 2013

Soumahoro Mamadou à l’état civil, Soum Bill est né au début des années 1970. Sacré meilleur zouglouman des 20 dernières années, l’enfant d’Aboisso a des titres dérangeants et révolutionnaires. Il fait de son art une arme de revendication et de sa voix un canal de dénonciation sociopolitique. Soum Bill était présent à Ouagadougou lors du festival ciné droit libre tenu du 22 au 29 juin 2013. Il faisait partie des « grandes gueules » qui ont animé un concert le 28 juin à la maison du peuple. A Ouagadougou, Soum Bill était très sollicité. Après plusieurs tentatives de le rencontrer pour lui arracher quelques mots, c’est finalement le lundi 1er juillet que nous avons pu l’avoir dans un lieu insolite. Au cimetière de Dagnoën, l’artiste est allé se recueillir sur la tombe de Sankara. Il s’est dit alors choqué par l’état du sépulcre. Lisez plutôt !

Evé : Vous êtes passé voir la tombe du président Thomas Sankara et vous avez fait savoir que vous êtes choqué. En quoi êtes-vous choqué ?

Soum Bill : Je suis un peu choqué par rapport à l’état de délabrement de la tombe. Pour ce qu’il représente pour toute la conscience africaine, je pense qu’un dignitaire comme celui là mérite un minimum de respect pour sa tombe. L’Etat dans lequel je la trouve me désole un peu.

A qui la faute ?

(vide) pas spécialement à… je dirai à nous tous. Je dirai à moi aussi. C’est pour ça que je me suis permis de ranger un peu. Mais je veux dire que pour ce qu’il représente et pour ce qu’il continue encore de représenter pour nous, pour moi ce n’est pas normal qu’on ne lui accorde pas ce minimum de respect là, de dignité. Je trouve cela un peu choquant. Et la faute c’est à nous tous qui nous réclamons libres et tous ceux à qui il a pu inculquer, apporter quelque chose. C’est la faute à la conscience africaine, la faute à la jeunesse africaine qui laisse ce genre de choses se faire.

Au cours du concert à la maison du peuple le vendredi 28, vous avez demandé de faire du bruit pour Thomas Sankara. Aujourd’hui, vous êtes au cimetière pour vous recueillir sur sa tombe. Croyez-vous au sankarisme ?

Oh, je ne vais pas rentrer dans toutes ces philosophies là. Je crois en l’homme, je crois en ses idées. Maintenant le sankarisme ou sankariste tout cela pour moi ce sont des jeux de mots. Les réalités que cet homme a défendues ; quand vous écoutez ses discours vous avez l’impression qu’il est encore avec nous tellement il était dans la lumière. Moi c’est l’effet qui me ramène à chaque discours de Sankara, il y a une maxime derrière. Ça traverse le temps et ça nous rattrape.

Ces idées seraient-elles donc une voie pour le développement de l’Afrique aujourd’hui ?

Absolument, absolument. Pour la dignité même de l’Afrique, des jeunes africains que nous sommes. Ces discours sont pleins de sagesse, pleins de réalisme. Et c’est tout le réalisme qu’il y a dans le discours et l’engagement de l’homme qui est au service de cette dignité de l’Afrique.

Comment vous appréhendez l’invitation qui vous a été faite pour Ciné Droit Libre (CDL) ?

Cela a été un honneur pour moi de pouvoir participer à ce festival. Vu la grandeur même du panel de personnes et de personnalités à rencontrer, vu la cause défendue par l’évènement. Je pense qu’aujourd’hui on est dans un monde d’échanges. Moi je suis un jeune ivoirien et je suis arrivé ici (Ouagadougou) à travers CDL, j’ai appris qu’on peut faire des films même censurés il y a des moyens de les diffuser. Il y a un public qui est là, qui vous écoute, qui débat, je pense que c’est surtout ça le plus important. Les coups de fusils, on met toute cette violence inutile de côté pour s’intéresser aux éléments importants : débattre, parler, chacun donne ses points de vue. Ce qui nous apporte quelque chose d’important. Pour moi c’est énorme et j’ai beaucoup appris à travers cet événement.

Ainsi, vous estimez que CDL est une tribune qui sied à votre genre musical, à vos messages ?

