Situation au Mali : Récit d’un réfugié peu commun

Publié le mercredi 4 avril 2012

 

« Un coup d’Etat est possible ». Voilà ce que nous confiait un leader d’opinion malien le mercredi 21 mars au cours d’un entretien sur la situation dans son pays. Nous étions entre 11h et 12h, soit 24h avant que l’oracle ne s’accomplisse. Le jeudi 22 mars avant l’aube et presqu’à la surprise générale, des militaires maliens en mutinerie ont décidé de mettre fin au pouvoir du Président ATT. Celui qui se confiait à nous, Mohamed Youssouf Ag Ghallas, est un Malien réfugié au Burkina, précisément à Déou depuis seulement le 11 mars. Il est arrivé au Burkina à la tête d’une communauté d’au moins 1000 personnes, sa mère malade y compris. L’homme dit avoir été l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat organisé par des milices entretenues par l’Armée malienne. « … la deuxième fois, ils m’ont pris. Ils m’ont tendu une embuscade sur la route, ils m’ont arrêté et ils m’ont amené dans une forêt où je devrais être exécuté ». Mais ses relations privilégiées avec le Président ATT qu’il peut joindre sur sa ligne directe l’ont sauvé dans des situations extrêmes. Malgré l’accélération que l’actualité a connue et connait encore ces derniers temps au Mali, le récit de Mohamed Youssouf Ag Ghallas conserve un intérêt entier. Lisez plutôt.

 

Mohamed Youssouf Ag Ghallas, président du Conseil du Cercle de Gossi Rharous.

 

Pouvez-vous nous dire qui vous êtes ?

 

Je suis Mohamed Youssouf Ag Ghallas, président du Conseil du Cercle de Gossi Rharous. Après plusieurs résistances, j’ai décidé de quitter Gossi (au Mali) pour arriver à Déou (au Burkina) le 11 mars. J’ai été accueilli par les autorités communales et provinciales de Déou et de l’Oudalan. Accueilli, bien installé et enregistré par les organismes internationaux, le HCR et la Croix Rouge. Je viens vous signaler que la situation que nous vivons aujourd’hui au Mali est une situation très confuse parce que les mouvements se multiplient. On a commencé avec un seul mouvement de séparation qui est le MNLA. Aujourd’hui, nous avons le MNLA, nous avons le Ançar Adin qui est religieux et deux milices qui sont à la chasse de la population nomade blanche.

 

Et tous ces quatre mouvements revendiquent la séparation ?

 

Non. Le MNLA demande la séparation, le Ançar Adin demande l’application de la Chari-a au Mali et les deux milices combattent la population nomade blanche. Chaque mouvement a son objectif, ce qui crée la confusion. Donc aujourd’hui, nous avons une situation lamentable dans notre pays, c’est ce qui fait que nous sommes obligés de venir nous réfugier au Burkina. Ici nous venons uniquement nous réfugier. Nous sommes à l’écoute de notre Etat hôte et nous suivrons à la lettre les consignes, les conseils et les messages qu’il va nous donner. Pour nous, il nous a déjà tout donné parce qu’il nous a donné un abri de paix. On partage déjà avec les populations ce qu’elles ont, l’eau et tout ce qu’elles ont. Nous sommes dans un site qui s’appelle Dibissi, entre Déou et Gorom, à 15 km de Déou. Nous sommes estimés à 3100 âmes, mais l’afflux des réfugiés continue. Nous sommes les premiers à arriver sur le site (ndlr : le 11 mars), nous étions 1000 et aujourd’hui nous sommes plus de 3000. Nous avons été bien accueillis par les autorités burkinabè avec l’arbitrage du HCR et de la Croix Rouge. C’est pourquoi nous lançons un appel à la communauté internationale pour aider ce pays qui a accepté nous accueillir parce qu’il aura beaucoup de problèmes pour nous entretenir. Nous lançons également un appel au Burkina Faso en tant que pays sage, qui a dans son programme le règlement des conflits, de tout faire pour trouver une issue au problème du Nord Mali, auprès de la rébellion et auprès de l’Etat. Je signale aussi que les populations qui sont arrivées sont venues à bord de véhicules pendant que des populations viennent parfois à dos d’âne ou de chameau, parfois même à pied. Nous avons emprunté huit véhicules pour venir : deux grands camions et six land cruiser. Moi ma propre mère est malade et à chaque trois kilomètres, il fallait s’arrêter.

