Images choquantes : Réponse de l’Evénement aux réactions du CSC et de l’OBM

Publié le dimanche 17 février 2013

Images choquantes

Comme il fallait s’y attendre, la publication des images d’abomination
de Zabré a provoqué des réactions indignées des organes de régulation, CSC et
OBM. On s’y attendait de toute façon. Ce qui est relativement gênant, c’est
d’avoir eu besoin d’appeler à la rescousse une certaine Mme Aw, spécialiste
sénégalaise des médias, sans doute, mais trop loin de la réalité burkinabè pour
en comprendre les enjeux.
Nous avons décidé de publier toutes ces réactions.
Dans la note de l’éditeur nous réaffirmons les raisons qui ont poussé
L’Evénement, après mûre réflexion, à diffuser ces images en l’état. Notre
conviction est simple : " le silence et le black out en certaines situations ne
profitent pas à la victime, mais aux bourreaux ". Nous pensons aussi qu’avant le
droit à l’image, il y a tout simplement le droit à la vie. A côté des instances
qui s’indignent et condamnent, nous publions aussi les réactions de nos
lecteurs, nombreux, qui ont laissé des posts sur le site de L’Evénement que
chacun peut aller voir. L’intéressant dans cette affaire, c’est le débat qui va
s’en suivre et la clarification des notions et leur contenu. Car si cela n’est
pas fait, le CSC sera à la fois juge et partie. Il pourra, et ce n’est pas ça
qui est difficile à faire, trouver des thuriféraires " qualifiés " pour le
soutenir. On ne peut pas comprendre certaines décisions, si on ne les replacent
pas dans leur contexte.