Absolument qui sied à mon genre musical. C’est une tribune de réflexion même pour toute l’Afrique. Aujourd’hui je pense que c’est le mérite même des organisateurs. J’imagine que cela n’a pas été chose facile quand on connaît tous les gouvernements africains qui ont tendance à museler un peu la vérité ça et là. Je pense que c’est quelque chose à perpétrer dans les différents pays, c’est quelque chose qui doit s’ouvrir à l’Afrique. Encore une fois, le Burkina est en train de nous enseigner quelque chose. Et ce que j’aime en ce peuple là c’est son intégrité. Malgré tout ce qu’on lui impose, il y aura toujours quelqu’un pour saisir la vérité. Et ça je m’inscris dans cette logique.

Avec votre musique, sous quel regard placez-vous le continent africain et la Côte d’Ivoire en particulier ?

Le continent africain, je pense que c’est un continent qui est en plein processus de mutation. Aujourd’hui on ne peut pas nous racontez les mêmes salades d’il y a 20-30ans. Encore, qu’à ce temps il y avait les Sankara donc il y a des traces. Je veux dire qu’aujourd’hui il y a une jeunesse qui commence à comprendre que le salut c’est dans la prise de conscience des jeunes africains que nous sommes. Et à chacun de jouer sa partition. Aujourd’hui en Côte d’Ivoire c’est pareil. Il y a des mouvements ça et là. Forcement au bout d’un moment quand la souffrance et toutes les pressions vous acculent vous n’avez pas d’autre choix que de regarder cela en face et de prendre votre responsabilité. Ça s’est passé dans certains pays et aujourd’hui ce n’est pas chose facile. C’est un processus qui va prendre du temps mais il faut regarder droit devant nous. C’est possible de changer cette Afrique là. Il y a des hommes qui ont envie, qui rêvent. Mais malheureusement comme le disait Jean Marie Adjafi (écrivain ivoirien : ndlr), on est dans un contexte où souvent ceux qui ont les moyens n’ont pas de rêve et ceux qui rêvent n’ont pas les moyens. Mais allons chercher ces moyens là.

Soum Bill a-t-il foi à la réconciliation en Côte d’Ivoire dans la mesure où les acteurs de la crise (opposants et pouvoir) ne veulent pas se parler avec franchise ?

Justement, c’est ne pas se parler avec franchise, c’est ce qui nous a amené là. On était dans une grosse foire d’hypocrisie, de mensonge et ça a donné le résultat que nous connaissons tous aujourd’hui. Je pense que si on veut fuir le débat, on ne veut pas se regarder en face pour se parler, personne ne veut reconnaître son tort, dans cette foison là, tout le monde a raison et ça sonne tellement faux tout cela. Je pense qu’on n’a pas d’autres choix que de se regarder et de se parler malgré nos différences. Parce qu’après que les armes aient parlé, qu’est-ce qui nous reste encore comme ressource ? C’est l’usage de la parole comme disait Houphouët Boigny (père de l’indépendance de la Côte d’Ivoire : ndlr), il aurait été très intelligent de continuer sur le chemin du dialogue au lieu d’avoir fait autant de gâchis et encore être obligé de recourir au dialogue.

Moi j’ai foi en cette Côte d’Ivoire et à sa jeunesse. Je crois qu’aujourd’hui après ce passage sombre on a compris que les politiciens, personne n’arrivera avant l’autre parce qu’ils sont tous pareils. Mais le plus important c’est la dignité du peuple de Côte d’Ivoire, de tous les fils de cette nation. Parce que, qui qu’on soit, de quelque bord qu’on soit, chacun peut apporter sa partition à l’élaboration de cet édifice qu’on espère tant.

Quelle est la contribution de Soum Bill à cette réconciliation en tant qu’artiste engagé ?

En tant qu’artiste nous on se bat sur des scènes. On essaie de porter le message, les faire comprendre, éveiller les consciences, faire comprendre surtout à cette jeunesse qu’elle ne gagne rien en passant son temps à se tirer dessus. Au lieu de dresser les uns contre les autres et leur donner des armes pour aller se battre, qu’on leur donne du boulot, qu’on leur donne un toit, l’accès à la santé. C’est le minimum qu’on demande. Donc on est en train de déplacer le débat et quand on peut participer à certaines rencontres pour essayer d’aider des frères, des familles qui sont dans le désespoir le plus total, on n’hésite pas, on est là. On fait ce qu’on peut.

Comment avez-vous vécu le fait que ce soit la France qui vienne déloger Laurent Gbagbo ?

