Tueries de Guenon : Récit d’un miraculé

Publié le mardi 3 avril 2012

Par Michaël Pacodi

« On voulait ma peau, mais il a fallu le secours d’un enfant pour que l’holocauste pour lequel je devais être le bélier n’ait pas lieu. Il a fallu de peu pour que mon sang soit l’encens des cases qui avaient presque fini de consumer dans mon propre village », telles sont les paroles de Abatakora Adama, après la confrontation sanglante qui a opposée deux rivaux dans la course pour une chefferie à problème. Toujours sous le choc, c’est un homme visiblement traumatisé que nous avons rencontré pour en savoir plus sur les événements. Voici la substance de sa confession.

« Je suis parti à Guenon et là j’y est passé 12 jours. La fin de mon séjour a coïncidé avec l’événement. Notre famille ne cherche pas et n’est pas autorisé à chercher la chefferie. Nous sommes les garants de la tradition, des personnes à qui il est demandé d’introniser le nouveau chef et de lui remettre les fétiches dans le respect des coutumes. Lorsqu’un chef doit être intronisé, 5 sages de notre village sont chargés de le faire après avoir pris le temps de se concerter et après avoir fait une enquête de moralité pour s’assurer qu’aucun obstacle ne se pose et que le prétendant mérite la chefferie ». Ce qui a entrainé la dérive, le journal L’Evénement n°229 du 10 mars est revenu amplement sur les faits. Abatakora Adama dit ne s’être pas impliqué dans les coutumes car la religion musulmane à laquelle il adhère fortement l’interdit. Il n’a donc pas assisté à l’intronisation du « chef légitime » Danhoura Liliou. Il était chez lui lorsque la situation s’est empirée. Le 01 mars, il a appris que les hommes de Akongba Louka, celui qui n’a pas eu l’onction de la famille Abatakora, sont allés attaquer la famille du chef que cette dernière vient d’introniser en vue de récupérer les fétiches. Il dit être resté chez lui et selon ce que l’on lui a rapporté, ce jour, ils n’ont pas pu s’emparer des fétiches. Ce sont au moins 1 000 personnes qui ont pris d’assaut la cour de Danhoura Liliou. La gendarmerie et même le haut commissaire qui s’est présenté ont eu du mal à les dissuader. Le lendemain vendredi 02 mars, après avoir accompli la prière du vendredi, les fidèles, lui y compris, sont restés dans la cour de la mosquée pour causer. Aux environs de 15h 30, les élèves sont venus leur dire qu’on leur a intimé l’ordre de rentrer parce que les affrontements de la veille qui n’ont pas abouti risquaient d’être d’une gravité extrême ce vendredi et qu’il serait mieux pour eux de partir. C’est alors que Abatakora Adama est retourné chez lui. A ce moment, les hommes de Akongba Louka ont encerclé la cour de Danhoura Liliou. Entre temps il entendait des cris et des pleurs. Un émissaire est venu lui dire qu’un d’eux vient d’être assassiné. Sous la consternation, il a cru à la force que la gendarmerie pourrait avoir pour faire cesser les violences. Mais, à sa grande surprise, ces derniers l’ont fait appeler près de chez lui pour lui conseiller de fuir ainsi que les autres familles qui donnent la chefferie, auxquelles d’ailleurs il appartient, car disent-ils, les agresseurs ont promis de n’épargner personne. C’est alors qu’avant même de commencer à fuir, on lui fait savoir à nouveau que 05 autres personnes viennent d’être abattus.

