Jazz à Ouaga : D’un festival d’expatriés à une manifestation nationale

Publié le mercredi 1er mai 2013

L’intitulé du festival est en lui-même interrogateur et ne serait pas loin de vouloir insinuer un « oxymore ». Ouaga et Jazz seraient à priori incompatibles. Et pourtant l’alchimie a pris. En 21 ans, Jazz à Ouaga est devenu un rendez vous culturel couru, contribuant à affirmer encore plus, Ouaga comme une destination culturelle africaine majeure.

Abdoulaye Diallo, Président de Jazz à Ouaga

Ce festival n’est pas né d’un esprit burkinabè. C’est un expatrié français qui en a eu l’idée. Il s’agit de (Guy Maurette) ancien directeur du Centre culturel français à Ouaga, autrefois CCF aujourd’hui l’Institut français de Ouagadougou. Avec un club d’amis expatriés et des cadres burkinabè, unis par leur amour pour le Jazz, il faisait venir des troupes et des artistes occidentaux pour un mois de concerts « intramuros », entre expatriés et quelques locaux introduits. Pendant longtemps le festival a ainsi vécu, s’adossant sur les services culturels des ambassades qui pour l’essentiel se chargeaient d’inviter les groupes ou artistes Jazz de leur pays et prenaient en charge le voyage, le séjour et les cachets. 

1996, l’année de la rencontre

C’est un concours de circonstances qui conduit Abdoulaye Diallo Mènes, l’actuel président du Festival à l’intégrer. Deux occurrences vont être déterminantes. La première lui fait aimer le jazz et la seconde à intégrer le comité d’organisation de Jazz à Ouaga.

Encore jeune étudiant à l’université de Ouagadougou et mélomane engagé, il suit une conférence publique à l’université sur les origines et le rôle politique du Jazz et du Blues en Amérique, dans l’émancipation des esclaves noirs et se pique d’amour pour ces musiques. Partisan de Cheikh Anta Diop, il est fasciné par le Jazz et son rôle éminent dans l’histoire des noirs.

La même année, en 1996, c’est la célébration du dixième anniversaire de la mort de Cheikh Anta Diop à Dakar. Abdoulaye Diallo n’aurait raté cet événement pour rien au monde. Il y fait la connaissance de Ali Farka Touré, le monstre de la soul africaine, invité vedette de cette commémoration. Ce dernier l’informe que de Dakar, il doit se rendre à Ouaga, invité par le festival Jazz à Ouaga.

Abdoulaye, dit Ménès, l’y attend de pied ferme. C’est à cette occasion qu’il met les pieds à Jazz à Ouaga, pour la première fois. L’année suivante, en 1997, il est coopté au comité d’organisation du Festival au poste de secrétaire général adjoint. 

1997, Jazz à Ouaga se « burkinabise »

Avec Ali Farka Touré, il fait la connaissance de Jazz à Ouaga et son entregent fait le reste. « Je connaissais le monde de la musique pour avoir géré le Wakati Art Café. Je me suis donc senti à l’aise à Jazz à Ouaga en faisant des propositions et des suggestions qui ont séduit ». La promotion arrive très vite et c’est par le haut qu’il commence son aventure dans l’association qui organise annuellement le festival.

Là aussi, les circonstances sont de son côté. Après le départ de son fondateur et quelques années d’édition, le festival est traversé par le spleen. Le nouveau directeur du CCF, Jean Pierre Clain, aujourd’hui décédé, est convaincu qu’il faut l’ouvrir aux locaux et permettre qu’il s’émancipe un peu du Centre culturel français. C’est exactement le diagnostic que fait la bande de jeunes burkinabè, qui ont rejoint l’organisation en 1997. Outre Mènes Diallo, sont arrivés au comité d’organisation Vincent Koala, directeur de Odas Africa et Ousmane Boundaoné agent du CCF. A l’initiative de ces jeunes burkinabè avec le soutien de Clain, le festival est repensé, aussi bien dans son organisation que dans son administration.

A l’édition de 2000, Jazz à Ouaga se décentralise et investit d’autres villes comme Bobo-Dioulasso. Dans l’administration du festival, il est créé la coordination du festival qui met en place un nouveau mode de gestion. Désormais c’est le Festival qui prend en charge l’invitation et la gestion des groupes et des artistes invités. Les partenaires financiers apportent leur contribution qui est mis dans un panier commun. Le festival s’externalise au même moment et les premières prestations sont programmées à la Maison du Peuple. Jazz à Ouaga devient alors accessible aux Ouagavillois et aux burkinabè. Si Jean Pierre Clain a été pour beaucoup dans cette évolution, la coopération hollandaise, principal bailleur de fonds du festival, jusqu’à récemment, est celle qui a le plus soutenu le transfert de la manifestation aux Burkinabè et pesé pour la création du panier commun, de l’autonomie de gestion et de la décision de la coordination du festival. 

