Femmes orange de Ouagadougou !

Publié le lundi 3 juin 2013

Ce fut ma première surprise en débarquant à Ouaga la belle cette année.
Han ?
Une nouvelle couleur dans les rues de la cité du Kadiogo ! Ce n’était pas celle des feux rouges que les gens grillent allègrement en prétendant qu’ils sont daltoniens ou que le feu était orange. Non du tout.
Ces nouvelles couleurs n’étaient pas sur les routes, ni sur les affiches publicitaires innombrables qui inondent les devantures des boutiques, kiosques, taxis et taxis-motos (nouvelle calamité) et Hummers.
Hummers sur des chaussées rétrécies où l’on circule dans tous les sens avec des ânes, vélos et motos ?
Oui, c’est possible à Ouaga.
Il ne s’agit pas de cela, les amis. Hon, hon, pas rinbaaba. A yè !
L’orange que j’ai vu (je parle toujours de la couleur bien sûr), c’était sur la peau de mes chères compatriotes féminines.
Eh, oui, les femmes de Ouaga (en tout cas bon nombre d’entre elles) sont devenues orange. Sid menga !
Je suis myope, très myope même mais pas daltonienne et comme j’aime toujours bien m’assurer de ce que je vois, chaque fois que j’en ai croisé, j’ai trouvé le moyen de m’avancer de plus près pour être certaine que ce n’était pas un effet d’optique ou le reflet de ce soleil cuisant et aveuglant.
Ce fut un terrible choc car dans mes grandes illusions, je me disais que ça ne pouvait pas arriver au Burkina. Certes, des femmes africaines se dépigmentent partout et depuis toujours mais le phénomène dans sa grande ampleur se limitait lors de la décennie 80-90 au Sénégal surtout, en CI, au Nigéria, en Guinée et au Mali pour ce qui concerne l’Afrique de l’ouest, au Cameroun et dans les deux Congo (Kin et Brazza)pour l’Afrique centrale.
C’est en effet à Kinshasa lors d’un séjour en 2001 que j’ai vu pour la première fois de ma vie des femmes à la peau orange. Les Kinoises aiment beaucoup les tons de pagnes aux couleurs vives (orange, jaune, rouge, vert). Je vous assure que la couleur de nombre d’entre elles se confondait à celle de leurs pagnes. J’en avais été profondément attristée et me disait en mon fort intérieur : ‘’Heureusement, y a pas ça chez nous.’’
Dix ans après, nous y voilà en plein dedans. Jeunes filles, vieilles mères, ho bèbala .
La première fois, vous pensez que votre interlocutrice est de teint clair par le visage mais quand vous scrutez de plus près, wo,yamassib .
Jambes, coudes, bras, mains, pieds sont aussi noirs sinon plus que du charbon.
Femi Kuti les appelle Fanta Face/Coka-Cola Body .
Je ne peux m’empêcher de fixer la personne jusqu’à ce qu’elle s’en rende compte ; la plupart du temps, elle va détourner le regard car elle sait très bien pourquoi je la regarde ainsi. Mon regard et mon silence sont à eux seuls un discours de conscientisation. Puis, j’attends toujours la question qui ne viendra jamais :
- Pourquoi me regardes-tu ?
Car j’y aurais répondu avec plaisir.
Je ne nous comprendrai jamais, nous Africains.
Dieu, dans sa bonté infinie, lui qui n’est pas yorba et ne vend pas mentholatum nous a donné une si belle peau en nous protégeant des rayons ravageurs UV (qui peuvent provoquer le cancer) par la mélanine, que seules les peaux noires ont. C’est ce que mes sœurs incultes détruisent en se détartrant la peau (ce n’est plus pommade pour se rendre belle mais c’est du vrai détartrage comme pour les dents).
Les Blancs cherchent à avoir notre peau et vont se faire griller au soleil ou dans les salons de bronzage tandis que nous, nous voulons leur ressembler en achetant nous-mêmes nos maladies de peaux.
Énigmatique, non ? C’est l’un de mes mentors qui m’a toujours dit que notre Afrique était une énigme et que c’est lorsqu’on cherchait à comprendre cette énigme que tous les problèmes commençaient. En effet.
Ça me tue et m’insupporte d’observer cela car ce n’est qu’un autre reflet du manque d’estime de nous-mêmes, de nos cultures et de nos valeurs et surtout la preuve par quatre de notre sentiment profond d’aliénation où le Blanc est toujours plus beau, plus apprécié que le Noir. Nous ne nous aimons pas. Nous n’aimons pas le reflet de nous-mêmes dans nos miroirs. Alors, nous cherchons à y voir une autre personne que nous.
Un reportage émouvant sur les conséquences du blanchiment de la peau au Sénégal montrait dans un hôpital de Dakar une dame et son époux. Sa peau, surtout celle des jambes pourrissait littéralement et se détachait.Elle ne pouvait plus marcher. Spectacle horrible à voir.
Cet époux admirable était avec elle à l’hôpital, seul s’occupant d’elle. Et il disait qu’il avait vainement tenté d’empêcher sa femme de faire une telle bêtise mais qu’elle ne l’avait pas écouté. Dans un tel contexte, un autre l’aurait abandonné vite fait en lui disant :
- Je t’avais bien dit, non ? Débrouille-toi.
Mais lui a compris le sens du mariage : pour le meilleur et pour le pire !
Il a été là au meilleur, il est resté pour le pire.
C’est le lieu d’interpeller les hommes africains car ces femmes qui se dépigmentent disent que c’est pour leur plaire parce qu’ils aiment les femmes claires. Nos contes, nos chants, nos mythes et légendes, nos langues chantent toujours la beauté de la femme de teint clair : Pogzinga, MoussoGbê…
Pour le moment, je n’ai pas encore vu d’hommes burkinabè se déteindre. Au Congo (Kin et Brazza), c’est courant. Depuis que Kofi Olomidé a donné le ton, c’est parti. Il est devenu orange, lui-aussi.
Quittez dans ça, mes sœurs, pardon, quittez dans ça.

Angèle Bassolé Ecrivaine Ottawa au Canada


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