Page d’Ange : Zone rouge !

Publié le vendredi 1er février 2013

Avez-vous déjà eu la curiosité de savoir ce que les gouvernements occidentaux disent de votre pays, des autres pays africains, du continent tout entier ?

Etes-vous déjà allé lire les fils de presse et alertes des ministères des Affaires étrangères et ambassades des pays occidentaux ?

Savez-vous par exemple ce que dit le gouvernement du Canada et son ambassade à Ouagadougou à propos du Burkina et de toute la région du Sahel actuellement ?

Je vous en fais l’économie donc.

« Aucun avertissement n’est en vigueur pour l’ensemble du Burkina Faso. Il convient toutefois de faire preuve d’une grande prudence en raison de l’incidence accrue de la criminalité et du banditisme armé. »

Pour le Mali et le Niger, voici la recommandation exacte :

« ÉVITEZ TOUT VOYAGE NON ESSENTIEL ; consultez aussi les avertissements régionaux*. » 

Donc, en principe, je ne suis pas censée être ici. Je n’en ai pas l’autorisation formelle et officielle du gouvernement canadien. Cela signifie en clair que s’il m’arrivait quoi que ce soit ici (maladie ou autres menaces sur ma personne), le Canada n’interviendrait pas ni pour m’évacuer sanitairement ni pour m’exfiltrer.

Je devrais alors me débrouiller toute seule.

Les Canadiens, Américains et autres occidentaux ont une peur bleue des pays africains en matière de sécurité. Beaucoup croient encore que nous vivons sur les arbres et buvons de l’eau polluée. Ils en ont tellement peur que ça devient une véritable phobie.

Une phobie, par nature est insensée car non basée sur des raisons objectives.

Ainsi, en 2009, lorsqu’un bon matin à cause des menaces sécuritaires au Niger dues au coup d’état qui a évincé le président Tandja, les Etats-Unis ont émis une alerte rouge sur toute la région du Sahel et évacué dare-dare tous leurs coopérants, les Canadiens comme des moutons de panurge ont suivi et ramené tous leurs coopérants du Niger au Burkina Faso ; il a fallu les recaser dans des projets ici.

Puis l’ambassade canadienne de concert avec les ONG canadiennes ont émis un avis urgent de non circulation dans la région concernée et surtout au Niger. Mais comment faire puisque je n’obtiendrai jamais d’autorisation d’y aller avec cette alerte rouge ; je savais que je n’aurais jamais gain de cause en argumentant ; la réponse aurait été clairement non avant même que je n’ai dit quoi que ce soit.

Donc, il me fallait user de ruse. Je voyageais samedi matin et je n’avais même pas de document de voyage burkinabè, mon passeport ayant expiré juste quelques semaines auparavant. Il n’était pas non plus question que j’aille au Niger avec mes papiers canadiens, ce qui m’aurait obligée à demander un visa.

Je déteste entrer dans un pays africain en provenance d’un autre pays africain ou de l’Occident avec un visa ; la libre circulation des biens et de personnes, on en fait quoi ? Il me fallait à tout prix obtenir donc le passeport CEDEAO ; j’ai pu l’avoir le même jour à 16h alors que j’avais un billet pour Niamey le lendemain samedi à 5h grâce à la compréhension bienveillante et amicale d’un officier de police.

Maintenant, comment partir sans aviser mes patrons ?

J’ai attendu 22h30 ce vendredi-là pour envoyer un message, sachant qu’à cette heure-là, personne de mes correspondants ne lirait son mail.

A 5H, le samedi matin, j’étais dans le car ; c’est là que mes problèmes vont commencer.

C’est d’abord mon fils qui, le premier m’appelle :

 

-Maman, tes gens-là te cherchent, hein !

-Quels gens ?

- Tes patrons-là

-Ils me cherchent ? Pourquoi ?

-Ils disent que tu n’as pas le droit d’aller à Niamey.

- Qu’ont-ils dit encore ? Ils ont demandé après papa et pris son numéro de cellulaire.

A peine a-t-il raccroché que mon téléphone sonne. C’était bien un de mes patrons.

- Angèle, tu es où ?

- Rires. Dans le car pour Niamey.

- Silence à l’autre bout du fil.

- Tu n’as pas reçu le message d’alerte ou quoi ? 

-Si.

-Tu sais que tu n’as pas l’autorisation d’aller là-bas ?

-Oui, mais j’estime que ça ne me concerne pas.

- Tu es coopérante canadienne ou pas ?

- Si mais ce n’est pas écrit sur mon front que je le suis.

- Eh, toi, tu vas nous créer des problèmes seulement.

- Quels problèmes ? Toi aussi : faut pas entrer dans la phobie des Canadiens-là. Je ne risque absolument rien ; et même si notre car était attaqué, je ne risquerais rien du tout car je ne suis pas une cible privilégiée ; d’abord pour commencer, je ne suis même pas de teint clair pour qu’on puisse me confondre avec une Touarègue à plus forte raison une blanche.

- Tu sais qu’on nous chauffe ici depuis le Canada à cause de toi ?

- Calme-les et dis-leur que je vais très bien.

- Bon, appelle-moi régulièrement jusqu’à Niamey.

- Ok.

- Prends le numéro du bureau à Niamey et mets-toi en contact avec eux dès que tu arrives pour donner ta localisation et ton contact.

- D’accord. Je le ferai.