Une semaine d’apprentissage

vec la nouvelle direction, Jazz à Ouaga repart de plus bel après quelques années de flottement. Le festival initie de nouvelles activités qui en font un creuset pour la création et la formation. Avec la coopération belge, des Résidences de création sont initiées et encadrées par un certain Pierre Vaiana, professeur de musique. Ces séances seront d’un grand apport dans la carrière de nos artistes, dont le plus connu est Bill Aka Kora. Avec les « Rencontres au Sahel » , les résidences et les master class vont énormément contribuer à renforcer et à outiller les artistes pour la création. A cette édition, le Dan-faso Jazz connexion, fruit de la coopération entre Jazz à Ouaga et Copenhague Jazz festival va entrer en résidence de création pour sortir un produit que les mélomanes burkinabè vont déguster le 3 mai, avant que le groupe ne s’envole pour le Danemark pour participer à l’édition de Copenhague Jazz festival dans les mois à venir. C’est donc une belle opportunité pour valoriser nos artistes hors de nos frontières.

La reconnaissance de l’Etat

L’Etat, comme c’est très souvent le cas, vient quand les autres ont dressé la table. Depuis la prise en main du festival par les burkinabè, l’Etat donne sa modique contribution au comité d’organisation. Cette contribution de l’Etat évolue proportionnellement à la renommée du festival.

Depuis Philippe Sawadogo, la contribution du ministère a atteint le petit million. Le ministre Baba Hama semble montrer plus de sollicitude car le soutien du ministère semble plus consistant aux dires des organisateurs. A son initiative, la coordination du festival a été reçu par le premier ministre Luc Adolphe Tiao, qui a eu des mots élogieux à l’endroit du festival qui « contribue au rayonnement extérieur du Burkina Faso ». Il a donc promis que le gouvernement va prévoir, comme il le fait pour le Fespaco et le Siao, une ligne budgétaire pour soutenir le festival. C’est donc une formidable reconnaissance de l’Etat, si la promesse est tenue.

Newton Ahmed BARRY

Le nombre de groupes attendus

L’attraction du festival sera sans aucun doute le J-METRO. Un jeune jazz man multi-instrumentaliste américain. Ses productions sont des mixtes jazz, folk et pop que les mélomanes qualifient de « pures merveilles ». La coordination du festival est particulièrement heureuse du retour des américains.

En tout, une trentaine de formations vont prester pendant huit jours. Outre l’Institut français de Ouaga et de Bobo, la place de la Nation va accueillir les prestations, en concert gratuit. Sur cette scène de la place de la Nation on devrait assister à des « Jam sessions » et à des « happenings », que les organisateurs promettent d’être époustouflants.

Marshal Zongo en MC

C’est ce comédien du duo « Zongo-Tao » qui aura en charge d’animer les soirées et les concerts durant le festival. Marshal Zongo qui s’est retiré au Mali, depuis la fin tragique du régime Gbagbo, devrait donner un cachet particulier aux soirées du festival.

Une coordination intègre

epuis les reformes et l’inclusion des burkinabè dans la direction du festival, des dispositions ont été prises pour que la coordination gère totalement le déroulement du festival. Les partenaires se sont mis d’accord pour alimenter un panier commun qui sert à organiser, inviter et prendre en charge les groupes. La coopération allemande a voulu déroger à la règle il ya quelques années, en invitant et prenant en charge les groupes Jazz allemands qu’elle invite.

La coordination lui a dit non. Elle peut suggérer les groupes à inviter. Elle met sa contribution dans le panier commun et les artistes allemands seront invités et pris en charge dans les mêmes conditions que les autres groupes invités. Pour la coopération allemande, c’était à prendre ou à laisser. La coordination du festival a répondu « alors on laisse ». Les Allemands n’en revenaient pas. L’argument de la coordination est le suivant, si aucun partenaire ne veut payer pour l’organisation, il ne peut pas y avoir de festival et les groupes invités dans les conditions voulues par les allemands, ne trouveront pas d’espace pour se produire. Parce qu’il faut assurer la logistique et la communication pour que le festival se tienne. Il faut bien que quelqu’un paye pour cela

NAB


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