Mali : Les Maliens vont-ils accepter l’imposture de la soldatesque ?

Publié le mercredi 4 avril 2012

La situation était toujours incertaine le Week end dernier (23, 24 mars) à Bamako. La junte brouillonnait encore ses premiers moments de pouvoir. Mais ce que l’on pouvait redouter se confirme. Ces gens là ne savent rien de ce qu’il faut faire et l’environnement politique ne va pas leur faciliter la tâche.

On est devant une catastrophe politique. Sur un coup de tête, une mutinerie qui a mal tourné, un groupe de soldats veut s’installer au pouvoir, comme s’il suffisait d’avoir une raison valable pour le faire. Le Mali a un système démocratique qui fonctionne et produit à intervalle régulier l’alternance à la tête de l’Etat. Justement une nouvelle alternance devait se réaliser dans les jours prochains. Le peuple malien retrouvait entièrement ses droits et pouvait alors s’exprimer dans le sens qu’il souhaitait. Amadou Toumani Touré achevait son dernier mandat. Du point de vue des réalisations, il est loin d’avoir démérité. Sur le Djoliba, à Bamako, trois ponts de belle facture, permettent d’enjamber le fleuve mythique. La capitale a changé de visage. La grosse zone d’ombre du mandat, la crise au nord. Presqu’en fin de mandat, ATT semble avoir renoncé à la question. Il a pour se faire désolé la grande majorité des Maliens. Mais pour sa défense, un président ne peut pas tout réussir. Son mérite à lui, c’est de le savoir et de l’affirmer. ATT a renoncé à la guerre avec les Maliens touaregs. Il n’a pas voulu se laisser entrainer par le MNLA. Il a eu peut-être tort. Mais c’était aux candidats en lice, pour lui succéder, de proposer et de trouver des solutions à cette crise. A la limite, ce sont les membres de son parti qui devraient lui en vouloir, parce que son échec sur cette question plombait leur chance. L’irruption des militaires dans le débat, en restant à la mutinerie, aurait dû faire mousser davantage cette question et prévenir ceux qui prétendaient au pouvoir, que cela ne sera pas une partie de plaisir. Les mutins n’ont pas su rester dans leur rôle. Ils se sont fourvoyés et sûrement pour la première fois, les militaires sauront de quel goût amer peut être parfois le pouvoir. ATT a été incompétent pour cette question. Mais il faut sûrement le préférer à cette mauvaise plaisanterie du capitaine Sanogo and Co.

 

Les Maliens sont face à leur destin depuis cette triste matinée du 22 mars 2012. La démocratie violée par la petite bande de soudards militaires, sans envergure et sans consistance, sera-t-elle définitivement enterrée ? La réponse est aux Maliens beaucoup plus qu’à la communauté internationale. C’est aux Maliens de dire et de démontrer que ce sont eux qui ont fait le choix de la démocratie et qu’elle n’a pas été imposée de l’extérieur.

 

On sentait ces derniers temps, les Maliens dans leur ensemble, profondément bafoués par la tournure que prenaient les événements du nord. Une consœur malienne à qui j’avais demandé, il y a quelques jours, comment se passait la campagne des présidentielles (le premier tour était prévu pour le 29 avril), avait eu cette réponse qui m’avait complètement décontenancée : « ils s’activent… (pour parler des leaders politiques) ». Surpris, je lui avais demandé si elle n’y croyait pas ? « On va voir… », m’avait-elle répondu. Elle exprimait, je l’avais bien compris, le sentiment profond de la grande majorité des Maliens, ce peuple fier et jaloux de son histoire, faite de hauts faits et d’exploits extraordinaires que chante encore la postérité. J’avais aussi compris que face à un tel traumatisme moral, les Maliens espéraient vivement un Soundjata, qui vienne laver l’affront de l’orgueilleux MNLA.