 

A peine 5 mn après cet échange, j’avais un autre appel et ça va être ainsi jusqu’à mon arrivée à Niamey, tout le long de mon séjour d’une semaine ainsi que lors du trajet-retour jusqu’à mon arrivée à Ouagadougou. A la frontière à Kantchari, j’ai eu la mauvaise idée de les appeler pour leur dire qu’une escorte de gendarmes burkinabè nous accompagnait au devant du car et derrière ; je croyais les rassurer avec cette information. J’aurais dû ne rien dire car cela les a davantage inquiétés et ils n’ont pas cessé de m’appeler. J’avais hâte d’arriver à Niamey mais mon calvaire n’était pas fini pour autant une fois là-bas.

Le bureau de Niamey s’est enquis de mes nouvelles : si j’étais bien arrivée, si j’allais bien, si j’étais bien logée, où et en sécurité ; Ils ont localisé les lieux. J’étais chez des amis religieux, donc aucun risque.

Tout comme à Ouagadougou, ils savaient où j’habitais et avaient le plan de la maison.

Chaque fois que le téléphone sonnait, mes hôtes riaient car ils m’entendaient répondre aux questions sur ma sécurité ; et lorsque je me plaignais certains me disaient :

« Tu devrais te réjouir que des gens se préoccupent de ta sécurité. Nous, avec notre passeport burkinabè ou nigérien, s’il nous arrivait quelque chose quelque part, il n’y aurait personne pour s’inquiéter de notre sort. »

Mon séjour s’est bien passé, je n’ai eu aucun problème de sécurité, aucune menace sur ma personne ; le trajet-retour vers Ouagadougou s’est très bien déroulé ; mais j’étais attendue de pied ferme au bureau. Je suis arrivée dimanche et lundi à la première heure, j’étais convoquée chez le grand patron qui, tout de suite d’entré de jeu m’a dit :

« Angèle, je ne suis pas du tout content de toi. Je te donne un carton rouge. »

J’ai été bien sermonnée et puis l’incident a été clos avec mise en garde de ne plus recommencer.

Rires.

C’est bien après tout cela que mon fils m’a raconté les détails ; mon époux lui-même ne m’a rien dit et n’est jamais revenu sur le fait. Mon fils m’a alors dit ceci :

-Ils ont appelé papa et lui ont demandé pourquoi il t’avait laissée partir, que tu n’avais pas le droit de faire ce voyage. Papa a répondu qu’il ne savait pas que tu n’avais pas d’autorisation pour faire ce voyage. On dirait qu’il lui ont passé un petit savon dè ! Rires ;

Je pense qu’il a dû aussi leur dire ceci. Ca, c’est mon imagination fertile qui fait ce développement :

-D’abord, j’ignorais qu’elle ne devait pas partir là-bas. Ensuite, même si je l’avais su, je n’aurais jamais pu l’en empêcher car lorsqu’elle décide de faire quelque chose, rien ne peut l’empêcher d’aller jusqu’au bout, pas même une menace sur sa sécurité ou sa vie. Et croire ou penser que j’aurais pu lui faire changer d’avis est la preuve que vous ne la connaissez pas vraiment.

Oui, c’est vrai que je suis têtue, tête de mule dirait mon redachef.

Mais j’aime ça ; c’est ainsi que je suis faite ; ceci dit, je ne prends aucun risque inutile. Je savais que je ne risquais rien en allant à Niamey ni en étant dans mon pays.

Comme je ne risque rien du tout en y étant maintenant sans l’avis et l’autorisation des autorités canadiennes.

J’ai un bouclier plus fort que toutes les mesures de sécurité qu’on pourrait imaginer.

« Il est à ma droite, je suis inébranlable » (Ps 15 ou 16 selon les versions, verset 8).

Dans les recommandations du ministère des Affaires étrangères, il était néanmoins suggéré de signaler sa destination, la durée du séjour et les pays de transit ; J’ai donc rempli ce formulaire mais sans pouvoir le soumettre par deux fois car je recevais un message du système disant que le numéro que je donnais à l’étranger n’était pas valable ; je me suis dit que leur système ne reconnaissait pas la composition des numérotations africaines, ni de Niamey, ma première destination, ni de Ouagadougou ma destination de transit ; alors, j’ai laissé tomber. Mais à ma grande surprise, le matin de mon départ, je reçois un message électronique du ministère me demandant de confirmer mon inscription.

Je me suis dit :

-Ils sont trop forts, ces Canadiens.

Je viens de comprendre maintenant pourquoi le système refusait le numéro de mon correspondant à Niamey qui m’invitait pour un projet artistique, un film sur la sensibilisation des populations africaines à la fiscalité, sur la nécessité de payer les impôts ; une série télévisée qui va tourner dans tous les pays de l’UEMOA.

Mon correspondant a déjà eu sa tête mise à prix pour son travail d’écrivain et de défenseur des droits humains ; il a dû s’exiler au Burkina et au Mali pour sauver sa peau.

Comme les Canadiens ont toutes les informations concernant l’Afrique, je suis sûre qu’ils ont eu cette information aussi et voilà pourquoi ils ont changé d’avis me concernant malgré ma désobéissance de leurs consignes.

Un officiel canadien m’a déjà dit :

« Madame, j’ai lu tous vos écrits. Tous vos livres et tous vos articles. Vous êtes une femme très déterminée et engagée qui n’a peur de rien. Vos convictions sur la liberté d’expression sont tellement fortes que vous êtes prête à aller jusqu’au bout, même au risque de votre vie. Il est donc du devoir du Canada de vous protéger et de vous protéger contre vous-même aussi. » No more comment !

 

Angèle Bassolé, Ph.D.

Écrivaine et Éditrice,

 Ottawa, Ontario.

abassole@yahoo.com


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