Fespaco : « Le cinéma africain est victime des politiques publiques »

Publié le mardi 5 mars 2013

De Ouagadougou à Cannes, de Venise à Tokyo, Idrissa Ouédraogo a fait connaître le cinéma burkinabè dans le monde. Premier Burkinabè à remporter l’Etalon d’or de Yennega en 1991 avec son film « Tilaï », Idrissa Ouedraogo s’exprime ici sur la léthargie actuelle du cinéma burkinabè. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la 23ème édition du festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO). Interview.

 

Quelle analyse faites-vous du cinéma burkinabè ?

Le cinéma burkinabè n’est pas différent des autres cinémas en Afrique de l’Ouest. Il y a une profonde crise qui fait que toutes les cinématographies ont de la difficulté à trouver des moyens de production. A mon avis aussi, la réflexion n’a pas été poussée au niveau communautaire. Peut-être que si on avait imaginé, si on avait amené nos 15 Etats de la CEDEAO à considérer la culture comme quelque chose de vital, de nécessaire au développement socioéconomique de nos pays, si nos Etats avaient compris que la culture c’est ce qui construit demain, on aurait pu trouver les moyens de production dans la sous-région. Chaque pays pris individuellement ne peut pas le faire parce que les politiques nationales ont leurs limites aussi. Au Burkina, à partir du moment où le Général Marc Garango (Ndlr : ministre des finances et du commerce en 1966 du premier gouvernement militaire formé par le général Sangoulé Lamizana) a nationalisé les salles de cinéma, fait de Ouagadougou la capitale du cinéma africain et institué le prélèvement de 15% des recettes brutes pour constituer le fonds de promotion, beaucoup de films ont été produits. Ce fonds n’existe plus. Depuis son évaporation, les salles de cinéma se ferment un peu partout. Il faut penser plus à des politiques communautaires parce qu’on voit que les politiques nationales n’arrivent pas à soutenir les productions nationales.

 

Est-ce que les Burkinabè sont des mordus du cinéma ?

Le cinéma n’est pas qu’un art, c’est une industrie. Il a besoin d’un marché. Or, quand on regarde notre pays, on a au moins 95% de nos populations qui sont dans des zones rurales, qui sont des paysans, qui n’ont pas accès à l’électricité et donc au cinéma. On a un public potentiel énorme qui ne consomme pas, ce qui n’est pas le cas dans les pays européens. Eux, ils ont un pouvoir d’achat, ils ont des salles de cinéma, il y a de l’électricité partout. Ici, les gens n’ont pas un pouvoir d’achat, donc aller au cinéma est un énorme sacrifice. L’inexistence de marchés a contribué à baisser le rythme de production et à paupériser le milieu cinématographique et audiovisuel d’autre part. Si on n’a pas de marché, on ne peut pas faire de films et c’est dans cette situation que tous les pays africains, en tout cas de la sous-région se sont retrouvés.

 

Comment y remédier alors ?

Je disais tantôt que s’il y a une politique communautaire, peut-être que des co-productions vont être faites entre les pays, des intérêts vont se multiplier, et peut-être que tous les pays pourront avoir envie de voir un film parce qu’ils sont partenaires et acteurs. La constitution d’un marché propre est donc extrêmement nécessaire. Quand on voit les salles de cinéma qui se ferment, on doit avoir l’honnêteté, le cinéaste et aussi le critique de cinéma, de demander pourquoi on continue de fabriquer des choses qui ne sont pas vues. Un autre marché est en train de se créer sous nos yeux d’ailleurs. Il faut se balader dans la rue pour voir qu’on vend nos productions à 500 FCFA l’unité. Ce marché, ce n’est pas nous qui nous en sommes appropriés. Ce sont des gens, on ne sait même pas d’où ils viennent, qui l’ont. Moi, j’ai vu mes films vendus à 500 FCFA l’unité dans les rues de Ouagadougou. Je n’accuse pas le Bureau burkinabè des droits d’auteurs (BBDA) parce qu’il n’a pas les moyens de s’attaquer à une piraterie à une échelle, à la limite, continentale. Il faut une armée continentale pour combattre ces gens-là.

