50ème anniversaire OUA/UA : Faut-il croire aux promesses des chefs d’Etat africains ?

Publié le lundi 17 juin 2013

Mis à part l’Ethiopie qui n’a jamais été soumis à la colonisation et le Ghana qui a acquis l’indépendance en 1957, la plupart des pays africains présents en mai 1963 à Addis Abeba n’ont été indépendants qu’à partir de 1960. La signature le 25 mai 1963 de la charte de l’unité africaine était en soi une victoire. Mais le véritable défi résidait dans la capacité de l’Afrique à faire de son unité un instrument de transformation économique et sociale au profit des populations. A Addis Abeba, les pères fondateurs de l’unité africaine ont tracé le chemin, identifié les politiques et les stratégies de développement du continent. Mais de la jubilation des premiers jours, on en est cinquante après à dresser un bilan peu reluisant. Qu’est ce qui n’a pas marché ?

Des déclarations, il y en a eu comme à chaque sommet de l’Union africaine. Des rapports aussi. Dans la perspective du cinquantenaire, plusieurs études ont été commises sur l’état du continent et sur les moyens d’accélérer son développement. Une constante se dégage de tous ces documents : L’Afrique a du mal à décoller parce qu’il n’y a pas assez d’intégration. L’intégration se décline sur de nombreux plans : politique, économique, monétaire, militaire, diplomatique etc. Au commencement pourtant, il y avait chez les pères fondateurs, un fort besoin d’unité. Ils l’ont tous clamé dans les discours prononcés le 24 mai 1963 et traduit le lendemain en apposant leur signature au bas de la charte dite de l’unité africaine. Pendant cinquante années, chaque pays aura fait l’expérience au plan national de sa souveraineté économique et sociale. En 1963 à Addis Abeba, les thèses en faveur de l’évolution graduelle vers l’intégration avaient pris le dessus sur celles des Etats unis d’Afrique. L’exacerbation des nationalismes n’a pas permit d’effectuer le grand bond qui aura consisté à créer ici et maintenant les Etats unis d’Afrique et à définir les mécanismes pour y parvenir. Aux entités territoriales, se sont greffés des nationalismes linguistiques qui ont aiguisé la méfiance entre les Etats et entre les dirigeants des Etats. L’illustration la plus choquante a été récemment matérialisée par les antagonismes entre anglophones et francophones à l’occasion de l’élection du président de la commission de l’union. Le sentiment d’être africain a cédé devant l’appartenance à des blocs linguistiques différents. Comme s’il y avait une fierté à revendiquer un colonialisme par rapport à un autre. Kwamé Nkrumah, visionnaire panafricaniste avait pourtant prévenu ses pairs : « Aucun Etat africain indépendant n’a aujourd’hui par lui-même la possibilité de suivre une voie indépendante de développement économique, et plusieurs d’entre nous qui s’y sont efforcés ont été presque ruinés ou ont dû se laisser ramener au bercail de leurs anciens maîtres coloniaux. Cette situation ne changera pas tant que nous n’aurons pas une politique unifiée opérant sur le plan continental. »Bien sûr, en 1963, le mot unité était dans tous les discours des pères fondateurs. Mais ils n’y mettaient pas le même contenu. Pour Kwamé Nkhrumah, l’unité africaine apparaissait comme un impératif catégorique dont les bases devaient être posées séance tenante. Il ne voyait que de la naïveté dans la démarche étapiste préconisée par certains de ses pairs : « On a suggéré que notre marche vers l’Unité soit graduelle et progresse en ordre dispersé. Ce point de vue consiste à concevoir l’Afrique comme une entité statique chargée de résoudre des problèmes « gelés » susceptibles d’être éliminés l’un après l’autre, si bien qu’une fois cette tâche terminée, nous allons nous réunir et déclarer : « maintenant tout est bien ; réalisons maintenant notre Union ». Cette conception ne tient aucun compte de l’impact des pressions extérieures et n’est pas consciente de ce danger qu’un retard peut intensifier notre isolement ou notre exclusion et élargir nos divergences, tant et si bien que seront davantage encore lancés à la dérive, plus loin encore les uns des autres pour tomber dans les rets du néo-colonialisme, si bien que notre Union ne sera plus qu’un espoir évanescent et que le Grand Dessein de l’intégrale rédemption de l’Afrique s’écroulera peut-être à jamais.

