UO L’université des échecs

Publié le jeudi 18 avril 2013

 Le taux d’échec aux examens est devenu effarant. Celui récemment enregistre en SVT est sans doute le record absolu. Seulement 35 admis sur un effectif de plus 1800 étudiants en SVT. Les frondeurs contre la visite du premier ministre se recruteraient principalement parmi ces étudiants en SVT. Nous sommes repartis sur les traces de ces « échoués » d’un système académique qui tourne à vide.

 

« A L’Université de Ouagadougou on ne sait pas si c’est l’enseignant qui est trop fort ou si c’est l’étudiant qui est trop faible » disait un jeune étudiant dans une de ses chansons en 2008 tant les résultats sont catastrophiques. Les étudiants de la première année Sciences et Technique (ST) n’en reviennent pas des résultats des examens de la dernière session. Sur 1800 étudiants, seulement 35 sont reçus. Ils sont donc totalement abasourdis. Un tel taux d’échecs interpelle au-delà des étudiants. 

Cette faculté, il faut noter, est le cobaye de l’expérimentation du nouveau système Licence-Master-Doctorat (LMD) en 2009. Pour les ajournés, l’heure est actuellement au ‘’Boileau’’, un jargon universitaire qui veut dire apprendre par cœur, pour la session du 8 au 13 avril 2013. Une dernière chance pour beaucoup. Traoré Souleymane est dans cette situation. Assis à même le sol au niveau de l’amphi, le nez plongé dans son polycop. « Je bosse mon cour d’atomistique/ en chimie pour la session » A quelques mètres, est assise Aniéla Bouda. Elle est aussi préoccupée par ce cours d’atomistique. « Je ne comprends pas bien ce cours donc je mets l’accent là-dessus » « En chimie, dit-elle, l’explication n’est pas claire et on ne comprend pas le cours. Comment donc l’assimiler ? » Quant à Souleymane, il accuse les enseignants d’avoir survolé les cours. « Il y a des enseignants qui finissent leurs cours avant même les heures prévues par l’administration. » Ce n’est pas Yacouba Zébré qui dira le contraire. A 12 heures ce jeudi 4 avril, il est assis sous un arbre.

Le nez plongé dans les feuilles, il bosse son cours de mécanique. « On a fait notre cours d’électricité en 9 heures » dit-il avant d’ajouter « les cours sont donnés brutalement. Le professeur fait son cours sans qu’on ne pose de questions. Sa préoccupation c’est de finir. Que les étudiants ont compris ou pas, ce n’est pas son affaire ». « C’est la manière d’enseigner qui nous pénalise. Un enseignant peut vous donner son cours à photocopier et lui-même il ne vient pas. C’est donc à l’étudiant de lire et de comprendre à sa façon » dit pour sa part Yacouba Ouattara, en train de faire des exercices de statistiques avec son ami Sidi Omar Boena. L’administration engage à ce niveau la responsabilité des étudiants. « Les étudiants ne rendent pas compte de ce qui se passe. Il faut un retour pour que l’administration puisse savoir ce qui se passe » a dit Aly Savadogo, directeur adjoint de l’UFR/ SVT.

Le pire dans tout cela selon les étudiants, c’est qu’il n’y a pas de travaux dirigés (TD) au premier semestre. « L’administration a dit qu’il n’y a pas de TD au premier semestre sous prétexte que les cours sont similaires à ceux de la classe de Terminale » disent-ils. La conséquence : « On a les applications mais on des difficultés à nous exercer » Et Aniéla Bouda de dire : « On n’a pas eu de TD, donc pas de soutien dans la compréhension des cours. Tout cela a bien joué sur nous » Selon Ouattara « un étudiant qui suit bien les cours avec des explications et des TD à l’appui, il peut s’en sortir » A cette question des TD, l’administration n’a ni infirmé ni confirmer les propos des étudiants.