Que ce soit la France qui vienne pour déloger Laurent Gbagbo ou que ce soit la France qui parte en laissant le pays dans un [lambeau], moi je ne veux pas rentrer dans cette polémique. Seulement je constate quelque chose qui me déchire le cœur à chaque fois. C’est qu’après 50 ans d’indépendance, il faut toujours appeler papa quand ça ne va pas à la maison. Avec des éminents intellectuels, des présidents qui ont fait toutes les universités dans tous les pays, qui sont aussi intelligents que les présidents européens, je ne vois pas pourquoi à chaque fois, il faut faire appel à l’oncle pour venir nous sauver de quelque situation que ce soit. Ça prouve encore que les Africains ont la phobie (la peur de quitter…ndlr) du pouvoir. On a envie de tout bouffer, de rester là, de crever là. Je trouve cela triste par rapport à ce que ces deux (2) messieurs (Alassane et Gbagbo : ndlr) ont pu représenter pour la jeunesse. Aujourd’hui, on a placé tout notre espoir en eux. Il y a des gens qui ont perdu la vie pas parce qu’ils étaient politiciens mais parce qu’ils espéraient quelque chose de nouveau. Et ils ont cru ça et là et ont continuer de résister. Mais à la fin c’est quoi ? On se bat pour qui ? On se bat pour quoi ? Voilà les vraies questions qu’il faut se poser.

Vous avez évoqué le cas des indépendances 50 ans après, la France intervient toujours dans ses anciennes colonies. Le cas du Mali…..

C’est du pipo…

Méritons-nous alors les indépendances ?

L’indépendance est synonyme de liberté si on peut appréhender cela ainsi. On a même pas besoin de quitus ni de l’ordre de qui que ce soit pour être indépendant. Nous sommes tous nés égaux, libres en droit. Mais il ne faut pas que tout cela reste dans les discours. Aujourd’hui, le problème c’est la prise de conscience même de l’homme africain pour son propre futur. Qu’est-ce qu’il faut pour défendre son futur, qu’est-ce qu’il fait pour défendre son intégrité, sa dignité d’homme africain ? On dit que la main qui donne c’est la main qui dirige. Et à chaque fois qu’il ya des interventions ça et là, pourquoi après on est étonné qu’on vienne nous piller notre sous-sol ? C’est parce qu’on leur doit quelque chose ! Mais il faut arrêter déjà de se taper dessus et chercher à réfléchir pour faire avancer les choses. Tant qu’on sera là à tendre la main par ci par là, on sera toujours redevable. Ce qui me tape sur le système aujourd’hui c’est ça. Le noir a tout. Que ce soit sous nos sols, que ce soit en terme d’intelligence, mais pourquoi on est obligé de faire appel à chaque fois à papa pour qu’il vienne nous sauver de quelque situation que ce soit. Et après on s’étonne que papa nous tende la facture. Mais, il faut qu’on ouvre les yeux. On n’est pas des C…

Un mot sur les 50 ans de l’Union africaine ?

50 ans, 40 ans, 60 ans, franchement je pense que l’UA gagnerait à relever un peu la culotte. Pour moi, c’est comme si ça n’existait pas. Vu tout le foutoir qu’il y a, c’est toujours des colloques, des discours. Aujourd’hui on a besoin d’actes concrets, d’actes forts. Quand je pense un peu à ce qui s’est passé en Lybie, par exemple, où des Etats africains n’ont pas été fichus de venir éteindre le feu, faire une zone tampon par rapport à une situation de ce genre et après on nous bassine avec des discours, je trouve cela nul.

Où va l’Afrique ? C’était le thème principal de CDL 2013. Selon Soum Bill, où va l’Afrique ?

 On tourne en rond depuis longtemps. Mais la graine est en train de venir depuis le bas. Forcément là haut, il va valoir qu’à un moment, il fasse la place. Parce qu’aujourd’hui, il y a une jeunesse qui prend conscience d’un certain nombre de choses. On est en train de casser les barrières. Aujourd’hui, moi je suis Ivoirien, je suis à CDL et j’en apprends. Quand je rentre chez moi je veux refaire la même chose. Et c’est tout à l’honneur de cette jeunesse africaine qui a une conscience. Désormais, on ne pleure plus. On prend nos responsabilités.

Une marche contre le sénat a été dispersée le samedi 29 juin à Ouagadougou. Quel commentaire ?

Dans une démocratie, la répression, les gaz lacrymogènes existent, même en France. Il y a un système qui a envie de continuer ses magouilles et maintenir ses tentacules sur des citoyens que nous sommes. La liberté ne se négocie pas. Elle s’arrache. Et je pense qu’après cette marche, il y’en aura d’autres. 

Interview réalisée par Basidou KINDA


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