Note de
l’éditeur

Les interpellations de l’OBM et du CSC suite à la publication des images des
corps mutilés et profanés des victimes des affrontements intercommunautaires de
Zabré (l’Evénement 248) appellent de notre part les remarques suivantes : L’OBM
écrit "La publication de ces images insoutenables, qualifiées d’images d’horreur
et dont le rédacteur reconnaît le caractère choquant nous embarrasse au plus
haut degré" (souligné par nous)
L’OBM reproche à L’Evénement, dont le
directeur de publication, " est l’un de ses pères fondateurs" de saper ainsi "
les fondements de cette structure d’auto-discipline ".
L’OBM ne reproche pas
à L’Evénement d’avoir enfreint une disposition du droit sur l’information au
Burkina : "Ils (les journalistes de l’Evénement, ndlr) savent que ce qui n’est
pas interdit par la loi est permis. Mais aussi ils devraient savoir que tout ce
qui est permis n’est pas forcément utile. Dans ces cas, la responsabilité
sociale du journaliste le contraint à interroger sa conscience avant de poser
tout acte susceptible d’être controversé ". Les médias par essence, ne
s’intéressent pas aux " trains qui arrivent à l’heure ".
Les médias n’ont
pas à craindre la controverse
La question revient donc à celle que nous nous
sommes posés en diffusant les images d’abomination de Zabré.
Est-ce utile ?
Répondre à cette question entraîne forcément une autre controverse. Qui a
intérêt à ce que l’abomination de Zabré ne se sache pas ? Les bourreaux en
premier lieu, évidemment. On peut difficilement soutenir que le silence et le
black out " respectent la douleur et le deuil des victimes et de leurs
ayants-droit ". Il est aussi difficile de soutenir "qu’en parler et montrer
l’horreur c’est entretenir une idée de vengeance ". L’Evénement peut,
d’expérience, témoigner que depuis 2001, ces affrontements intercommunautaires,
dirigés essentiellement contre une seule ethnie au Burkina Faso sont allés
crescendo dans l’horreur. En 2001, notre premier reportage à Kankounandeni
(région de Banfora), montrait l’image d’une victime peule, la tête tranchée,
abandonnée aux vautours. Les bourreaux n’ont jamais été inquiétés. Subodorée, la
vengeance des victimes n’a pas encore eu lieu.
A Zabré, une autre étape a
été franchie. Les victimes ont été froidement exécutées. La mère de Sambo, une
octogénaire a été égorgée, les corps de Sambo et de sa nièce de 14 ans brûlés.
Les corps exposés aux intempéries pendant près de 24 heures avant d’être
enterrés dans une fosse commune. Dans ces conditions, il est toujours loisible
de s’illusionner sur nos valeurs sociales en rapport avec les morts. Peut-être
et c’est notre position, rendre service à nos valeurs, c’est dire et montrer que
certains d’entre nous sont en train de s’en éloigner dangereusement. Se taire et
ne pas le montrer, c’est, il faut le craindre, faire le jeu des bourreaux et non
servir les victimes.
Nous avons pour ce faire, publié les images et expliqué
pourquoi nous avons pris cette décision. La responsabilité sociale du
journaliste, devrions-nous le rappeler, est pour nous un sacerdoce. Nous en
avons fait le serment dès le N° 00 de l’Evénement, en conscience des défis ainsi
que des risques qui s’y attachent. En l’espèce, le principe cardinal qui fonde
la responsabilité sociale du journaliste, c’est l’intérêt public. Ce principe
commande en effet que rien de ce qui contribue à la prise de conscience du
public ne doit être occulté. C’est bien dans ce sens que croyons avoir agi.
En ce qui concerne le communiqué du CSC.
Nous prenons acte de la
conclusion et nous nous en réjouissons. Il n’est pas dans notre intention non
plus " d’engager une épreuve de force avec le CSC ", par contre, il nous semble
discutable d’édicter que le silence et le black out sont la meilleure façon de
respecter " les victimes et leurs familles ". Notre démarche a été très claire,
nous passons sur l’insulte facile que nous fait le CSC, d’une attitude qui
serait fondée sur une "visée mercantile ". La gravité du sujet aurait commandé
plus d’élévation. Notre démarche est sur le terrain des principes. A qui
profitent le silence et le black out, dans une situation aussi gravissime ?
Personne ne peut dire que " le silence sert la victime ".
Nous aurions
compris l’évocation itérative de la déontologie et de la charte des journalistes
si les deux institutions de régulation, l’OBM et le CSC avaient critiqué la
démarche technique de notre travail. Les faits sont-ils avérés ? Les
informations ont-elles été recoupées ? Toutes les opinions et toutes les
victimes ont-elles été prises en compte ? Les règles de protection du droit à
l’image qui prennent en compte le consentement des ayants droit des victimes
ont-elles été respectées ? Si les institutions de régulation décident de se
situer sur le terrain de l’opportunité, alors il faut craindre qu’elles se
fourvoient. On ne peut pas édicter : qu’au nom du respect dû aux victimes, il
faut faire l’impasse sur des images parce qu’elles seraient choquantes. En cela
nous partageons la réflexion ci-après du président de la SEP, Cherif Sy, en
réponse à l’OBM : "La responsabilité sociale du journaliste consiste justement
dans le cas ou des communautés sont violemment agressées, impunément assassinées
à choquer par des images pour dire, plus jamais ça ! Sinon nous nous dirigerons
vers un ethnicisme avec toutes les conséquences que cela implique. Dans le cas
du "Quotidien"( … ) j’avais dit que la question des images dites choquantes est
spécifique. Elle est choquante pour qui ? Quelle est l’objectif recherché par la
publication de ces images ? Auprès de quels lecteurs une enquête a été menée pour
apprécier ces images ? Quelle famille de victimes s’est elle plainte que ces
images bafouent leurs morts ? Il faut que les burkinabè sachent, il faut que les
burkinabè voient, il faut que les burkinabè refusent cela !!!!!!!!! Ce qui est
choquant ici c’est qu’au vu et au su de tous, une extermination en règle a été
préparée et finalement exécutée. Devrions-nous nous taire sur cela ? L’Évènement
est dans son rôle et je partage et soutiens sa démarche." Enfin, nous ne
confondons pas " auto-discipline " et " auto-censure ". Si on veut réintroduire
la censure par le biais de l’auto-censure, alors, il ne faudra pas compter sur
l’Evénement. La discipline que nous nous imposons puise à la source de la
responsabilité sociale du journaliste. Manifestement nous n’en avons pas la même
compréhension. Aussi longtemps que les interpellations des instances de
régulation s’appuieront sur leur conception unilatérale de la notion de
responsabilité, l’environnement des médias au Burkina continuera à baigner dans
la confusion. Confraternellement !

L’Evénement


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