Et Gomis remporte l’Etalon d’or de Yennega !

Publié le dimanche 24 mars 2013

Imaginez un instant que vous et vos proches soyez informés de votre mort imminente. Que décideriez-vous de faire la dernière journée de votre séjour parmi les vivants. C’est autour de cette idée originale et un scénario simple que le cinéaste Franco Sénégalais bâtit la trame de son film de 86 mns, qui vient de remporter le prestigieux Etalon d’or de Yennega au FESPACO. De belles images, une succession de tableaux variés dont certains captent pendant d’interminables secondes le regard perçant d’une camera voyeuse. La mort fait partie du quotidien des vivants. Comment en parler sans une bonne dose de philosophie ? Avant d’entreprendre le Grand voyage, le héros voyage sur son passé et son présent. Entre parents et amis, la ville de Dakar s’expose au grand jour. Des photographies sur les événements sociopolitiques récents, la camera reste au plus près du regard. Il meurt finalement quand ? S’impatiente à mes côtés un cinéphile du Ciné Burkina de Ouaga un peu perdu par cette démarche filmique particulière. Parti de chez sa mère avec la bénédiction des uns, les encouragements et autres pré-condoléances des autres, Satché (Saul Williams prix du meilleur acteur masculin) achèvera sa course sur terre auprès de sa famille. Les yeux ouverts le matin se ferment le soir, la journée est finie. A sa place que feriez-vous ? Dans une démarche à la Djibril Diop Mambety (Touki Bouki !), Alain Gomis fait du cinéma de bout en bout, depuis la conception du scénario, jusqu’à sa mise en scène. Ne dit-on pas couramment des histoires imaginaires que c’est du cinéma ? Lorsque la salle s’éclaire, le public est partagé entre ceux qui n’ont « rien compris du tout » et ceux qui exultent devant cet art visuel d’un genre nouveau. Le premier lot est constitué des cinéphiles africains lambda qui attendent des intrigues qu’ils peuvent parvenir à décortiquer eux-mêmes, le second des intellos et de nombreux occidentaux qui s’extasient devant ces juxtapositions de peintures. Gomis a pris un risque en faisant long cette fable de la vie à la mort que certains cinéphiles auraient préféré court et beau. Il a été compris par le jury officiel de la 23ème édition du FESPACO. Bravo donc au réalisateur. On notera au passage qu’en sus de la réceptivité dubitative du public africain, le prix de la critique Africaine Paulin S. Vieyra délivrée la veille par la Fédération Africaine de la Critique de Cinématographique (FACC) n’a pas coïncidé cette année avec l’Etalon de Yennega. Le cinéma, c’est aussi une question de goûts et de couleurs. Après Tourbillon (1999), L’Afrance (2001) une Petite Lumière (2003), Ahmed (2006), Andalucia (2007) Gomis confirme avec Tey (Aujourd’hui) sorti en 2012, son talent de réalisateur créatif. L’abstrait c’est dans le regard d’un certain public, qui ne cherche qu’à comprendre. Dans une interview accordée à Claire Diao (Africulture) l’année dernière, il déclarait ceci : « J’aime beaucoup de genres différents. Je faisais des études de cinéma alors je voyais des films à la télévision, à la Cinémathèque. C’était l’époque des Spike Lee, des Scorsese, Tarkovsky… J’aime le cinéma commercial et le cinéma d’auteur plus pointu. J’ai été marqué par les vieux films français comme ceux de Jean Vigo. Djibril Diop Mambéty a aussi eu une influence importante sur moi. Son cinéma était urbain, onirique… Pour moi c’est un grand cinéaste, bien moins connu qu’il n’aurait dû l’être. Le cinéma a pour moi cette qualité de te faire apprendre des choses sur toi, ton intimité, peu importe d’où il vient. Kurosawa fait d’ailleurs partie de mes grandes découvertes.  » Son hymne à la vie que d’aucuns qualifient de film élitiste difficile a cerner par le cinéphile des quartiers populaires des villes et campagnes africaines avaient déjà obtenu le 25 mars 2012 le Grand Prix au festival de cinéma africain, d’Asie et d’Amérique Latine de Milan. Il était le seul film africain sélectionné à la 62ème Berlinale (Festival international de cinéma de Berlin 2012). Avec cette victoire au plus grand Festival du film africain, Gomis célèbre aujourd’hui (Tey !) « L’année de son année » comme le dit une chanson très en vogue au Burkina Faso.

Ludovic O Kibora

 

 


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