Certains ont également exprimé l’opinion que nos difficultés peuvent être résolues simplement par une plus grande collaboration réalisée au moyen d’une association coopérative, sur le plan de nos relations intra-territoriales. Cette façon de considérer nos problèmes consiste à nier la juste conception de leurs rapports intérieurs et réciproques. Elle consiste à dénier toutefois dans un avenir ouvert à la progression africaine dans l’indépendance africaine. Elle trahit le sentiment qu’une solution ne peut être trouvée que dans la continuation d’une confiance envers les sources extérieures, au moyen d’accords bilatéraux qui organisent une assistance, sous une forme économique et diverses autres formes.
Un fait est certain bien que nous ayons collaboré et que nous nous soyons associés dans divers secteurs d’entreprises communes même avant l’ère coloniale, cela ne nous a pas donné l’identité continentale et la force politique et économique qui pourraient nous aider à résoudre efficacement les problèmes complexes que doit affronter l’Afrique aujourd’hui. S’il s’agit de l’assistance extérieure, une Afrique unie se trouverait dans une position beaucoup plus favorable pour l’attirer. Il existe aussi dans un arrangement de cette nature, ce nouvel avantage qui impose davantage encore cette voie, que l’assistance affluera de toutes parts vers une Afrique unie parce que nos possibilités de marchandage seront infiniment plus fortes. Nous cesserons de dépendre plus longtemps d’une aide accompagnée de conditions restrictives. Le monde entier sera à notre disposition ». Dans un environnement international encore marqué par les séquelles de la guerre froide, le discours de Nkhrumah fut perçu par les puissances occidentales comme potentiellement subversif. Celles-ci qui avaient été de gré ou de force amenées à concéder les indépendances, restaient en embuscade pour tenter de les vider de leur contenu. Les conclusions du sommet d’Addis n’ont pas validé les thèses panafricanistes de l’Osagyefo. Dans un cynisme le plus parfait, le génie de Nkhrumah fut unanimement reconnu et célébré par ses pairs cependant que certains et non des moindres travaillaient à déstabiliser son régime présenté comme d’obédience communiste. La suite de l’histoire africaine est une illustration tragique des prophéties de Kwamé Nkhrumah : les différents coups d’Etat, les conflits armés, les guerres et conflits d’essence tribale, les maladies endémiques, l’impossible développement, autant de signaux qui témoignent d’une Afrique incapable de se prendre en charge et d’assumer son destin. La question qui se pose alors, c’est évidemment pourquoi l’Afrique ne parvient pas à réaliser une croissance économique forte, durable et inclusive malgré un potentiel économique impressionnant ? On peut répondre à cette question par une autre interrogation : un continent peut-il se fier essentiellement à des sources extérieures pour le financement de son développement ? L’examen du budget de l’UA dresse un constat saisissant de l’évolution dangereuse de la dépendance de l’Afrique vis-à-vis des financements extérieurs. (Confère sources de budget, tableau
Que penser du discours souverainiste des pairs africains devant ces chiffres qui illustrent un désengagement progressif des pays africains dans le financement des projets intégrateurs régionaux et continentaux ? La structure (UA) à qui est confiée le financement de ces projets intégrateurs dépend elle-même à plus de 90% des partenaires financiers extérieurs. On imagine la dépendance politique qui procède de cette servitude financière. Dans la Natte des autres, le professeur Ki Zerbo montre que le développement est d’abord un phénomène endogène. Or comme l’affirme très pertinemment l’économiste d’origine ivoirienne Réné N’Guettia Kouassi, en Afrique, l’endogénisation du processus de développement est l’exception et son extraversion la règle. C’est le mal dont souffrent les économies du continent. C’est cette tendance que de nombreux experts africains ont relevé et dont les responsables africains disent en avoir pris acte. Par la bouche du premier ministre éthiopien Haile Mariam Dessalegn, président en exercice de l’UA, la tendance doit être inversée : « Notre décision est que nous devons nous occuper de nos propres affaires…Nous avons des mécanismes pour financer nos programmes continentaux". Le sommet a en effet examiné un rapport présenté par l’ancien président nigérian, Olusegun Obasanjo, en sa qualité de président du Panel de haut niveau sur les sources de financement alternatives de l’UA.
La décision du sommet exige des ministres des Finances de tous les pays membres qu’ils étudient les recommandations du panel et fassent un rapport lors du prochain sommet ordinaire qui aura lieu en janvier 2014 à Addis-Abeba. Il sera cependant difficile d’inverser radicalement la tendance d’évolution négative si l’Afrique ne se dote pas d’une vision plus ambitieuse. La déclaration d’Accra adoptée en juillet 2007 est le témoignage de cette prise de conscience africaine que l’Afrique ne pourra booster son développement sans la réalisation des Etats unis d’Afrique. Les moyens en sont : un marché unique continental, une monnaie unique, un parlement panafricain véritable dont les membres sont élus au suffrage universel, une cour de justice crédible et la mise en place de mécanismes régionaux et continentaux générateurs de fonds propres à la hauteur des ambitions intégrationnistes continentales. Il est assez révélateur qu’une telle déclaration ait été prise à Accra, terre d’origine de Kwamé NKrhumah, le père du panafricanisme. Un tel programme de développement n’est réalisable que par une nouvelle génération d’africains, profondément conscients de l’impasse dans laquelle se trouve le continent et déterminés à s’engager dans la voie de la transformation radicale des structures politiques et économiques obsolètes au profit de structures nouvelles intégrationnistes et panafricanistes. Etre africain demain exige que soient bannies les barrières nationales qui fixent des micro-Etats africains, incapables parce que impuissants devant les défis de demain. L’Afrique sera panafricaniste ou ne sera pas. C’est le slogan du cinquantenaire, célébré en grandes pompes à Addis ce 25 mai 2013. La statue géante de Kwamé Nkrhumah érigée dans l’enceinte de l’union africaine témoigne d’une prise de conscience nouvelle. Sera-t-elle suffisante pour changer le cours actuel de la politique africaine ?

Par Germain Bitiou NAMA


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