 

Vous avez semblé dire que vous êtes particulièrement ciblé. Pourquoi vous pensez qu’on vous en veut ?

 

C’est pour plusieurs raisons. D’abord, j’ai un statut d’homme populaire. Donc dans la tête des militaires, je peux faire quelque chose que je refuse de faire. Par exemple que je peux arrêter la guerre alors que je ne l’ai pas fait. On me considère comme quelqu’un qu’il faut supprimer pour que le terrain soit libre.

Avez-vous plus peur de la milice que de la rébellion ?

 

Elles ne sont pas les mêmes. La rébellion opère sur le terrain depuis plusieurs mois. Ils n’ont jamais touché ni aux biens ni au cheveu d’un civil. La milice a commencé sa première mission en prenant tous les biens de la population, en les déshabillant et en essayant de les exécuter. La rébellion a été montée de sa propre initiative, organisée avec ses idéaux et ses objectifs. La milice est montée par des gens. Ce n’est pas la même chose.

 

Qui a intérêt à monter la milice au Mali dans la situation actuelle ?

 

Je l’ai déjà dit, elle a été montée par l’Etat, précisément par l’Armée. Elle est engagée, entretenue et mise en mission par l’Armée. C’est très clair.

 

Alors que vous personnellement vous avez la protection du chef de l’Etat.

 

Avec le Chef de l’Etat, on fait tout ensemble. J’ai sa protection. Dans un pays, il y a l’Etat et il y a l’Armée. Tout de suite, on peut tuer quelqu’un parce qu’il soutient Blaise ici à Ouaga. Le Président a été séquestré par des femmes pendant 6h. De 10h à 16h, il n’a pas mangé. Il a été pris en otage de 10h à 16h sans boire ni manger, par des femmes de militaires. Elles voulaient qu’il tire sur elles pour qu’on dise qu’il a tué des femmes. Il y a une coordination qui est entrain de s’organiser contre le Président. Un coup d’Etat est possible.

 

Je suis avec le député Atta Ag Houd du cercle de Gourma Rharous qui est réfugié comme moi. Nous sommes arrivés ensemble. Il est dans un autre site qu’on appelle Gountouré Gnégné. Il est avec 1800 personnes. On veut s’éloigner un peu des frontières parce que nous savons les problèmes des frontières. Il existe cinq sites : Féréliou, Ganda Fagou, Dibissi, Gountouré Gnégné et Déou centre. Le député et moi, nous avons donné notre engagement au ministre des Affaires étrangères, à la commission chargée des réfugiés, au HCR, de faire tout pour respecter à la lettre les principes, les coutumes et lois du pays hôte. 

 

Êtes-vous arrivés au Burkina avec des biens ?

 

Nous avons des animaux. Ils sont en route, ils arrivent. Nous n’avons pas pu prendre d’autres biens. Nous avons tout laissé. J’ai une maison en étage à Bamako. Je l’ai abandonné et je dors dans du plastique. Mais cette maison en plastique, je la préfère à la maison en dur parce que là au moins, je dors en paix…

 

Le Président ATT n’a-t-il pas la solution à la rébellion ?

 

Non ATT, il est dépassé. Il a tout fait mais il est dépassé. Aujourd’hui, on le considère comme un Président en fin de mandat, un militaire à la retraite. Donc il n’a plus un autre avenir et personne n’a plus espoir sur lui. C’est pourquoi il n’est écouté de personne. C’est ça la tragédie. La rébellion a choisi son moment faible pour attaquer. C’est ce qui a fait qu’il ne peut rien.

 

Est-ce que vous pouvez nous relater les derniers moments que vous avez passés au Mali ?

 

C’est la terreur. Moi j’étais en réunion à Mopti avec le préfet et le maire quand j’ai reçu le coup de téléphone pour me dire que l’Armée est entrée au village. J’ai demandé si c’est l’Armée ou la rébellion, on m’a confirmé que c’est l’Armée. Immédiatement, j’ai appelé le Président de la République que j’ai eu à la seconde. Il a appelé le chef des opérations, le chef des opérations a appelé ses soldats pour leur dire d’arrêter. En ce moment, ils avaient déjà cassé toutes les maisons, ils ont enlevé tous les bijoux des femmes, ils ont déshabillé les femmes, ils ont fait coucher tous les hommes à plat ventre. Heureusement, ils n’ont pas tiré sur quelqu’un, ils ont seulement tiré en l’air et ça même brûler l’herbe de pâturage à côté du village. Ça c’était le 1er mars, la dernière attaque.

