RTB : Alain Edouard s’explique sur les limogeages

Publié le dimanche 24 mars 2013

Par Germain B. NAMA

La mesure a surpris tout le monde, à commencer par les premiers intéressés. Il y avait certes des signes avant-coureurs, comme la question des véhicules sur la dotation des 15 milliards alloués à la RTB, où l’on dit que le ministre aurait subi des humiliations, mais personne ne croyait que les choses iraient aussi loin. On dit qu’à la RTB, il y a des intouchables qui ont de puissants parrains et dans la galaxie politique du Faso, Alain Edouard Traoré aux yeux de certains ne pèserait pas assez lourd pour bousculer les féodalités établies. Il l’a pourtant fait, convaincu que c’est le seul moyen de faire bouger les choses dans le bon sens. Ce faisant, il s’est mis à dos non seulement les victimes et leurs obligés mais aussi ceux qui croyaient leur heure venue pour monter aux affaires et qui hélas n’ont pas été appelés. Pendant près de deux heures d’horloge, nous avons été reçus par le ministre à son cabinet en cette matinée du 27 février. Principal sujet, ces limogeages qui continuent de provoquer des gorges chaudes au sein de l’opinion publique.

C’est sans langue de bois que le ministre Alain Traoré a répondu à nos questions. Nous avons exprimé notre demande d’audience par téléphone dans la nuit du 26 février et avons été reçus dès le lendemain aux environs de 10H. Pourquoi ces changements aussi soudains qu’inattendus à la tête des chaînes publiques avons-nous demandé d’entrée de jeu après avoir situé l’objet de notre visite et remercié le ministre de nous avoir reçus promptement. Après les salamalecs, la réponse du ministre tombe et elle est sèche : « la RTB est une boîte pourrie ». Tout au long de notre entretien, cette phrase sera prononcée à plusieurs reprises. Pendant près de deux ans, le ministre dit avoir observé. Ce qui l’a convaincu que les choses ne vont pas bien, c’est le marché d’un car de reportage accordé à un consortium d’hommes d’affaires italiens et burkinabè. D’environ 600 millions au départ, le car aura coûté au finish la bagatelle de plus de 1 milliard 700 millions de francs. Interrogé, les responsables du conseil d’administration disent n’avoir jamais vu passer ce marché. Qu’à cela ne tienne ! Le car dit-on devait être livré courant mai 2011. Mais au jour d’aujourd’hui le car n’est toujours pas là. Pour justifier ce retard, on a invoqué la guerre en Libye. Pourquoi ? Mystère. Deuxième problème, c’est la difficulté d’obtenir à bonne date la relecture de l’organigramme pour l’élaboration duquel un délai de trois mois avait été fixé dans les termes de référence. C’est finalement au bout de 14 mois que le dit document a été transmis. « En décembre 2012 je l’ai signé », déclare le ministre et il fallait maintenant le mettre en œuvre. Sur la base de la nouvelle orientation impulsée à la RTB, le nouvel organigramme devrait permettre de « répondre convenablement aux exigences de gestion moderne d’une entreprise dynamique ». Et pour cela, la nouvelle gouvernance doit se fonder sur une vision prospective dans la conduite de son développement et de son positionnement dans le paysage médiatique national ». Le nouvel organigramme ne saurait par conséquent « s’accommoder d’une forme de gestion peu orthodoxe, voire déstructurant qui affecte l’ensemble des maillons administratifs et techniques en charge de la nouvelle entité RTB ». « La dynamique de réalisation des missions de la RTB doit désormais reposer sur ses capacités réelles à générer et à porter elle-même le potentiel nécessaire à son éclosion globale pour ne pas compromettre les précieux investissements en cours et ceux à venir rendus possibles grâce à l’emprunt et à la contribution des collectivités territoriales ». Ce sont là les exigences nouvelles, affirme le ministre. Et pour les porter, il dit avoir préféré une autre équipe. L’ancienne, à commencer par le directeur général avait montré ses limites. Comme exemple, il avait été demandé à l’ancien DG de : « fournir un plan de carrière pour les agents, faire l’inventaire du patrimoine, rédiger un manuel de procédures des activités, élaborer une politique commerciale différenciée pour mieux favoriser l’accès des citoyens à l’information, mais rien de cela na été fait ». Autre chose, « les conflits d’autorité qui étaient légion dans les différentes directions ne trouvaient pas de solutions à cause du laxisme paralysant du directeur général. C’était le cas à Ouaga et à Bobo où les premiers responsables passaient le temps à se chamailler. Pendant ce temps, l’affairisme prenait des proportions sans limites. Une des illustrations en est le mât acquis au prix coûtant de 24 millions pour la station de Bobo alors que le même mât aurait été acquis par Impact-TV à 8 millions. Sans parler de la question de la RTB des régions… »

