Allaitement maternel exclusif au Burkina

Publié le jeudi 16 mai 2013

Parmi les méthodes naturelles de lutte contre la malnutrition par défaut, la prévention demeure la plus efficace. Et elle se fait à la base par l’adoption de comportements responsables qui donnent la priorité à l’allaitement maternel exclusif. C’est au regard de son importance que l’OMS a institué en 1991 une semaine mondiale de l’allaitement maternel. Seulement, bien que l’allaitement maternel exclusif jusqu’à six mois soit une pratique naturelle et séculaire en Afrique, il est loin d’être pratiqué comme il se doit au Burkina. Les conséquences qui en découlent sont les nombreux décès de bébés que l’on enregistre chaque année.

Aucun autre lait ou boisson ne pourrait se substituer au lait d’une mère qui allaite pendant une période de 6 mois. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande fortement l’allaitement maternel surtout pour le Burkina au regard des statistiques qui donnent à l’Afrique de l’Ouest parmi les taux les plus bas (6%) dans la pratique, même si ce taux est passé à 25% en 2010. La direction de la nutrition au Burkina reconnaît le fort taux de la pratique de l’allaitement chez les femmes allaitantes (plus de 90%) mais estime que seules 20% d’entre elles pratiquent l’allaitement exclusif. Ce qui contribue à augmenter évidemment le taux de la malnutrition des enfants. Beaucoup de femmes ignorent les bienfaits de l’allaitement exclusif. Certaines arguent la nécessité de préserver l’esthétique des seins, préférant alterner avec les autres nourritures comme l’eau et la bouillie. Mademoiselle Christelle Da Hien, estime en effet que « l’allaitement maternel exclusif fatigue les femmes, et il faut que les mères préservent leurs seins pour que le mari ne sorte pas en réclamer dehors. En plus, ça joue sur le cœur, comment peut-on allaiter éternellement un bébé ? Les biberons sont là pour quoi ? ». Abondant dans le même sens, Zénabou Touré, une jeune mère estime que « les contraintes professionnelles empêchent la pratique de l’allaitement maternel exclusif. Après les trois mois de congé, on ne peut plus suivre rigoureusement cette pratique car la conservation du lait est souvent difficile  ». L’UNICEF n’est pas de cet avis. En 2010, à la faveur d’une campagne de sensibilisation après l’adoption du plan d’action de l’allaitement maternel exclusif rassemblant les leaders religieux et communautaires, la Représentante adjointe de l’UNICEF affirmait ceci : « Avec l’allaitement maternel, on aura moins d’enfants malnutris au Burkina Faso car ça permet de lutter contre les maladies infectieuses, en permettant, par exemple, à l’enfant sevré convenablement d’avoir une base pour résister aux maladies », explique Sylvana Nzirorera. Le Burkina espère atteindre 30% d’allaitement exclusif entre 2011 et 2015. L’organisation onusienne accorde un budget annuel de sept à huit millions de dollars au Burkina Faso pour ce faire. La Direction de la santé et de la famille du Burkina conseille la pratique de l’allaitement maternel exclusif aux mères depuis le premier jour de naissance jusqu’à 6 mois : « Le lait jaune est le premier vaccin de l’enfant car il contient des anticorps  ».

La tradition, un bouclier contre cette pratique

L’obstacle auquel se bute la pratique de l’allaitement maternel exclusif demeure les stéréotypes et les préjugés. En milieu rural surtout le poids de la tradition limite son adoption par les mères allaitantes même si quelques fois la volonté existe. Certains hommes trouvent dans l’allaitement exclusif une voie tracée pour la fainéantise. C’est le point de vue de Georges Sawadogo, paysan à Ziniaré : « Cela sera difficile car nous avons tous grandi avec les tisanes et les bouillies. En les associant, l’enfant acquiert des forces déjà à partir de 4 mois et ainsi la mère peut aller au champ. On ne peut pas vivre comme des blancs ici. C’est l’allaitement exclusif qui fait que de nos jours les enfants ne sont plus forts ». Et Alimata Bambara, une jeune mère à l’arrondissement 4 de Ouagadougou d’ajouter que : « Souvent il ya la volonté de le faire, mais les belles mères refusent que l’on s’abstienne de donner l’eau, les tisanes ou la bouillie à l’enfant. Elles mettent même en garde contre un éventuel refus de donner les tisanes, ce qui risque d’entraîner la mort prématurée du bébé. Je vis avec mon mari c’est vrai mais dès que sa mère a su que je devais accoucher elle est venue et est restée jusqu’à présent pour contrôler mes faits et gestes. C’est le poids social qui fait que c’est difficile. » Une enquête menée en 2010 par Marcel Bengaly, biochimiste et nutritionniste sur l’allaitement maternel exclusif avait fait remarquer une désapprobation de la pratique. Il a même souligné que l’allaitement maternel est perçu par beaucoup comme un luxe et il n’est donc pas question qu’elles envisagent un quelconque changement. Toute chose qui fait reconnaître au Dr Sylvestre Tapsoba, de l’UNICEF que des efforts doivent être faits pour que pendant les six premiers mois, les femmes acceptent d’allaiter uniquement par le sein. L’échec selon lui réside dans la persistance de pratiques traditionnelles néfastes à l’allaitement maternel exclusif et le manque d’information sur ses valeurs.