 

C’est connu de tout le monde. Il y a eu trois attaques avant ça. La première fois, ils venaient chez moi, ils ont rencontré des gens dans trois véhicules avec qui ils ont eu des problèmes et donc ils ne sont pas arrivés, ils se sont retournés. La deuxième fois, ils m’ont pris. Ils m’ont tendu une embuscade sur la route, ils m’ont arrêté et ils m’ont amené dans une forêt où je devrais être exécuté. C’est une personne de mes relations qui a appelé un Colonel major qui les a appelés pour dire : « il faut le libérer ». Et la dernière attaque le 1er mars, il se trouvait que moi je n’étais même pas là et ils ont détruit tout le village. Là, nous avons décidé de quitter. Tout a été cassé et détruit, aujourd’hui il n’y a même plus un oiseau là-bas. Ils ont cassé toutes les portes. Les pagnes, les mallettes, l’argent, ils ont emporté tous les biens. Quand ils ont eu les téléphones, le chef des opérations a envoyé un Capitaine pour les chercher. Quand le Capitaine est arrivé, il leur a dit de restituer ce qu’ils ont pris. Ils ont restitué dix téléphones, quelques habits, ils ont emporté le reste qu’ils ont caché. Ils ont pris de l’argent, des 100 000, 50 000, 500 000, des millions qu’ils ont emportés. Les bijoux des femmes, ils ont emporté trois mallettes avec six millions de valeur. Il y a la femme et la fille de l’imam de la mosquée qui ont avorté toutes les deux après le passage des militaires. L’une avait quatre mois de grossesse, l’autre six mois. Quand il y a eu la deuxième attaque, le Chef de l’Etat m’avait appelé dans son bureau pour m’apporter les excuses des militaires et de l’Etat.

 

Qu’est-ce que vous pensez ? Qu’on veut attenter à votre vie ou plutôt que des gens veulent vous amener à prendre partie pour eux ?

 

Je pense simplement qu’on veut porter atteinte à ma vie. Et c’est pour beaucoup de choses que je ne peux pas vous citer. C’est d’ordre religieux, politique, populaire, économique, parce qu’on pense que je suis le plus riche de la ville. Et on pense que tous ceux qui ont de la force là-bas sont influencés par ma position. Les milices sont des enfants des populations avec lesquelles on cohabite. Ce sont des gens avec lesquels on fait des élections, on partage tout avec eux. Il y a mon ancien chauffeur à moi parmi les milices. Mahamade Bandé dit Maïga, c’est mon chauffeur. Il est parmi les gens qui ont cassé ma maison. Il a emporté une mallette où j’avais treize millions dedans. Il a déposé la mallette dès qu’ils ont reçu le message, ils ne l’ont même pas ouverte. Quand il a laissé la mallette, immédiatement il y a quelqu’un qui a vu et qui a pris remettre à ma famille. Il a cassé la caisse avec une baïonnette et il a enlevé la mallette. Avant de quitter la maison, ils ont reçu le message du Président en personne qui leur a dit d’arrêter. J’étais absent mais j’ai eu le Président au premier coup de téléphone. Lui il sait qu’il y a un complot contre moi, il le sait très bien. 

 

Comment vous appréciez l’accueil et votre séjour au Burkina ?

 

On vit très bien. On vit très bien parce qu’on dort en paix. Nous sommes des nomades et nous arrivons à nous adapter parce que nous avons gardé cette tradition. Nous connaissons très bien cette vie. Nous avons été très bien reçus par toutes les autorités : le Haut Commissaire, le Commandant du détachement militaire de Gorom, le Commandant du groupement de gendarmerie, le préfet. Le HCR est venu enregistrer les premiers groupes, la Croix Rouge aussi. Ce qui est important pour moi, ce sont les appels que je lance : le premier appel c’est une adresse aux humanitaires internationaux afin qu’ils aident le Burkina à prendre en charge les réfugiés. Le deuxième appel, c’est à l’endroit du Burkina même pour essayer de trouver une issue au problème auprès des rebelles comme auprès de l’Etat. Et l’appel à l’Etat malien même via la CEDEAO, l’Union Africaine, la France, pour que les élections interviennent après une solution au conflit n 

 

Propos recueillis par

Boukari Ouoba


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