Zabré : Les réactions de la société civile Burkinabè

Publié le mardi 5 mars 2013

Elles prennent du temps, mais elles arrivent. La première est de la Coalition des OSC pour les réformes politiques et institutionnelles. Elle est signée de son porte-parole, le Pr Marius Luc Ibriga (à lire ci-contre).

Le silence est en des matières comme celles-là, la meilleure caution du crime, selon la bonne formule « qui ne dit rien, consent ». Le silence des « gens biens » est évidemment en train d’engendrer des attitudes inacceptables.

Nous avions décrit les démarches auprès des autorités administratives et judiciaires de certaines personnalités coutumières et religieuses de la localité pour obtenir l’absolution pour les personnes interpellées et actuellement sous mandat de dépôt à Tenkodogo. Dans une procédure judiciaire, les dispositions d’intervention sont prévues par la loi. On ne peut pas d’emblée, exclure les mises en cause de la jouissance de ces dispositions. Ce qui est en cause dans les démarches sus visées, c’est l’intention manifeste de soustraire les mises en cause, du devoir de rendre des comptes et d’assumer leur responsabilité, si d’aventure des indices, comme ça semble être le cas pour certains, sont concordants et accablants. Le problème et il faut avoir le courage de ne pas l’oublier, c’est que pour bon nombre de personnes, dans cette localité ce qui s’est passé le 31 décembre ne serait pas aussi grave. Certaines personnes que tous les indices désignent comme avoir activement participés aux massacres dans la concession de Sambo, sont toujours en liberté. Certains ont même filmé les scènes d’exécution qu’ils vont voir dans les kiosques à café, comme des trophées dont ils sont fiers. Malheureusement ce que l’on peut constater, c’est que l’indignation du ministre de la Sécurité sur l’indigence des forces de l’ordre dans la localité, n’a pas été suivie d’effet. Les effectifs sont restés les mêmes après le retrait des renforts militaires et des CRS. Aux éléments de la sécurité actuellement sur place, il est difficile d’exécuter les mandats du juge. Beaucoup de convocations sont donc remises et comme en décembre 2012, certains continuent de les ignorer. D’autres se mettent à l’abri, soit au Ghana ou en Côte d’Ivoire, soit sur les sites des mines d’or. Le temps sans doute que l’orage passe. Avec les mêmes effectifs et au regard de la défiance qui s’est installée contre les forces de l’ordre dans la région, on ne voit pas comment ce travail rigoureux et implacable de recherche de justice peut se faire. Si le gouvernement veut qu’on le croie, il doit, non pas annoncer avec fermeté dans la voix, que « justice sera rendue », mais faire correspondre les actes aux proclamations.

 

La nécessité d’un travail psychologique et pédagogique !

 

 Dans cette affaire de Zabré, beaucoup d’élèves de la communauté peulh ont dû fuir avec leurs parents aux heures chaudes de la chasse à l’homme. Les événements ont eu lieu pendant les vacances de Noël. A la rentrée, qu’est-ce que l’encadrement scolaire a eu comme initiative envers les enfants des deux communautés ? Nous avons entendu parler d’une initiative conjointe MENA-UNICEF pour sensibiliser les enfants et combattre les préjugés dont chaque enfant, comme on peut l’imaginer est gavé de part et d’autre. Où en est-on avec cette bonne initiative ? Quelle a été son ampleur ? En ces moments difficiles, il faut se rappeler cette maxime de l’UNESCO : « c’est dans l’esprit des hommes que naissent les guerres. C’est dans l’esprit des hommes qu’il faut élever les défenses de la paix ».

A ce niveau, il y a un travail à faire. A la suite des leaders religieux et coutumiers, certains élèves ont manifesté pour exiger la libération de trois de leurs camarades, actuellement détenus à Tenkodogo et soupçonnés d’avoir participé aux tueries de chez Sambo. Selon des rumeurs persistantes, ces mêmes scolaires projetteraient des manifestations violentes pour ce lundi 25 février. Nous avons contacté une source sécuritaire qui n’a pas confirmé. On notera par exemple que les scolaires de Zabré qui ont débrayé pour protester contre la mort de l’élève Joël de St Viateur, n’ont pas montré de la compassion envers leur camarade Mariam Diao, tuée le 31 décembre, alors qu’elle se trouvait en congé chez son oncle Sambo. Ils n’ont pas non plus exigé un retour dans les classes de leurs petits camarades qui ont dû fuir avec leurs parents. Il y a incontestablement un travail à accomplir dans cette région pour faire barrage aux préjugés mortifères qui se sont installés dans les esprits. Il faut conduire les deux de front. Un travail psychologique de lutte contre les préjugés ethniques et l’accomplissement de la justice. Autrement, la justice seule ne ramènera pas la quiétude. Elle pourrait même aggraver le fossé.

Actuellement le retour dans les villages a pu se réaliser, mais la concorde sociale est durablement rompue. Dans le village de Sangou, l’atmosphère serait vraiment délétère. C’est le dernier village dans lequel l’altercation entre Boussim Tobagouré et le petit berger Jacques Barry, le 29 décembre, suivi d’une tentative d’interpellation policière qui a échoué (lire le numéro de L’Evénement du 10 janvier 2013) a été l’élément déclencheur des massacres du 31 décembre. Les puits d’approvisionnement en eau de boisson ont été obstrués.

Mais surtout c’est le climat social détérioré entre les Boussim et les Barry, qui ont vécu plusieurs décennies ensemble, ont eu des alliances matrimoniales qui est aujourd’hui source de préoccupation. Dans ces conditions, la moindre peccadille va rallumer les braises. Certaines personnes ressources du village comme le Pr Lecourou Joseph auraient pu travailler à cette indispensable réconciliation sociale. Il faut souhaiter qu’il se ravise.