Mais la relève est-elle à la hauteur ? Trois critères ont été privilégiés dans le choix des responsables affirme le ministre : l’ancienneté dans la compétence, la promotion du genre et la qualité humaine. Cela suffira-t-il à dissiper le sentiment assez largement partagé d’un immense gâchis ? La réponse appartient assurément aux nouveaux élus.

L’affaire des 15 milliards

Le principe d’un effort financier en faveur du développement de la RTB étant acquis, celui-ci devait intervenir dans le cadre d’un financement pluriannuel. Mais le ministre a pu obtenir que les fonds soient disponibles du coup. L’idée du ministre était que du moment que la cagnotte des 15 milliards pouvait être disponible dans un bref délai, on pourrait rationaliser les engagements financiers en vue de faire des économies. Ainsi, pour combler les besoins en matériel roulants de la RTB pour la prochaine campagne électorale, pourquoi ne pas anticiper la mise à disposition de véhicules roulants dont l’acquisition était du reste déjà inscrite au budget des 15 milliards ? C’est cette idée qui serait à la base de la lettre 2012-1598/MEF/SG/DG CMEF, par laquelle le ministre délégué chargé du budget autorisait l’acquisition des équipements techniques par la procédure de gré à gré auprès de la société STUDIOTECH de Belgique et préconisait pour le matériel roulant « une discussion avec les soumissionnaires ayant présenté une offre administrative conforme pour une répartition des acquisitions par lots ». C’est ce qui a été fait avec les concessionnaires Africa motors, Cfao motors, Diacfa automobiles et Seab qui, selon le ministre, ont adhéré aux lots proposés. Pour sa part, Cfao motors a immédiatement livré 21 véhicules déjà immatriculés fond rouge. Mais ces véhicules sont restés stationnés dans la cour de la télévision nationale (lire article de Basidu Kinda). Mais pourquoi avoir agi par-dessus la tête du conseil d’administration ? Pour le ministre, ces initiatives visaient à gagner du temps, quitte à ce que le Conseil d’administration de la RTB prenne le relais par la suite, en initiant les délibérations nécessaires. Cette manière de faire n’a pas été appréciée par le conseil d’administration mais aussi par le DG de la RTB qui a refusé de signer le bon de commande des véhicules. Mais pour le ministre, la raison de ce bras de fer est ailleurs. « Si certains ont à tout prix préféré des véhicules de location, c’est parce que les deals ont sans doute été déjà calés ».