Les agresseurs les accusaient d’être de connivence avec le nouveau chef Liliou intronisé sous leur directive. La gendarmerie a insisté pour que lui et les autres familles s’en aillent avant les attaques pour éviter à la population un bain de sang. Ce fut donc fait, tous les habitants se sont donc enfui, laissant leurs maisons, et tous les biens qu’ils possèdent sur place. Abatakora Adama a choisi pour refuge les herbes hautes autour du barrage. Lorsqu’ils sont arrivés, ils se sont rendu compte que les maisons étaient vides, ce qui les a vexés. Ils décident alors de brûler les jardins potagers près des 26 concessions avant de brûler les concessions, les greniers, les poulaillers et d’égorger les troupeaux. Selon Monsieur Adama : « lorsqu’ils sont arrivés chez moi, ma moto était dehors sous un hangar. Ils l’ont brûlé. Ensuite ils ont cassé les serrures de mes maisons, y ont mis le feu. Dans une des maisons, j’avais stocké les récoltes de deux saisons hivernales ainsi que des sacs de mil, de mais, d’arachides, et de niébé que m’ont confié des voisins pour les récupérer après. Au total, 21 sacs sont partis en fumée. Mon poulailler qui comptait une centaine de têtes a été brûlé, y compris les poulets. J’avais prévu de faire des briques pour relever un de mes murs qui était tombé. Pour cela, j’ai fait remplir des barriques d’eau et des jarres pour l’occasion. Trouvant que je pouvais m’en servir pour éteindre le feu, ils ont renversé toute l’eau à terre. J’étais à distance et j’observais attentivement. Il y avait des traitres parmi nous et qui s’étaient ralliés à Akongba Louka. Seules les maisons de ces derniers ont été épargnées. Je n’avais jamais pensé qu’ils brûleraient ma maison étant donné que je réside à Ouagadougou et que je ne suis pas impliqué dans les coutumes. La police composée ce jour d’à peu près 15 personnes et 10 gendarmes, y compris le renfort de Pô sont restés impuissants face à cela ». Aux environs de 20 heures, tout semblait calme. C’est en ce moment que Monsieur Adama a choisi de sortir de sa cachette et d’aller constater les dégâts. Tout était en train de brûler. Impuissant, il décide quand même de sauver ce qui pouvait l’être. Mais à sa grande surprise, les jarres remplies d’eau ont été cassées et vidées de tout leur contenu, ainsi que les barriques d’eau qu’il avait fait réserver. Il a donc décidé d’aller à Tiébélé. Il a à peine fait 02 km que des hommes, bloquant le passage sur le pont qu’il devait traverser, ont décidé de le soumettre à un interrogatoire sur le lieu où il se rendait et sur son origine. Après les avoir répondu, ils ont jugé qu’il n’était pas question de le laisser partir et qu’il fallait le tuer. Certains d’entre eux étaient pour et d’autres contre son assassinat. C’est alors qu’un enfant, arrêté aussi par ces hommes, les ont supplié d’épargner la vie de Monsieur Adama. Les 20 personnes se sont donc concertées pour voir s’il fallait ôter sa vie ou pas. Certains insistaient donc pour le tuer, brandissant leurs sabres bien tranchants et même des armes à feu. Ils étaient visiblement furieux car ils espéraient éliminer les gens lorsqu’ils se sont rendus dans les concessions pour les brûler. N’ayant pas pu assouvir ce désir, ils ont donc décidé de tuer les gens qui tenteraient de s’enfuir, c’est pourquoi ils ont bloqué les axes routiers. Ils avaient décidé de tout raser, y compris la population qui soutenait la famille Liliou. L’enfant donc grâce à qui sa vie a été épargnée a tenu à dire que Monsieur Adama ne réside pas au village mais en ville et qu’il était simplement venu voir sa famille. C’est alors qu’un des hommes a fait savoir que même si un homme de la famille qui a le pouvoir de nommer le chef vient de France, il n’aura pas la vie sauve ce jour. L’enfant a encore insisté, et miraculeusement, ils ont décidé de le laisser partir. Croyant que le bout du tunnel était atteint, Abatakora Adama a continué son chemin pour Tiébélé. 15 minutes après, il se rendit compte que les protagonistes étaient à ses trousses. Il préféra plutôt les pistes que la route pour pouvoir leur échapper. A chaque fois qu’il sentait la présence d’une moto ou qu’il voyait la lumière des phares, il se cachait dans les herbes, attendant que les choses redeviennent à nouveau calme avant de poursuivre sa fuite. Toute la nuit, il a fallu user de stratégies pour pouvoir fuir les tueurs. De 21 heures à 2 heures du matin, il a marché dans l’obscurité pour espérer arriver à Tiébélé. Une fois à Tiébélé, il apprend que des hommes sillonnaient le marché pour repérer les fugitifs. Alerté, il décide à nouveau de se cacher. Ce n’est que le lendemain qu’il est sorti pour se payer du café après avoir appris que la gendarmerie allait venir à leur secours. Mais il s’est rendu compte qu’un homme le surveillait de près et a même pris son portable pour communiquer sa présence. C’est ainsi qu’il a décidé de se dissimuler dans le marché pour échapper une nouvelle fois à ses hommes assoiffés de sang. Peu après, il réussit à appeler un ami transporteur à Ouagadougou qui lui dit d’attendre prudemment un de ses cars qui doit arriver à Tiébélé et d’embarquer aussitôt. Ce fut fait et au moment où il embarquait dans le car, on l’a encore repéré. Mais cette fois, le chauffeur du camion a décidé de semer les poursuivants en optant de soulever au maximum la poussière de la voie pour rendre la poursuite de ces derniers impossible. C’est par ce dernier coup de chance que Monsieur Abatakora Adama a pu regagner Ouagadougou. Ce qu’il souhaite est que la justice fasse son travail et que les criminels soient punis à la hauteur de leurs crimes le plus rapidement possible n

 pacomik@yahoo.fr

 

Erratum

Dans l’édition précédente, nous avons écrit que Danhoura Liliou, l’autre prétendant au trône de Guenon, était un proche du Dr Francis Liliou, candidat malheureux au poste de maire de Tiébelé. Il s’agit plutôt de Jonathan Liliou. Nous nous excusons de cette malencontreuse erreur.

 


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