 

Pourquoi cette faiblesse de la production filmique au Fespaco 2013 ?

 Dans le pays organisateur, les gens peinent pour faire des films. C’est vraiment pénible, c’est vraiment difficile, comparativement à des pays cinématographiques moins avancés que nous, où il y a moins de cinéastes. Nous, nous avons quand même eu l’école de cinéma comme l’institut africain d’études cinématographiques (INAFEC), nous avons l’institut supérieur de l’image et du son (ISIS) en ce moment, beaucoup ont fait des études en France. Le Burkina est un sol du cinéma. Ce ne sont donc pas les créateurs qui manquent, seulement, ils n’ont pas su, de concert avec les pouvoirs publics peut-être, dessiner les conditions optimales de leurs activités. Peut-être qu’on aurait dû s’organiser plus tôt, plus fortement parce ce qu’aujourd’hui, avec l’Union Nationale des Cinéastes Burkinabè (UNCB), nos voix portent plus, mais ce n’est pas suffisant. On n’est reconnu dans le monde que par les films qu’on fait. On n’est pas reconnu par les paroles qu’on dit. On n’a pas les moyens de production, il faut les créer et ce n’est pas nous qui pouvons les créer. Nous, nous ne pouvons que donner des idées aux politiques. La réflexion est solide et nous-mêmes, nous ne pouvons pas la mener toute seule. Nous avons besoin d’économistes, de fiscalistes pour nous aider, on n’est pas unique au monde. Cela veut dire donc qu’il faut chaque fois réfléchir et créer un mécanisme de financement aux productions locales. Ce n’est pas seulement cinématographique, je parle aussi de l’ensemble. La culture dépasse le cinéma. Le cinéma a besoin de musique, de décorateurs, d’acteurs. Il concentre en lui toutes les branches d’activités culturelles. C’est pourquoi il faut les booster tous ensemble, il faut une politique culturelle.

 

Apolline Traoré est en lice en section long métrage avec « Moi Zaphira », d’ailleurs elle est la seule Burkinabè, pendant que d’autres pays sont là avec 2 ou 3 films !

Si on a un seul film, c’est déjà bien mais ce n’est pas suffisant parce qu’il y a des pays qui en ont 2 ou 3 choisis entre 10 ou 15. Nous, nous n’avons rien du tout. Nous n’avons qu’un film et sûrement qu’il a été réalisé dans des conditions de production difficiles. Le cinéma a besoin de moyens de production pour être célèbre. Il n’y a pas de rêve qui ne puisse pas aboutir. Il suffit d’y penser et de se donner les moyens. Un peuple qui ne rêve pas est un peuple mort. Le cinéma est l’une de nos forces au Burkina Faso. C’est là qu’est née l’idée du regroupement des cinéastes africains, là où les cinéastes africains et européens aiment venir tous les deux ans mais malheureusement, de plus en plus, le pays a de la difficulté pour montrer qu’il a les capacités de production, pas les capacités intellectuelles parce qu’il a beaucoup de grands cinéastes.

 

C’est donc l’absence de moyens qui fait que vous les aînés, êtes de plus en plus absents au Fespaco ?

Je suis en train de vous dire qu’on n’a pas les moyens. Allez-y demander aux politiques pourquoi les films ne sont pas produits. Vous croyez que si moi, j’ai 200 ou 300 millions aujourd’hui, je ne ferai pas un film ? Bien sûr que je le ferai. Avant, je le faisais parce que je n’étais pas totalement dans le système de production burkinabè. Je vivais en France, j’avais des co-productions. Vous comprenez ? L’Europe a actuellement ses propres problèmes et ne produit ou co-produit plus beaucoup de films africains. Quand tu es couché sur la natte de quelqu’un, s’il la ramasse tu es à terre. Qu’est-ce qui empêche de trouver des idées de production dans un pays ? Ce ne sont pas des sommes qui vont ruiner l’Etat. Même avec 2 ou 3 milliards par an, on peut faire 6 ou 10 films. C’est dans la multiplicité des films qu’on fait, c’est dans leur diversité que l’on trouve du public. Tu crois que c’est tous les films français qui rapportent ? Non. C’est un ou deux qui rapportent et qui financent le tout, mais cela veut dire qu’il faut qu’ils rencontrent le marché international. Evidemment, le cinéma français à déjà son propre marché. On dit que le premier marché de tout produit culturel est son propre marché.