Jamais sans doute, depuis leur existence, les Maliens ne s’étaient sentis aussi humiliés. Devant une telle situation, les conjectures allaient bon train. La succession de ATT était souhaitée au plus vite. La situation ainsi créée devait, pensent les analystes, rabattre les cartes au profit d’un certain Ibrahim Boubacar Keita (IBK), l’antithèse d’un ATT, ancien premier ministre de Alpha Oumar Konaré, bien connu des Maliens pour sa poigne. A Bamako, on a encore en mémoire sa fermeté qui avait permis, au milieu des années 1990, de mettre un terme à la chienlit estudiantine. IBK avait à l’occasion proférée des « vérités » que certains ne lui ont jamais pardonnées. La crise au nord et la mollesse de ATT le replaçait fortement dans l’estime des Maliens.

Il devenait donc, circonstantiellement, le favori de la présidentielle du 29 avril en lieu et place d’un Soumaïla Cissé, ancien patron de l’UEMOA, dont le profil ne semblait pas, aux yeux de nombre de Maliens, correspondre aux impératifs du moment. IBK, un Keita, comme Soundjata, son ancêtre, hasard du destin, était attendu comme le messie.

 

L’aventure de la bande à Sanogo

 

Indépendamment de tout, la première prestation à la télévision malienne des putschistes a été, on ose le dire, leur condamnation sans rémission. Ils ne sont pas plus pitoyables dans la prestation, qu’un certain Blaise Compaoré le 19 octobre 1987, qui a repris plusieurs fois l’enregistrement de sa première adresse à la nation, mais les époques ont outrageusement changé. Déjà le coup d’Etat militaire est proscrit par l’opinion mondiale, sa perpétuation sans prestance le criminalise encore plus. La prestation du capitaine Sanogo, « voice less » et dans une diction plus qu’approximative, a accentué la révulsion que l’on pouvait avoir pour ce pronunciamiento. Le procès en incompétence que les putschistes instruisent contre ATT va être rapidement le leur. Avec une telle absence de prestance et de carrure, comment le capitaine Sanogo pourrait mettre fin aux revers de l’armée dans le nord ? ATT a peut-être eu tort d’avoir été laxiste dans la gestion de la crise. Mais peut-être, dans la position qui était la sienne, il avait conscience que le Mali n’avait pas à se ruiner dans une guerre inutile alors qu’il était déjà fortement engagé sur le front du développement. Quand on a un budget dépendant à plus de 60% de l’aide internationale, il y avait mieux à faire qu’à financer la guerre. Surtout quand elle était bêtement fratricide. Mais les peuples sont ainsi qu’ils ne comprennent pas ces discours dans les situations que vivent actuellement les Maliens. Depuis les Romains, la psychologie des peuples vis-à-vis de la guerre et de l’orgueil national, n’a pas changé. Plus près de nous, les Américains continuent, eux en ont les moyens c’est vrai, de préférer Reagan à Carter. Incontestablement, dans les situations de mise en danger de la nation, les peuples continuent à préférer « Napoléon » à « Gandhi ». Mais Napoléon ne réussit pas toujours. Les pâles Napoléons maliens vont l’apprendre très vite à leur dépends. Si le problème de l’armée, c’était le manque de moyens, cette quasi mise en quarantaine du pays ne va pas arranger les affaires des militaires. Sans perfusion de la communauté des bailleurs de fonds, ce ne sont plus les militaires qui n’auront plus de moyens, mais c’est tout l’Etat. De façon unanime, l’ensemble de la communauté internationale a coupé les ponts et fermé les robinets. C’est aujourd’hui l’existence même du Mali, comme Etat, qui est en jeu. Le MNLA en tire déjà avantage en poussant plus au sud son occupation. Avec lui, la nébuleuse AQMI, sa compagne voilée. Le capitaine Sanogo et ses amis auront finalement et sacrément rendu service au MNLA qui n’en espérait pas tant.

 

Quelle réponse des démocrates ! 