A quelques encablures de là, à Bargansé, il y a quelques jours, un événement équivoque s’est produit. Ce qui restait des ruines de la concession de Yacouba Barry a été incendié. La famille Barry n’avait pas encore rejoint le site. Informé, le chef de canton de Zabré a fait le déplacement sur place. Une enquête est actuellement en cours, avec des convocations émises contre deux individus. Mais cet incident semble présenter un caractère équivoque aux yeux des enquêteurs. Parmi les hypothèses qui sont émises, l’incendie a pu être provoqué par le propriétaire des lieux, dans l’espoir d’une éventuelle prise en compte dans la liste des sinistrés. C’est une des hypothèses sur lesquelles travaillent les enquêteurs. Mais il faudra que les convoqués défèrent à l’injonction des forces de l’ordre. Il est difficile de continuer à laisser se perpétuer la défiance vis-à-vis des forces de l’ordre. Une convocation des forces de l’ordre est impérative et quiconque doit y déférer. Ce sont encore les personnes ressources des villages, certains ressortissants habitant à Ouaga qui mettent dans la tête des villageois, qu’ils peuvent ne pas déférer aux convocations des forces de l’ordre. Il est urgent d’y mettre fin, dans l’intérêt de tous.

 

OSC

« Ensemble, enrayons le délitement de la
cohésion sociale ! »

Réunie en Assemblée générale le jeudi 10 janvier 2013 à l’effet d’examiner la
situation nationale, la Coalition des OSC pour les réformes institutionnelles et
politiques s’est appesantie sur un problème d’une extrême gravité pour la paix
sociale, l’unité nationale et la démocratie : le phénomène identitaire. La
Coalition voudrait à ce titre à travers la présente déclaration attirer
l’attention des pouvoirs publics et de l’opinion nationale sur les menaces que
fait peser ce phénomène potentiellement conflictuel sur la stabilité de notre
communauté politique. Ces dernières années, force est de constater que la
manipulation des identités se banalise et menace gravement l’homogénéité sociale
de notre pays. Contrairement à de nombreux pays africains, le Burkina Faso a su
tant bien que mal gérer de manière pacifique et harmonieuse sa diversité
culturelle grâce à la volonté de tous les acteurs, aussi bien étatiques que non
étatiques. Cependant, ce qui fait la fierté de notre pays, à savoir notre
cohésion sociale, est en train de se détériorer et risque fort de s’effriter si
l’on ne prend garde !

En effet, la Coalition constate avec amertume le développement d’une tendance
à l’instrumentalisation des identités ethniques, religieuses, régionales, etc.
par des acteurs politiques dans leur quête ou leur souci de conservation du
pouvoir d’État ou du pouvoir local. Les origines peulh ou bissa de certains
leaders politiques sont raillées et présentées comme incompatibles avec les plus
hautes charges de l’Etat ; de même que certaines plaisanteries de mauvais goût
tendent à banaliser la stigmatisation de certaines ethnies comme peu dignes de
confiance. Une telle attitude est porteuse de risques incalculables et doit par
conséquent interpeller l’ensemble des couches sociales de notre pays. De plus en
plus, et ce en nette rupture avec la tradition de tolérance identitaire qui
caractérise le Burkina Faso, les nominations politiques au sein de l’appareil
d’État et les campagnes électorales se font sur la base de considérations
ethniques, favorisant certaines, négligeant d’autres. L’ethnie devient ainsi
progressivement une ressource politique, un instrument banal de pouvoir que les
acteurs utilisent sans retenue dans la compétition politique.

Dans la même optique, la Coalition s’inquiète de la prolifération des
conflits fonciers entre agriculteurs et éleveurs dans plusieurs parties du
territoire national et des dimensions politiques et ethniques qu’ils ont
tendance à prendre. En effet, face à l’incapacité des pouvoirs publics à assurer
la sécurité des biens et des personnes, des conflits violents autour des
ressources naturelles perturbent la paix sociale, ralentissent le développement
socio-économique et mettent à mal l’unité de la Nation en devenir. Ces conflits
de nature purement économique sont de plus en plus dénaturés en oppositions
ethniques et entraînent, hélas, des actions de représailles contre des
communautés entières. Les cas des conflits récents à Gaoua, Banfora, Mogtédo,
Zabré sont illustratifs à plus d’un titre de ce délitement dangereux de notre
pays.

C’est pourquoi, la Coalition lance un appel pressant aux acteurs politiques
et à toutes les parties prenantes de notre processus démocratique afin que soit
bannie à jamais toute forme de manipulation identitaire à des fins partisanes ou
personnelles dont on connaît les conséquences désastreuses sur la cohésion
sociale et la sécurité. Elle interpelle plus particulièrement l’État, en tant
que garant de l’unité nationale et de la cohésion sociale, pour qu’il garantisse
la sécurité des biens et des personnes sur l’ensemble du territoire national et
prenne les mesures nécessaires pour que soient réprimés conformément à la loi
tous actes d’incitation à la haine ethnique et toute forme de manipulation
identitaire.

La Coalition exhorte fortement les partis politiques et les organisations de
la société civile à engager, sans équivoque, des actions de sensibilisation à
l’endroit des populations à la base afin que la tolérance et la paix, valeurs
ancestrales de notre société, soient davantage consolidées.

Enfin, la Coalition interpelle les populations sur l’intérêt de renforcer la
tolérance entre les communautés (ethniques, raciales, confessionnelles, etc.)
qui composent notre société afin de consolider la cohésion sociale et de
préserver l’unité nationale.

Fait à Ouagadougou,

le 31janvier 2013

Pour la Coalition, le porte-parole

Pr Luc Marius IBRIGA


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