 

Les conditions

précaires d’études

 

En ST, les conditions d’étude sont encore plus difficiles. Il y a eu « des échanges de coups de poings » confie Souleymane. Et Zébré de renchérir : « A plusieurs reprises les gens se sont frappés à cause de la place ». Il n’y a pas un amphi qui puisse contenir les 1800 étudiants de la première année. C’est donc la course pour se trouver une place « On vient à 3 heures pour chercher la place et attendre 7 heures pour le début du cours » Aniéla a plus de chance. Elle habite non loin du campus. Elle doit tout de même se réveiller tôt : « la salle n’est pas grande. Il fallait se lever tôt pour venir chercher une place. Je me réveillais ainsi à 4 heures pour prendre le chemin à 4h30 » Zébré Yacouba, a moins de chance. Il habite Cissin. Il ne peut donc pas dormir : « Au début, je venais entre 3 heures et 4 heures pour espérer avoir la place. Mais par la suite, les gens se sont découragés et ne venaient plus. Cela a fait que même si on vient à 7 heures on pouvaient trouver la place au fond de la salle »

La question des infrastructures est récurrente chez les étudiants. Le manque de salle leur causerait des préjudices au-delà des risques à prendre pour se rendre au campus à des heures indues. En juillets 2012, pour des problèmes de salles, ils n’ont pas pu composés : « Des devoirs ont été programmés mais non pas été tenus pour des raisons de salles » explique Aniéla Bouda. Zébré Yacouba est plus précis : « On a programmé un devoir de géologie au pavillon F. Il se trouvait que ce jour les économistes aussi avaient devoir. Les deux (2) ont été donc déprogrammés. Le problème s’est répété avec les étudiants en histoire. On était obligé de les laisser poursuivre leur cours » 

Avec l’indisponibilité des salles, les devoirs programmés et reportés se sont finalement tenus dans des conditions peu favorables. Les étudiants n’ont pas pu composer dans de meilleures conditions et les copies se sont empilées chez les enseignants. Résultats, examens bâclés par les étudiants et des corrections également bâclées par les enseignants : « La même réponse à une question n’a pas la même appréciation » dit Zébré. Mais la raison principale qui justifierait les résultats « macabres » serait selon Ouattara la simultanéité de la composition avec celle des concours de la fonction publique. « Les devoirs ont coïncidé avec les concours. C’était à la même heure (7 heures) également que tout se passait. Soit on va composer pour les concours, soit pour les devoirs. Mais sachant les réalités, beaucoup ont certainement préféré aller composer pour les concours et ‘’récolté’’ des zéros aux devoirs, puisqu’on ne peut pas justifier l’absence »

Pour l’administration, certains étudiants ne prennent pas part aux cours dans la mesure où il y a des « heures présentielles et des heures étudiantes » Mais elle se dit désolée des résultats. « J’était tout de suite touché quand j’ai vu les résultats. Je me suis dit qu’il y avait des erreurs et j’ai même fait revérifier » a dit Aly Savadogo.

 

Le LMD et ses conséquences

 

Le département de ST est le premier à expérimenter le LMD en 2009. Pour beaucoup d’étudiants c’est là la source principale du problème. Le LMD, appliqué sans discernement dans un environnement inapproprié produit donc la catastrophe que l’on sait. Le LMD exige de l’étudiant fasse 70% de recherches personnelles, mais « Il n’y a pas de mesures d’accompagnement » disent-ils. Sur le campus il faut se préoccuper d’abord de trouver à manager dans la journée « pour un ticket de RU, c’est la croix et la bannière.

Comment faire des recherches dans ces conditions ? » se plaint Ousmane Ouattara. « Je pleure mes camarades qui depuis octobre n’ont plus eu de Foner. On ne peut pas avoir ces soucis et pouvoir bien bosser encore moins faire des recherches sur internet » renchérit Aniéla Bouda. Dans ces conditions, certains jouent à un double jeu. Etudiant de profession, ils se transforment par moment en parker quand il n’y a pas cours. C’est le cas de Zébré Yacouba. « Souvent pour subvenir à mes besoins, j’aide les parkers au lycée V… et je gagne un peu d’argent » Aly Savadogo reconnaît qu’entre le LMD et les conditions de vie des étudiants ce n’est pas le mariage parfait. « Depuis 2010- 2011 et 2011- 2012, il y a eu beaucoup de problèmes. Le LMD peut être indexé » dit-il. Ce système serait donc venu amplifier les problèmes d’infrastructures, du nombre insuffisant des enseignants et des retards.