 

Au pays de Alpha Oumar Konaré et de Aminata Traoré, on ne peut pas imaginer un instant qu’une telle imposture triomphe. La démocratie n’est viable que si ce sont les peuples qui en sont les garants. Est-ce que le peuple malien s’est approprié sa démocratie ? On devrait le savoir très rapidement. Ce que l’on constate, c’est que si les Maliens ont été meurtris par l’apathie de ATT face au MNLA, ils ne sont pas particulièrement enthousiastes face au coup de force du capitaine Sanogo and Co. Rapidement dans leur majorité, les Maliens sont entrain de réaliser l’abîme dans lequel ils se retrouvent soudainement après avoir, pendant près de deux décennies, titillé les cimes de la démocratie, avec les lauriers qui vont avec. C’est pourquoi, il est fort à parier que la solution de la soldatesque pour résoudre la crise du nord ne satisfera pas les démocrates maliens.

Pour l’instant, en dehors du marginal Oumar Mariko du parti SADI, parti d’obédience communiste, aucun homme politique d’envergure n’approuve le projet. Même les officiers supérieurs qui ont été approchés ont décliné l’invitation. On peut donc espérer que ces Maliens qui ont versé leur sang pour la démocratie en 1991 se dressent à nouveau pour dire non à cette mauvaise plaisanterie.

ATT a failli. Peut-être ! Mais il était sur le départ. Le 29 avril, les Maliens lui auraient trouvé un successeur à la hauteur de la situation. Alors qu’est-ce qui peut bien expliquer la précipitation des militaires ? La situation n’était pas bouchée. Les élections auraient tranché la question dans pas bien longtemps. Ce coup d’Etat au Mali est en cela très atypique. Il a été perpétré contre un président qui ne s’accrochait pas au pouvoir. Un président, tellement impatient de rendre le tablier, qu’il s’était mis en retrait des affaires de l’Etat, avant même d’avoir passé service. Comment peut-on justifier un coup d’Etat contre un tel président ? Enfin et ce n’est pas rien. ATT était le père de la démocratie malienne. Une démocratie qu’il a somme toute bien servi. Parce que justement en démocratie, les solutions ne sont pas toujours faciles à trouver puisqu’il faut les conformer à la loi, qui elle peut parfois donner l’impression d’inefficience. Mais en s’y conformant, on aboutit à des solutions durables. Les anglophones diront « substenable solutions ».

Ce que les putschistes maliens viennent de faire est une fuite en avant. Les crises comme celles qui sévissent au nord du Mali n’ont pas une solution militaire. Jusqu’en 1990, les régimes de Modibo et de Moussa Traoré ont réprimé férocement les revendications des Touaregs, mais ne sont jamais parvenus à les éradiquer. La voie dans laquelle, le Mali démocratique s’était engagé avec Konaré, suivi ensuite par ATT, est sans aucun doute plus difficile. Mais y en a pas d’autres. Sanogo and Co vont expérimenter très rapidement la sagesse de Napoléon : « on peut tout faire avec une baïonnette, sauf s’asseoir dessus »

Par Newton Ahmed Barry

 

 

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La Condamnation des Etats-Unis : Situation au Mali

Les Etats-Unis condamnent la prise de pouvoir par les armes au Mali. Nous faisons écho aux déclarations de l’Union africaine, de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest et d’autres partenaires internationaux qui dénoncent ces actions. Nous appelons au calme et à la restauration sans délai du gouvernement civil dirigé par un régime constitutionnel, de sorte que les élections puissent avoir lieu comme prévu.

Nous soutenons le gouvernement légitimement élu du Président Amadou Toumani Touré. Le Mali est une démocratie de premier plan en Afrique de l’Ouest et ses institutions doivent être respectées.

 

Chad Morris

Asst. Public Affairs Officer / Directeur Adjoint des Affaires

Culturelles et de la Presse

U.S. Mission Burkina Faso

 


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