 

Le Burkina n’a donc pas de marché cinématographique ?

Nous n’avons pas notre propre marché. 95% de nos populations ne regardent pas le cinéma, donc notre marché ne peut être que le marché du monde, et le marché du monde est très compétitif. Il faut faire des films à la hauteur de ce marché. On ne peut pas faire de l’à peu près, on ne peut pas faire de la merde, non. Il faut faire des films compétitifs, des films qui vont à la rencontre du monde et qui mettent l’Afrique dans la présence du monde et en face du monde pour qu’on puisse apporter notre pierre à la construction mondiale. Quand on fait des films avec peu de moyens, quand on fait du mégotage, on ne va pas loin. Les gens savent ce que c’est que le cinéma, ils ont une culture du cinéma, ils savent lire les images, ils ne s’attardent plus sur ce qui ne va pas. Qu’il y ait un marché national local avec des films faits localement, soit, mais le marché local est réduit et très réducteur. Egalement, le cinéma n’est pas seulement que marché. C’est aussi un art, c’est une raison de vivre, une façon de vivre, c’est une philosophie, donc tout compte. Il n’y a pas que le marché. Il y a aussi l’intelligence de la production et je pense que c’est plus facile quand plusieurs Etats se mettent ensemble. C’est pourquoi je parlais tantôt du fait qu’il faut une politique de plus en plus tournée vers des espaces régionaux plus larges qui vont donner, non seulement la chance aux films d’exister sur son propre sol mais qui vont faire en sorte que des moyens de financement soient réfléchis à l’étape régionale.

 

Cela fait 44 ans que le Fespaco existe. Est-il toujours le festival phare du cinéma en Afrique, vu que des festivals naissent un peu partout sur le continent ?

Il est clair que le Fespaco continue de drainer du monde mais il ne faut pas se voiler la face. Plus une manifestation reste dans le temps, plus il faut qu’elle innove. C’est vrai qu’on est arrivé au bout d’une logique. Je ne sais pas s’il est prématuré ou pas de donner d’autres types de statuts au festival pour qu’il puisse être plus indépendant dans la recherche de financements et plus responsable dans les dépenses. Aujourd’hui, c’est un établissement public de l’Etat, rattaché au ministère de la culture. Cela ne veut pas dire que l’Etat ne doit pas le soutenir. Je pense que le festival est arrivé à une phase où un certain nombre de lourdeurs peuvent être évitées s’il avait une autonomie. Est-il capable de cela aujourd’hui ? Le débat est ouvert. Ce faisant, on peut lui donner une autre forme juridique dans ces statuts. Il faut y réfléchir. On est arrivé à une croisée où il faut mettre tous les problèmes par terre et les gérer. Si des fonds internationaux destinés au cinéma africain sont gérés en Europe par des Européens, c’est bien, mais ils ont moins de connaissances sur les acteurs culturels de l’Afrique. Si ces fonds étaient gérés par des structures appropriées en Afrique, cela allait donner plus de productions de qualité et de visibilité. Il faut réfléchir à toutes ces choses. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de moyens dans le monde. C’est comment capter tout cela qui pose problème. Dans certains pays c’est la téléphonie qui paie leur culture parce que la téléphonie est exponentielle. Pareil pour l’eau. Les taxes ne sont pas du ressort des créateurs, mais de l’Etat, malgré les grandes priorités sur la santé et l’éducation.

 

Pourrait-on voir un jour le Fespaco financé par exemple par la CEDEAO, l’Union Africaine ou les Etats africains ?

C’est pour cela que je dis qu’il faut poser le problème et donner de nouveaux statuts au fespaco. Cela va lui permettre d’être plus autonome et d’élargir le champ de financement et le thème de cette 23ème édition : « Cinéma africain et politiques publiques en Afrique » est quelque chose de très important n

 

Itw réalisée par

Gaston SAWADOGO (Stagiaire)


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