Gbabgo à la CPI : Au nom du principe de redevabilité et du droit à la vie

Publié le dimanche 24 mars 2013

Par Germain B. NAMA

L’audience de confirmation des peines ouverte le 19 février a clos ses travaux le 28 du même mois. A l’occasion, Laurent Gbagbo y a pris la parole pour réaffirmer son attachement à la démocratie. On ne peut en effet nier que Laurent Gbagbo ait été une figure historique de l’opposition démocratique africaine. Dans sa farouche opposition à la dictature du parti unique, il connut la prison de 1971 à 1973, puis l’exil en 1985. Revenu au pays, il participa à l’élection présidentielle de 1990 contre Houphouët Boigny, le père de la nation ivoirienne, élection où il remporta 18,3% des suffrages. Dans la même année, son parti, le FPI remporte 9 sièges sur 175 aux élections législatives. Pour l’époque, une telle performance face à Houphouët Boigny était en soi une révolution. Laurent Gbagbo est de nouveau jeté en prison en février 1993 pour deux ans, en application d’une loi anti-casseurs adoptée à la hâte, sous la houlette d’Alassane Ouattara, alors premier ministre d’Houphouet. Il avait été soupçonné d’être le parrain des gigantesques mouvements estudiantins qui avaient profondément ébranlé le pouvoir ivoirien. Mais le séjour carcéral de Laurent Gbagbo durera à peine 6 mois. Le pouvoir moribond du « Vieux » s’était montré incapable de freiner la dynamique populaire qui portait le bouillant chef du FPI. Laurent Gbagbo parviendra finalement au sommet de l’Etat en 2000 dans des conditions qu’il qualifiera lui-même de calamiteuses. Mais le mythe de l’opposant historique au parcours politique impressionnant va commencer à s’écorner, une fois devenu président. Certes, quelques mesures sociales donneront un visage à la refondation prônée par son parti. Celles notamment sur les écoles primaires et secondaires rendues gratuites. Mais on est à mille lieues de l’objectif initial qui est de promouvoir « l’enrichissement de l’ensemble des ivoiriens » et non celui d’une caste minoritaire de privilégiés. Au niveau des médias, l’abolition de la censure et du délit de presse qui est à mettre à son crédit, est incontestablement une avancée, dans une Afrique où les présidents fondateurs ont toujours voulu tenir la presse en laisse. Mêmes insuffisantes, ces mesures auraient pu faire oublier le jeu trouble auquel s’était livré Laurent Gbagbo sous le pouvoir de Robert Guéï. Il a joué à fond la caisse, l’ivoirité de Henri Konan Bédié, dans une parfaite complicité avec le général président pour mettre hors jeu leurs concurrents les plus sérieux. Souvenez-vous de ce fameux article 35 ! Parvenu au pouvoir, l’homme n’a pas su se mettre au dessus des clivages ethniques et politiciens. L’organisation des droits de l’homme, Human Rights watch a pertinemment montré comment sous le mandat de Gbagbo, les groupes ethniques loyaux ont été adoubés au détriment des autres et comment l’usage des concepts d’ethnicité et de citoyenneté ont été utilisés contre les ivoiriens du Nord et les immigrés d’Afrique de l’Ouest. Tout était bon pour éloigner Alassane Ouattara. Le régime Gbagbo n’aura même pas été épargné par le phénomène de la corruption. Notre confrère Guy André Kiefer l’a hélas tragiquement appris à ses dépends, lui qui enquêtait sur la filière café-cacao dont la libéralisation n’avait été entreprise que pour favoriser les « barons » du régime. On retiendra également le scandale du Probo Koala qui a révélé au grand jour comment la corruption avait à ce point gangréné le régime. La Côte d’Ivoire était devenue une destination de choix pour le blanchiment d’argent. Les sociétés écrans avaient également pignon sur rue. De fait, la refondation gbagboïste s’est révélée être une vaste entreprise de mystification. Les idéaux anti-impérialistes et progressistes se sont évanouis sous les lambris du pouvoir de Gbagbo. Le drame ivoirien s’est donc joué sur cette toile de fond où les enjeux de pouvoir ne pouvaient que conduire à une violence inouïe. Vaincu dans les urnes à la suite d’un scrutin dont il avait approuvé le mode de validation, Laurent Gbagbo s’est accroché au pouvoir par tous les moyens, y compris au prix du sang versé. Difficile de soutenir qu’il a été victime de son progressisme, sauf à vouloir falsifier l’histoire. Le progressisme n’est pas que théorie, il est surtout une praxis politique. Malheureusement, les opposants africains dits historiques ont rarement été à la hauteur de leur rôle historique. A Abidjan comme à Conakry, c’est la même déception. Le prétendu progressisme de nos opposants historiques n’est que la survivance d’une nostalgie. En dénonçant ces régimes de mystification, on ne soutient pas forcément leurs opposants. Se taire revient à cultiver le désespoir chez les hommes et les femmes qui ont besoin d’un idéal pour s’accrocher à la vie. Sans le devoir de vigilance citoyenne, il n’y a aucune perspective de salut pour les peuples en lutte. Aujourd’hui, Gbagbo devant la CPI est appelé à répondre de ses actes, au nom du principe de redevabilité ainsi que du droit sacré à la vie. Ce principe vaut pour tous et il importe d’y veiller scrupuleusement, afin que nulle part, la vie humaine ne soit sacrifiée sur l’autel des intérêts politiques.

 


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