Au-delà de l’incident, c’est bien la question des rapports entre les Etablissements publics de l’Etat (EPE) et la tutelle qui se trouve posée. Jusqu’où un ministre de tutelle peut-il s’ingérer dans la gestion d’un EPE ? Sans doute la tutelle a un rôle prééminent en amont pour faire prévaloir les orientations du gouvernement et en aval, pour sanctionner les bilans. En dehors de ces prérogatives régaliennes, le directeur général de l’EPE reste incontournable dans les actes de gestion. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas courant qu’un directeur général d’une structure publique aille aussi loin dans la défiance de l’autorité hiérarchique. Sur la question, Alain Edouard affirme sans détour. Les administrateurs de la RTB ne sont pas des actionnaires. Ils sont là pour contrôler la gestion du directeur général et non la vision du gouvernement. Pour que l’auteur de la théorie du journalisme d’accompagnement sorte de la règle conformiste qu’il s’était imposé, il y a sans doute des raisons qui n’ont pas toutes forcément été avouées. Mais Alain Edouard semble n’en avoir cure. Si d’autres avant lui ont préféré fermer les yeux, lui a choisi de taper dans la fourmilière. Manifestement à l’entendre, c’est un homme qui veut des résultats et il est pressé. Sans doute, n’a-t-il pas toujours su user des bonnes manières. « Je sais être poli. Mais si on ne me respecte pas, je suis moi aussi en mesure de rendre la monnaie ». Sur la gestion des 15 milliards, le ministre dit y veiller scrupuleusement. « Aucun centime ne sera dealé par qui que ce soit », s’était-il écrié lors du forum tenu fin 2012. Un comité de pilotage a été mis en place, dirigé par le ministre lui-même. Il se veut l’aiguillon pour la bonne gouvernance et le succès du plan stratégique de la RTB.

Pourquoi le poste de DG de la RTB n’est pas soumis à
appel à candidature ?

Le décret n° 2007-724/PRES/PM/MEF/MCPEA du
17 novembre 2007 porte sur les modalités de désignation des membres des organes
d’administration et de gestion des établissements publics et des sociétés à
participation majoritaire de l’Etat. En son article 39, il stipule que : "Le
poste de Directeur Général des établissements publics de l’Etat, des sociétés
d’Etat et des sociétés d’économie mixte à participation majoritaire de l’Etat
est soumis à appel à candidature" Cette mesure connaît une application en 2010 à
travers le décret n°2010-113/PRES/PM/MEF en date du 18 mars 2010 portant
création, composition, attributions et fonctionnement du comité interministériel
de sélection des candidats au poste de Directeur général des établissements
publics de l’Etat et des sociétés à participation majoritaire de l’Etat. Et
conformément à cette disposition, un comité interministériel chargé de la
sélection des candidats a été installé par Tertius Zongo, alors premier
ministre, le 10 février 2011. Il est actuellement dirigé par Youma Zerbo,
secrétaire général du premier ministère. La mesure a été saluée par le public
qui voit en elle l’expression de la transparence fondée sur la compétence. On se
demande pourquoi la nomination du DG de la RTB ne suit pas la procédure de
l’article 39 ci-cité ? C’est là une des limites de la disposition. L’article 41
du décret n° 2007-724/PRES/PM/MEF/MCPEA dit que par dérogation à cet article 39
" le Conseil des ministres peut pourvoir directement au poste de Directeur
général, notamment pour les établissements de l’Etat et des sociétés d’Etat à
caractère stratégique " C’est donc en vertu de cette disposition que le ministre
de la communication a procédé à la nomination du DG de la RTB. Une question se
pose néanmoins : la RTB est-elle un EPE à caractère stratégique ? Selon nos
informations, les établissements à caractère stratégique répondent à, au moins
l’un des critères suivants : établissement à contrainte de service ; assurant un
service public ; dont l’activité touche à la souveraineté et /ou à la sécurité
nationale ; dont l’activité contribue fortement au développement et à
l’équilibre social. Ces précisions sont tirées de la loi n° 53/93/ ADP du 20
décembre 1993 qui mentionne en son article 2, quinze (15) sociétés (dont
certaines n’existent plus aujourd’hui) entrant dans la catégorie. La RTB ne
faisant pas partie de la liste, on pourrait la catégoriser parmi les "
établissements assurant un service public ". Du reste, la loi qui est
aujourd’hui dépassée mériterait d’être relue.
Basidou
KINDA


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