D’autres trouvent que les problèmes se situent au niveau des enseignants. « Le problèmes, c’est le nombre insuffisant des enseignants. Conséquences, ces derniers ne s’investissent pas à fond. Il y a des enseignants qui se vantent d’être les seuls à dispenser un cours spécifique. Dans ce cas de figure, ils peuvent décider d’aller donner des cours ailleurs alors qu’ils sont programmés ici (à l’UO : ndlr) » Aniéla Bouda, elle, est plus pessimiste que jamais. « Je me demande si le retard on pourra le rattraper. Ils ont dit d’ici à 2016 (selon Tiao). Je ne veux pas les décevoir mais ce n’est pas possible » dit-elle. Comme nombre de leur camarade, les étudiants en ST ne croient plus aux discours. Chaque fois on nous dit qu’on va rattraper le retard mais en vain disent-ils. Dans ce contexte, ils restent allergiques aux « discours démagogiques » selon leurs termes. Et pour la visite de Tiao venu annoncer le « blanchiment technique », qui les concerne principalement, Ousmane Ouattara dit : « Nos éléments mêmes (étudiants en ST : ndlr) étaient plus aigris que les éléments de l’ANEB »

 

Le Ministre Ouattara
explique « le blanchiment technique »

Le ministre Moussa Ouattara a commencé par des définitions de « année
invalidée » et « année blanche ».

L’année invalidée, signifie que les résultats de l’année sont nuls et non
avenus. Elle est considérée comme une année d’échec pour tous.

L’année blanche, les résultats sont également nuls et non avenus, sauf qu’ils
ne sont pas pris en compte dans le cursus de l’étudiant. Selon le ministre, ni
l’un ni l’autre cas n’est d’actualité à l’Université de Ouagadougou. Il s’agit
plutôt de blanchiment technique, c’est-à-dire, un aménagement technique tout en
capitalisant les acquis. Cela revient à sauter une année académique tout en
conservant les avantages sociaux. L’objectif est de mettre fin aux
chevauchements de plusieurs années académiques qui prévalent dans ce Temple du
savoir depuis trois ans. Seulement l’université de Ouagadougou est concerné,
surtout les Unités de Formation et de Recherche en Sciences Exactes et
Appliquées (UFR/SEA) etl’Unité de Formation et de Recherche en Sciences de la
Vie et de la Terre(UFR/SVT).

Trois cas de figure se présentent. Le premier concerne la promotion de
2010-2011. Il s’agit de blanchir techniquement l’année académique 2011-2012 et
de procéder à leur inscription en 2012-2013. Cependant, les 91 étudiants
concernés conservent leurs acquis académiques et les inscriptions vont se faire
sur la base des résultats de 2010-2011. Les boursiers remplissant les conditions
de renouvellement de leur bourse pourraient en bénéficier au titre de 2011-2012
et 2012-2013. Pareil pour leurs 4 200 camarades pouvant bénéficier de l’aide ou
du prêt. Le deuxième cas de figure s’intéresse aux étudiants ayant exécuté 50%
de l’année académique 2011-2012. Ces derniers, estimés à 5 000, vont s’inscrire
au titre de 2012-2013 mais en conservant leurs résultats du 1er semestre et leur
statut social. Le troisième et dernier cas de figure s’applique à tous les
étudiants déjà inscrits en 2012-2013, c’est-à-dire, les nouveaux bacheliers et
ceux n’ayant pas encore terminé 2011-2012.

Une mesure à plus de 710 millions de francs

Le nombre des étudiants concernés par le blanchiment technique n’est pas
encore précis. Ce qui est sûr, il tourne autour de 10 000.. A en croire le
conférencier, le gouvernement burkinabè va débloquer plus de 710 millions francs
CFA pour accompagner la mesure. Toutefois, les acteurs du système éducatif
reconnaissent que la solution proposée n’est pas une solution miracle et
efficace contre tous les maux qui ébranlent les fondements de l’Université de
Ouagadougou. Selon eux, il est nécessaire d’ « investir sérieusement en termes
d’infrastructures, d’équipements et de ressources humaines ». La situation
sociale des étudiants doit bénéficier d’une attention singulière. Pa rapport à
la gouvernance académique, administrative et financière beaucoup d’efforts
restent à faire, ont-ils dit.

Gaston
SAWADOGO


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