L’allaitement maternel est salvateur

La plupart des nutritionnistes, pour ne pas dire tous, sont d’accord avec la pratique de l’allaitement maternel exclusif en ce qu’il possède des vertus salvatrices pour l’enfant. C’est le cas de Madame Albertine Domadji, sage-femme d’Etat et Responsable de la maternité du CSPS de Dassasgho. Elle conseille aux mères dès la naissance de leurs bébés l’allaitement maternel exclusif au regard des bienfaits qu’il procure à l’enfant. Selon elle : « l’allaitement maternel exclusif facilite, après l’accouchement l’expulsion définitive du placenta, favorise l’arrêt des saignements de la mère, renforce l’attachement de la mère à l’enfant et donne de l’énergie au bébé, facilite le méconium (selles noires du bébé)  ». Contrairement à ce que pensent beaucoup de mères par rapport à la nécessité de donner l’eau à l’enfant quand la chaleur est intense, madame Domadji estime que « C’est vrai que la tendance de beaucoup de femmes allaitantes serait d’opter pour donner de l’eau aux bébés quand il fait chaud mais cela n’est pas conseillé et reste même très dangereux. Il est conseillé d’éviter, une fois que l’on commence à donner de l’eau à l’enfant, de faire marche arrière en revenant sur le mode de l’allaitement exclusif. Elle affirme que dans le lait de la mère, il ya suffisamment d’eau pour le bien de l’enfant (90%). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, l’allaitement maternel exclusif est pratiqué jusqu’à 6 mois et après on pourra donner de l’eau à l’enfant ». Jeannette Lankoandé, mère d’un bébé de 7 mois est de cet avis : « j’ai donné exclusivement le lait à mon enfant jusqu’à 6 mois et pas un seul jour je n’ai eu de problème, et c’est vraiment la meilleure pratique ». C’est aussi le cas de Djamila Ouédraogo, mère d’un bébé de 6 mois qui s’est rendu au CSPS de Dassasgho pour suivre les séances de conseils aux mères allaitantes. Elle affirme que le lait maternel est le meilleur lait. Les spécialistes estiment que le lait est toujours disponible immédiatement en qualité suffisante et à température idéale. Par rapport aux tisanes et autres liquides, elle souligne le côté risque car les corps étrangers peuvent perturber la bonne santé de l’enfant avant les 6 mois. Même lorsque le lait refuse de sortir du sein dès les premiers moments, il faut continuer à allaiter en alternant les deux seins et éviter de donner en même temps le biberon et le lait. L’académie nationale de médecine française, dans un rapport sur l’alimentation du nouveau-né et du nourrisson publié en 2009 précise d’autres avantages. Le lait maternel est idéal pour le bébé car il est spécifiquement adapté à ses besoins. La composition du lait évolue avec les besoins de bébé, s’adapte à sa croissance et à son développement. Le lait maternel contient les éléments nutritifs permettant au bébé de se développer : des vitamines, protéines, glucides, sels minéraux, lipides et acides gras essentiels, fer. Le lait maternel contient des anticorps protégeant le bébé des infections ORL (otites, rhinopharyngites) et intestinales avant qu’il puisse fabriquer ses propres anticorps. Il permet la diminution des allergies notamment dans les familles à haut risque, avec une diminution certaine des risques d’eczéma. L’allaitement pourrait également protéger des risques d’apparition de l’asthme, les nombreuses diarrhées, du diabète de type 1 et de maladies cardiovasculaires à l’âge adulte.

Cette pratique est quelquefois déconseillée

Il est vrai que l’or du bébé est le lait de la mère, mais bien souvent les médecins déconseillent l’allaitement au regard d’un certain nombre de contraintes. Les mères porteuses comme on les appelle, sont tenues de s’abstenir de la pratique de l’allaitement maternel exclusif au regard du risque de contagion de l’enfant. On le sait, une des voies de transmission du VIH est la transmission mère enfant. Si la transmission n’est pas faite pendant la grossesse, ou pendant l’accouchement elle peut se faire via le lait. Le Burkina a mis en place un programme de prévention de la transmission mère enfant (PTME) effectif dans les centres de santé primaire. On conseille à ses femmes de faire le test pendant les consultations prénatales, afin de protéger au mieux l’enfant. Si elle est effectivement positive il y a des précautions à prendre afin de diminuer le risque de transmission. On peut prescrire les ARV à la femme afin de diminuer la charge virale, mais l’accent est surtout porté sur le choix de l’alimentation du nourrisson.

Dans la mesure du possible on conseille l’allaitement artificiel, mais il faut que ce soit acceptable financièrement, que l’hygiène soit irréprochable et surtout durable. Dans le contexte burkinabè, ce n’est pas facile. Le lait coûte cher (une boîte fait 2400F) alors qu’il faut au moins 8 boîtes par mois, le biberon mal nettoyé peut entraîner d’autres maladies à éviter dans le contexte du VIH, et surtout c’est assez mal vu de ne pas allaiter son bébé alors qu’on le pourrait. Ce qui est le plus pratiqué souvent dans le cas où la mère est infectée, c’est l’allaitement maternel exclusif jusqu’à 4 ou 6 mois (selon les recommandations) avec sevrage brutal, en évitant l’alimentation mixte... Dans ce cas on réduit énormément le risque de transmission. Seulement la stigmatisation peut être grande car une femme qui suspend tout allaitement après ce délai peut être découverte comme vivant avec le VIH, toute chose qu’elle ne pourra pas supporter. Pour s’assurer que le bébé n’est pas infecté, il faut attendre 18 mois après pour faire le dépistage et connaître la sérologie du bébé et il faut compter avec les difficultés car au Burkina, la technique d’un test réalisable sur les tout- petits est disponible uniquement à Ouagadougou. Le Burkina a encore des efforts à faire et tout le monde devrait s’impliquer dans la lutte contre la malnutrition en encourageant déjà la pratique de l’allaitement maternel précoce.

Michaël Pacodi

pacomik@yahoo.fr

 

 

 

 


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